Le papillon des etoiles
52. Régler la température
Les échauffourées n’avaient duré que quelques heures.
Adrien ordonna qu’on secoure les blessés et qu’on compte les morts. Résultat : une vingtaine de cadavres, une centaine de blessés tous camps confondus.
Quelques-uns en avaient d’ailleurs changé durant la bataille.
Le calme revint progressivement dans le Papillon des Étoiles.
Gabriel Mac Namarra souffrait d’une blessure très profonde. Il fut conduit à l’hôpital, où les médecins l’opérèrent d’urgence. Ils restaient cependant pessimistes quant à son rétablissement. Au réveil, Gabriel grimaçait.
— Tout est bien, murmura-t-il. C’est comme la foudre, il fallait que la tension se libère. Et il y avait une réelle tension que nous n’avions pas perçue. Il y a toujours des mécontents. Satine aura au moins servi à ça : révéler les mécontents. Donc maintenant ceux qui restent sont a priori tous… contents.
Il se mit à sourire, à rire, mais son rire dégénéra en quinte. Il réclama un cigare.
— Au moins je ne mourrai pas du cancer, plaisanta-t-il. Alors maintenant, foutu pour foutu, accordez-moi ce dernier plaisir. Un cigare. J’en ai dans ma maison. Quelqu’un peut-il aller m’en chercher ?
Ce fut Yves qui le lui rapporta. L’industriel alluma le tabac fort et l’aspira goulûment.
— Nous avons sous-estimé la capacité de l’humain à ne jamais être satisfait de ce qu’il a. Il est sur la Terre, il veut partir dans l’espace. Il est dans l’espace il veut rentrer sur la Terre.
À nouveau il eut un petit gloussement, comme s’il trouvait sa propre plaisanterie excellente.
— Il faudra toujours un système pour évacuer les tensions. Comme dans une cocotte-minute il faut un sifflet pour relâcher la vapeur, sinon ça explose. Donc c’est à nous de mettre au point ce sifflet. Un défouloir organisé et maîtrisé.
Il souffla avec ravissement la fumée bleutée.
— Bon, il reste un problème, dit Gabriel. La navette Moucheron. Nous n’en avions qu’une et pour cause, c’est volumineux…
— Nous ne pourrons pas atterrir sans cette annexe, reconnut Yves.
— Il faut en construire une nouvelle, proposa Gabriel.
— Nous n’avons pas assez de technologie de pointe sur Paradis pour fabriquer un engin spatial.
— Certes, vous n’avez pas de technologie, mais vous avez du temps.
Ce « vous » indiquait qu’il se sentait déjà extérieur au projet.
— En 1 000 ans, n’importe quelle souris de laboratoire finit par trouver un moyen de s’évader. Vous trouverez un moyen. En un millénaire on finit par résoudre tous les problèmes.
Il rit derechef, et se tint aussitôt le ventre avec une grimace.
— Pourquoi ont-ils fait ça ! ? articula Yves, contenant sa colère de voir son ami dans cet état.
— Le singe, répondit Gabriel. Il y a encore sous l’humain le singe peureux et agressif. Il y a si peu à gratter pour voir apparaître le prédateur inquiet… Et puis le projet « Dernier Espoir » est si fragile…
— Non, dit Yves, « Dernier Espoir » est plus fort que jamais.
Gabriel Mac Namarra lâcha une bouffée de fumée.
— C’est bien d’y croire, mais ce dernier épisode nous montre que personne n’est encore prêt à réussir le plus important combat, celui contre notre propre bêtise.
Il saisit la main de l’inventeur.
— Merci de m’avoir fait rêver, monsieur Kramer. Merci d’avoir donné un sens à ma vie sur ses derniers jours. Je ne sais pas si la réincarnation existe, mais si je dois me réincarner j’aimerais que ce soit dans un être qui vit ici, sur le Papillon des Étoiles, et qui poursuivra ce projet. J’aimerais me réincarner dans vos enfants…
Yves serra sa main.
L’industriel le fixa, et marmonna :
— Bon, ça c’est fait.
Puis son regard resta fixe. Yves, d’un geste tendre, lui abaissa les paupières.
Le lendemain, le corps du milliardaire fut enterré dans le cimetière, à côté des victimes de la première guerre de Paradis-Ville. À la demande d’Yves on planta sur sa tombe le plus gros arbre du Cylindre, un olivier.
Dans le cimetière, sur le large plateau où étaient réunis tous les Papilloniens, Jocelyne fit un discours où elle expliqua qu’elle avait pris conscience que toute action entraînait une réaction, toute pulsion de vie entraînait en retour une pulsion de mort. Élodie était née. Mac Namarra était mort. Ils avaient créé une collectivité unie, une révolution réactionnaire avait essayé de la désunir. Le Papillon des Étoiles avait quitté la Terre. La navette Moucheron y revenait.
— Comment faire pour que plus jamais cela ne se reproduise ? demanda Jocelyne. Je sais que toujours vous serez parcourus par le doute. Je sais que toujours vous aurez la nostalgie de notre planète natale, mais maintenant il faut que ce deuil de Mac Namarra soit aussi le symbole du deuil définitif de notre passé terrestre. Nous ne pouvons plus faire demi-tour. C’est « continuer ou mourir ». S’il y en a d’autres qui pensent qu’il vaut mieux faire demi-tour, qu’ils s’expriment maintenant ou qu’ils se taisent à jamais.
— Et s’ils s’expriment, il se passera quoi ? demanda un jeune homme au loin.
— S’ils sont majoritaires, tout le vaisseau reviendra vers la Terre. Je vous en donne ma parole.
Yves et Élisabeth ne s’attendaient pas à ce coup de leur maire. Mais Adrien comprenait qu’il fallait tenter ce quitte ou double pour être sûr d’emporter l’adhésion générale durant les prochaines années. L’enjeu en valait la peine.
Il y eut un instant de flottement. Personne ne leva la main parmi les 143 881 passagers restants.
— Dans ce cas, nous continuons la route comme prévu, et je souhaite que désormais tous les mécontents viennent me voir avant de faire la révolution.
Adrien Weiss demanda la parole.
— Avant de mourir, Gabriel a dit qu’il faudrait trouver une manière de se défouler sans faire la révolution. Une fois de plus il a été précurseur.
Le psychologue parla avec flegme, même si l’instant et le lieu paraissaient mal choisis :
— Je pense moi aussi que dans la révolte de Satine il y avait un besoin de mettre du désordre dans l’ordre, de laisser parler les instincts de mort et de destruction. De se défouler. Ces instincts existent en nous et il ne sert à rien de les nier. Aussi je propose un jour de… Carnaval. C’est-à-dire un jour où l’on simule la guerre par des pétards, où l’on fait tous les fous pendant vingt-quatre heures. Pendant vingt-quatre heures tous les actes transgressifs seront autorisés à condition qu’ils ne remettent pas en cause, bien sûr, l’intégrité des gens. Pas de meurtre, pas de viol, pas de vol, pas de dégradation des biens. Mais disons l’alcool, la fête, tous les comportements exubérants non destructeurs seront autorisés.
Les applaudissements qui accueillirent l’idée révélaient que l’attitude vertueuse, depuis le début du voyage, pesait à tous.
— Je crois que Gabriel aurait souhaité cela…, conclut-il.
Adrien Weiss se tourna vers Yves et Caroline, surpris.
— Il faut créer un choc pour oublier le choc. Vous me soutenez ?
Ils approuvèrent.
— Nous n’aurons qu’à l’organiser la semaine prochaine, proposa Yves, toujours prompt à procrastiner.
— Non, il faut le faire à chaud. Demain sera le grand jour de Carnaval. S’il ne doit rester qu’une seule fête terrienne ce sera celle-là.
Yves Kramer prit à son tour la parole dans le mégaphone :
— Pour ma part je suggère que nous créions une cellule d’étude visant à fabriquer avec les matériaux de réserve du Papillon une navette de remplacement du Moucheron. Ceux qui veulent y travailler avec moi pourront me rejoindre dans une heure au centre du village. Je pense qu’il faudrait commencer par construire une plus grande forge.
Mais tous n’avaient en tête que cet étrange mot qui arrivait après tant de drames.
Carnaval.