Le papillon des etoiles
31. Phase de sublimation
Après la chaleur torride, des nuages sombres venus de l’ouest opacifièrent le plafond du ciel. Soudain l’orage. Un éclair zébra l’horizon et fit trembler le sol et les bâtiments. La température chuta d’un coup. Comme si en une nuit la canicule estivale avait laissé place à un courant d’air glacé. Rarement la météorologie avait offert aussi vite un tel contraste de climats.
Tous étaient épuisés. Pourtant personne n’imaginait revenir à sa vie normale.
Ils étaient dans le rêve d’Yves Kramer : « Un jour l’humanité s’installera ailleurs, et de préférence autrement. »
À 4 heures du matin, en longue file, les 144 000 entrèrent dans le vaisseau spatial géant. Chacun avec sa tenue de cosmonaute et sa valise. Ils s’installèrent dans la zone de transit et bouclèrent leur ceinture de sécurité.
L’orage laissa la place à une averse de grêlons qui flagella la fusée avec un bruit de balles de ping-pong lancées contre un tube creux.
À 6 heures, on introduisit les animaux qui allaient faire partie du cycle écologique. Des plus petits, les insectes, aux plus gros, les vaches. Puis l’armoire autoréfrigérée avec son moteur à pile nucléaire. Le meuble contenait les tubes avec les fœtus congelés des animaux que Gabriel Mac Namarra pensait indispensables pour recréer sur la planète d’arrivée une faune et une flore similaires à celles de la Terre.
À 6 h 30, les deux citernes-réservoirs d’air et d’eau qui formaient les étages inférieurs du cylindre furent remplies, ainsi que la zone de combustible nécessaire au décollage.
À 6 h 45, il n’y avait plus une seule personne dans Papillon-Ville, ni dans Chenille-Ville. Tout le centre « Dernier Espoir » était abandonné.
À 7 heures, la grêle avait laissé la place à une pluie intense.
— La météo aussi a l’air contre nous. Ça ne va pas gêner le décollage ? demanda Caroline en fixant le plafond de nuages noirs.
— De toute façon, nous n’avons pas le choix, ce sera le premier décollage de fusée sous la pluie, annonça l’inventeur.
À 7 h 45, Yves, Gabriel, Élisabeth, Adrien et Caroline, après avoir accompli les derniers contrôles, empruntèrent la passerelle la plus élevée, celle qui reliait directement la haute tour mobile du centre de contrôle à l’œil droit de la tête du Papillon.
À 8 heures, les trente moteurs des tuyères commencèrent à chauffer et Élisabeth lança le compte à rebours à partir de 150.
Alors que l’écran affichait 130, les caméras extérieures dont les images étaient relayées à l’intérieur du cockpit révélèrent que l’escouade de gendarmerie était arrivée, beaucoup plus tôt que prévu.
— Il faut décoller maintenant, soupira Gabriel Mac Namarra. Faites dégager la passerelle.
Soudain Yves détacha sa ceinture de sécurité et se leva devant les yeux étonnés de ses compagnons d’aventure.
— J’ai oublié quelque chose ! lança-t-il.
— Trop tard ! jeta Adrien en le retenant par le bras.
Yves se dégagea d’un coup sec.
— Non, je ne pars pas sans.
Déjà l’inventeur avait ouvert la porte et filait sur la passerelle.
L’industriel n’en croyait pas ses yeux.
— Il va tout ficher en l’air !
— Je vais l’aider ! déclara Élisabeth en se détachant à son tour. N’arrêtez pas le compte à rebours, nous serons rapides. Je sais ce qu’il cherche et il n’y a que moi qui sais où cela se trouve.
Dans la salle de contrôle Yves Kramer cherchait Domino à l’endroit où il l’avait vu pour la dernière fois.
L’orage faisait vibrer le Centre. Derrière les fenêtres le ciel était si sombre qu’on aurait pu se croire en pleine nuit. Sur les vitres l’eau ruisselait.
— Il est caché sous l’évier, lança de loin la jeune femme. J’ai repéré qu’il s’y mettait souvent.
En effet l’inventeur entendit un petit couinement en provenance de l’orifice placé sous le bac de l’évier. Il voulut prendre le chat mais celui-ci, pensant qu’on voulait jouer avec lui, griffa la main qui allait l’attraper, bondit et commença à galoper joyeusement dans la pièce.
— Non, Domino ! Pas maintenant ! Reviens !
Déjà ils entendaient au loin les sirènes des voitures de gendarmes qui forçaient l’entrée et pénétraient dans l’enceinte du centre « Dernier Espoir ».
Le chaton alla se nicher sous un bureau.
— Laissez tomber ! le conjura Élisabeth. Tant pis pour lui.
— C’est notre mascotte, notre porte-bonheur, c’est vous qui l’avez dit !
— Domino, Domino ! reprit en écho Élisabeth qui soudain regrettait de lui avoir fait ce cadeau.
Elle vit le chaton noir et blanc filer et, après avoir tenté de courir après lui, trébucha et s’effondra.
Yves Kramer s’empressa d’aider la jeune femme à se relever. Le chat au loin prenait des poses comme pour indiquer qu’il avait compris qu’on était venu jouer à la poursuite avec lui et que cela tombait bien car il était d’humeur ludique. Avec un miaulement mignon il invita à poursuivre la partie.
— Il faut abandonner ce chat, tant pis ! clama la navigatrice. Il n’y a que dans les films que les chats sont sauvés au dernier moment.
Il n’y a que dans les films qu’il y a des chats intelligents, songea-t-elle in petto.
— Je ne le laisserai pas !
— Par moments il faut savoir abandonner des éléments du passé, aussi attachants soient-ils, pour aller vers le futur !
— C’est vous qui me dites ça ?
Des bruits de moteurs, de voix et de galopades se faisaient entendre, de plus en plus proches.
— Rentrons je vous en supplie ! Et puis… être superstitieux… ça porte malheur !
Elle marqua d’une grimace la douleur qui fouaillait sa jambe. Il la soutint et ils se mirent à courir alors que les bruits d’invasion des gendarmes dans le centre se rapprochaient.
— Allez-y, par là ! vociféra une voix autoritaire dans un mégaphone.
En courant Yves Kramer renversa un écran d’ordinateur qui se fracassa. Aussitôt des voix résonnèrent :
— Ils sont encore là ! Vite !
Les gendarmes étaient derrière eux.
Yves et Élisabeth progressaient difficilement en direction de la passerelle.
Le chat, qui ne comprenait pas qu’après l’avoir excité on l’abandonne, se mit à les poursuivre joyeusement, prêt à piquer un sprint en direction inverse dès qu’ils essaieraient de l’attraper.
Au moment où ils atteignirent enfin la passerelle, ils purent distinguer les petites silhouettes des gendarmes à leurs trousses et le chat Domino au milieu.
La pluie frappant le pont de plastique et de métal produisait un vacarme ponctué par le bruit lancinant de l’orage. Le chat se mit à miauler.
— Je n’aurais jamais dû vous offrir ce chat !
Élisabeth se précipita dans la fusée, suivie par Yves.
— Arrêtez ou on tire ! vociféra de loin une voix parmi les silhouettes en uniforme.
Déjà, Yves actionnait le bouton de fermeture du sas, mais, ce dernier étant bloqué, il dut poursuivre la manœuvre à la manivelle. Le chat, trottant sur la passerelle, regardait l’humain s’escrimer, puis, voyant que l’issue se refermait lentement, il se mit à réfléchir : avec qui préférait-il jouer ? Les nouveaux humains qui couraient ou ceux qu’il connaissait ?
Ne laissant parler que son instinct, il accorda une priorité à ceux qu’il avait déjà vus remplir sa gamelle de croquettes.
Il était temps, le chat bondit juste avant que la porte ne se ferme. Yves, après avoir verrouillé l’issue, actionna le mécanisme de dégagement de la passerelle.
Les poursuivants qui s’y étaient engagés n’eurent que le temps de reculer.
La passerelle se détacha, coupant la fusée de tout lien avec le centre de contrôle.
Déjà les hommes en armes encerclaient le Papillon et un officier lançait un ultimatum dans son mégaphone.
— Sortez, vous êtes cernés !
Dans la salle de pilotage, placée au sommet de la fusée, Yves, Élisabeth, Adrien, Mac Namarra et Caroline suivaient les images de l’extérieur relayées par les caméras de contrôle. Les canons des tanks et les mitrailleuses des blindés dardaient dans leur direction.
— Nous allons tirer !
— Ils n’oseront pas, proféra Gabriel Mac Namarra. S’ils tirent tout peut exploser. Aucun gouvernement ne peut prendre le risque d’avoir sur la conscience la mort de 144 000 personnes non armées. Continuons.
Yves Kramer saisit le chat qui commençait à courir dans le cockpit et le rangea à l’intérieur de sa combinaison où il se lova en petite boule tiède et miaulante.
Le compte à rebours s’égrenait sur l’écran-plafonnier 65, 64, 63.
— Ils oseront ! murmura Adrien. La jalousie est l’un des moteurs humains les plus puissants. Ils ne veulent pas que nous nous en tirions. Ils préfèrent que l’on crève tous ensemble plutôt qu’un petit groupe s’échappe.
Le compte à rebours indiquait maintenant 49, 48, 47. L’officier réitéra sa menace dans le mégaphone :
— Nous allons tirer !
— Ils bluffent. On ne cède pas, trancha Mac Namarra.
Le compte à rebours était maintenant à 35, 34, 33 et les soldats s’étaient disposés de manière à bénéficier du meilleur angle de tir.
— Ils vont tirer, répéta Élisabeth. Ils ont dû recevoir des ordres en ce sens.
— Non, dit Caroline Toledano, tout dépend maintenant de la psychologie d’un seul homme, cet officier qui a l’air de les contrôler et qui nous parle.
— Nous allons tirer, annonça le gendarme.
Yves Kramer comprit que Caroline avait raison, cet homme était partagé entre l’obéissance à sa hiérarchie et la peur de la responsabilité d’une hécatombe. Il était écartelé entre son devoir et sa morale personnelle.
15, 14, 13, 12…
La pluie redoublait d’intensité.
Dans la zone de transit les 144 000 attendaient, inquiets des bruits alentour.
Dans le cockpit les cinq serraient les dents.
3, 2, 1, 0.
Les tubes lâchèrent une fumée et d’un coup s’arrêtèrent.
— Merde ! s’exclama Yves, ce n’est pas le moment que les moteurs tombent en panne !
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Adrien.
Déjà Yves Kramer s’était détaché de son siège et vérifiait les écrans.
Dehors, les gendarmes qui avaient compris que la fusée n’avait pas réussi à décoller s’activaient différemment. Ils amenaient une longue grue qui souleva une grappe d’hommes en uniformes. Arrivés à hauteur d’un des sas d’entrée inférieurs ils se mirent en devoir d’attaquer au chalumeau la porte de métal. À côté un gendarme équipé d’un grand marteau tapait sur les gonds.
Le bruit résonnait dans tout le vaisseau.
Voir cet homme équipé d’un simple marteau remettre en cause tout le projet avait quelque chose de dérisoire. Il ressemblait à un minuscule pic-vert en train de frapper un baobab.
— Nous allons investir l’engin ! Ouvrez au nom de la loi ou nous entrons de force ! lança l’officier, ragaillardi d’avoir trouvé une solution intermédiaire qui ne l’obligeait plus à tirer.
— Bon sang, Yves, faites quelque chose ! s’agaça Mac Namarra qui ne contenait plus sa colère.
— C’est le système de refroidissement qui bloque tout. À cause de la température extérieure, concéda enfin l’inventeur après avoir effectué plusieurs contrôles. Il fait trop froid. La nuit a été trop fraîche. Le combustible a gelé dans les tuyaux. Nous dépendons de la météo. Si cela chauffe un peu le mécanisme pourra peut-être se débloquer.
Les coups de marteau résonnaient. Sur les écrans de contrôle les gerbes des chalumeaux éclairaient le bas de la fusée.
— À ce stade, dit Caroline, je me demande si le mieux n’est pas encore de… prier.
Elle joignit ses mains et ferma les yeux.
— Non, dit Adrien, fondamentalement athée. Faisons confiance au destin.
Yves se débattait avec les manettes, surveillant d’un œil le niveau de la température extérieure et celui des moteurs.
Gabriel Mac Namarra finit par fermer lui aussi les yeux et murmurer une prière.
— S’il y a quelque chose qui m’entend là-haut, mon ange ou mon Dieu, je tiens à lui rappeler que je ne lui ai jamais rien quémandé. J’ai toujours perdu au loto et aux jeux de hasard, j’ai toujours eu des PV quand j’étais mal garé, j’ai toujours attrapé toutes les maladies qui étaient dans l’air, et je n’ai jamais rencontré de grand amour. Bon, alors s’il peut concentrer tous mes points de bonus maintenant, je les prends.
Élisabeth surveillait avec inquiétude les écrans de contrôle extérieurs où l’on voyait les gendarmes amener une nouvelle grue pour essayer de percer la porte du réservoir de combustible dans l’abdomen du Papillon des Étoiles.
Chenille, change, métamorphose-toi en papillon.
— S’ils utilisent des chalumeaux tout risque d’exploser, signala Yves comme pour répondre à la question qu’elle n’osait pas poser.
— Qu’est-ce qu’attend le soleil pour se lever et réchauffer tout ça ! Soleil lève-toi ! lança la navigatrice. S’il te plaît Soleil, c’est l’heure, bondis de l’horizon et viens nous aider !
— Les tuyaux sont toujours bouchés, annonça Yves avec nervosité.
Déjà dans sa voix il y avait comme un renoncement.
Il revint vers son siège et se harnacha.
— Cela ne dépend plus de moi, reconnut-il.
À ce moment le chat bondit hors de sa veste entrouverte et commença à déambuler sur le clavier de contrôle. L’inventeur n’eut pas le temps de le retenir, l’animal avait appuyé sur plusieurs touches.
Un cadran changea de couleur et soudain l’aiguille de température des moteurs se mit à monter.
— Le chat, il a débloqué quelque chose ! clama Caroline.
— Ah ! zut, remarqua simplement l’inventeur, j’avais oublié ça ! Ce bouton, c’est un jeune ingénieur qui me l’a ajouté la semaine dernière. C’est une commande automatique pour forcer la pompe précisément en cas de gel.
Élisabeth n’en croyait pas ses oreilles.
Aussitôt Yves appuya sur de multiples boutons avec frénésie.
— Reprenons le compte à rebours, annonça-t-il.
— On reprend à 100 ? demanda Adrien en observant à la vidéo les progrès des gendarmes.
— Non. Plus maintenant. Tentons un décollage immédiat. À 10.
— 10, 9, 8, 7, 6…
Les tuyères se remirent à fumer.
Les gendarmes, comprenant que la fusée effectuait une nouvelle tentative, évacuèrent en courant.
— 5, 4, 3, 2, 1…
— Zéro !
Le vaisseau se souleva lentement au-dessus de sa zone de lancement.
Papillon, déploie tes ailes et envole-toi vers la lumière.
Tout en s’élevant il élargissait la zone où les tuyères lançaient leurs flammes. Les gendarmes n’eurent pas le temps de reculer assez vite. Bientôt ils furent tous réduits en cendres par l’immense fusée qu’ils avaient tenté de percer.
La vibration énorme du décollage secoua les parois et les fauteuils. Tous les passagers s’agrippaient à leur siège avec appréhension. Les vibrations persistèrent quelques dizaines de minutes encore puis s’apaisèrent.
Le Papillon des Étoiles avait décollé.
Dans la zone de transit les 144 000 étaient fébriles.
Ce fut Gabriel Mac Namarra qui, en épongeant son front luisant de sueur d’angoisse, eut la phrase historique du moment :
— Bon, ça, c’est fait.