Le papillon des etoiles
40. Filtrage du soufre
Chacun savait que le voyage serait long et qu’il n’en verrait jamais l’aboutissement.
Après avoir réglé les problèmes de survie : pesanteur, air, eau, nourriture, abri, les passagers commencèrent à penser aux autres activités moins indispensables : loisirs, arts, gestion des associations qui apparaissaient spontanément sur Paradis.
Au centre du village tout neuf, un comique, Gilles, proposa un one-man-show.
« C’est lors de la manif anti-“Dernier Espoir”. Deux manifestants se croisent et l’un dit à l’autre : “Pourquoi tu es contre ce projet ?
— Eh bien parce que c’est un projet de lâches qui n’assument pas la vie sur notre planète.
— Et toi ?
— Parce que j’aimerais bien en faire partie.” »
Rires.
« Vous savez pourquoi les gendarmes n’ont pas tiré sur la fusée au moment où elle décollait ? Parce qu’ils croyaient que la fusée avait une propulsion à hydrocarbure, que les réservoirs formaient tout le thorax, et que s’ils tiraient tout allait exploser. »
Rires.
Gilles s’échauffait. Il fallait inventer un nouvel humour pour une nouvelle vie. Cependant Yves était conscient que plaisanter de leur aventure devenait indispensable à la bonne humeur générale.
« Ce sont deux Paradisiennes qui sont en train de déployer de la pelouse dans une vallée des 32 segments. L’une dit à l’autre : “Ça va être quoi selon toi la mode durant les 1 000 prochaines années dans le papillon ?
— Bof, répond l’autre, moi je compte de toute façon me promener tout le temps en maillot de bain pour attirer l’attention des types costauds qui construisent les collines.” »
Gabriel Mac Namarra était le meilleur public et dès que son rire commençait à fuser, on ne savait plus si on riait de Gilles ou des effets qu’il produisait sur l’industriel.
Et la première semaine s’écoula.
Alors qu’il commençait à y avoir des tensions, personne ne voulant exécuter les tâches pénibles, Yves Kramer parvint en orientant l’une des antennes radio du Papillon des Étoiles à capter les actualités télévisées de la Terre. Après tout, les ondes télé se propageaient dans toutes les directions y compris l’espace.
Adrien Weiss décida d’installer un grand écran de cinq mètres de hauteur au centre de Paradis-Ville.
Ce que virent les passagers du Papillon les sidéra. Les actualités n’étaient qu’un cortège d’atrocités et, avec la distance, il leur semblait de plus en plus clairement que tous les chefs d’État étaient ligués pour réduire la liberté des peuples, afin que ceux-ci n’aient plus qu’une alternative : se soumettre ou mourir de faim.
Même les conflits entre nations ou entre religions leur paraissaient soudain, avec la perspective de la distance, rien d’autre qu’un jeu entre dirigeants destiné à endormir ou embrigader les peuples.
Les dictateurs faisaient semblant de vouloir faire trembler les démocraties. Les présidents se querellaient entre eux ou avec les fanatiques, mais au final ce n’étaient que des chefs politiques, économiques, militaires ou religieux qui se débrouillaient pour réduire la marge de manœuvre et de réflexion des individus grâce à la peur.
Les journalistes appuyaient les effets afin que la terreur imprègne bien les esprits. Exhibition de cadavres d’enfants, manifestants scandant des appels au meurtre en brandissant des couteaux ou en tirant en l’air avec des armes automatiques, témoignages atroces d’observateurs, sous-entendus bien placés permettaient d’obtenir une sorte de consensus de pensée.
« Sur la Terre tout le monde pense pareil en même temps sans le moindre recul, sous le coup des émotions manipulées par la télévision », telle fut l’évidence qui surgit dans l’esprit des 144 000. Yves Kramer avait compris que, mieux que toutes les harangues, la projection des actualités de la Terre serait le meilleur moyen de garder intacts l’enthousiasme et la cohésion de la communauté des 144 000.
Beaucoup parmi eux avaient l’impression de ne plus faire partie de la même espèce que celle qu’on voyait se déchirer sur le grand écran.
Élisabeth quitta un instant le poste de pilotage pour observer elle aussi les images qui se bousculaient sur la chaîne d’information continue. Juste au moment où passait une brève à propos du Papillon des Étoiles.
Un spécialiste en astronautique expliquait que les 144 000 passagers du vaisseau spatial n’avaient aucune chance de s’en tirer car le voilier solaire ne pourrait pas survivre 1 000 ans, du fait de l’usure inexorable des matériaux.
— C’est comme s’ils voulaient nous dénigrer même maintenant que nous sommes loin d’eux. Ils continuent à nous détester…, déclara l’inventeur.
— Ils se doutent peut-être que nous les écoutons et ils veulent nous faire peur.
— Comment être sûr d’avoir raison quand le monde entier vous répète que vous avez tort ? prononça Yves.
— Nous sommes comme des saumons qui nagent à contre-courant dans la rivière, nous ne saurons qu’au bout du chemin.
Les actualités se poursuivaient, signalant que les pôles fondaient, conséquence du trou dans la couche d’ozone. La montée des eaux avait entraîné une nouvelle série de tsunamis qui avaient submergé plusieurs villes côtières. Un nouveau virus mutant, transmis à l’homme par les oiseaux pour se transformer en grippe mortelle, faisait des ravages. Il n’existait aucun antidote. On craignait des centaines de millions de morts.
— Nous sommes nés à la pire époque. Jamais il n’y a eu autant de violence, de maladies, de détérioration de l’environnement.
Elle haussa les épaules.
— C’est ce qu’ont dû penser les gens de toutes les époques. Tu crois que dans le passé, quand il y avait la peste, le choléra, les guerres mondiales, l’esclavage, les gens ne pensaient pas ça ? À chaque génération on croit que c’était mieux avant et que ce sera mieux après. Mais peut-être que finalement c’est toujours pareil. C’est juste que nous sommes mieux informés, alors ça nous épouvante. Il faut garder la tête froide.
Les images télévisées continuaient leur cortège d’atrocités.
— Nous aurions peut-être dû rester, marmonna Yves.
— C’est toi qui as organisé tout ça et tu dis que nous aurions dû rester ! ?
— J’ai un doute. Fuir, n’est-ce pas de la lâcheté ?
— Alors c’est quoi le courage, selon toi ?
— Rester et combattre.
— On combat si on a une chance de gagner. Si nous étions restés sur la Terre, nous n’aurions fait que subir et être les observateurs passifs de l’humanité en train de se saborder.
L’inventeur se mordit la joue.
— Nous n’avons peut-être pas tout essayé.
— Ne sois pas stupide, Yves. Comment peux-tu encore douter ? Tu as bien agi. Évidemment. Nous avons bien agi. Nous n’avions aucune chance de changer quoi que ce soit sur terre. Six millions d’années de mauvaises habitudes ne peuvent pas s’effacer en une génération. Le dernier (et le seul) espoir c’est la fuite !
Alors que des images de sport avec des foules scandant le nom de leur équipe s’affichaient maintenant sur le grand écran, Yves continuait à se mordre la joue. Un champion levait sa coupe, porté en triomphe par son équipe.
— Tout n’était pas mauvais sur la Terre, articula-t-il.
— Tu aurais voulu faire quoi, une révolution mondiale ?
Elle eut un petit haussement d’épaules.
— C’est déjà trop tard. Tu as vu comme le seul fait de construire le Papillon des Étoiles a su cristalliser contre nous toutes les énergies. Nous aurions été broyés avant même d’avoir pu lever une pancarte.
La foule des Paradisiens restait hébétée devant les images de ce monde qui leur paraissait de plus en plus étranger.
Après cette projection des actualités télévisées issues de leur ancien monde, Adrien Weiss décida de montrer sur le grand écran ce qui apparaissait à l’avant du cockpit : le ciel étoilé magnifique.