Le papillon des etoiles

Bernard Werber · Chapitre 45 sur 75

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Le papillon des etoiles

45. Phase de macération

 

Le premier incident notable fut d’ordre chimique.

Le taux de gaz carbonique grimpa d’un coup dans le Cylindre, la respiration devint plus difficile, l’air plus lourd.

Les fleurs commencèrent à faner et les animaux et les hommes ressentirent des fatigues inaccoutumées.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Yves, inquiet.

Adrien avait aménagé l’œil droit du Papillon pour en faire un centre de contrôle de la gravité, de l’air, de l’eau, et de toute l’écologie interne du Cylindre.

Décoré par sa compagne, l’œil droit ressemblait à un jardin avec beaucoup de plantes vertes, des aquariums à poissons, des terrariums à insectes, des tubes remplis de graines en germination et une multitude d’écrans de contrôle.

— Le cycle gaz-minéral-végétal-animal est suffisamment délicat et fragile pour que la moindre perturbation provoque très vite un déséquilibre général. C’est un milieu clos. Dès qu’un agent est en excès ou en carence, toute la chaîne de vie amplifie ce décalage. Sur la Terre, la « cage » est grande, cela met du temps à agir, mais ici…

Déjà quelques manifestants s’étaient réunis au bas de la terrasse et exigeaient une amélioration de l’air.

— Comme ils sont pusillanimes, constata Adrien, songeur, en fixant un écran vidéo.

— Ils manifestent pour la qualité de leur air, c’est une raison légitime, remarqua Yves. Bon, qu’est-ce que tu peux faire pour arranger ça ?

Adrien déploya une feuille-listing.

— Excès de gaz carbonique ? Ce sont les plantes qui le rejettent durant la nuit. Leur sommeil est réglé par la lumière. Nous allons tout simplement réduire le temps d’extinction du soleil artificiel pour raccourcir les nuits.

Yves scrutait les listes de pourcentage des produits chimiques.

— Ça suffira ?

— Bien sûr. C’est un équilibre fragile, mais un équilibre sensible, il suffit d’agir un peu pour beaucoup d’effet. Annonce-leur que cela va s’arranger…

— Une annonce ? Pourquoi ?

— Je te l’ai dit, c’est un équilibre sensible, quand les humains sont nerveux, ils respirent plus fort et rejettent plus de gaz carbonique. Sur 144 000 passagers l’impact est réel. Rien que le soupir de soulagement qu’ils pousseront quand tu leur annonceras que tout va s’arranger devrait provoquer une modification de l’atmosphère interne.

L’inventeur se demanda si c’était de l’humour, mais il était à la fois effrayé et émerveillé qu’il soit aussi simple d’avoir un accident et de créer une panique et aussi simple de l’arrêter avec des mots rassurants et des nuits plus courtes.

Une fois qu’Yves eut prononcé une courte allocution, rapidement diffusée sur la télévision de la place et les récepteurs individuels, il rejoignit le psychologue-biologiste.

— Cela aurait été stupide d’échouer pour cause de pollution interne après avoir fui la pollution terrestre !

Adrien avait le regard attiré par un autre écran, retransmettant un reportage de la chaîne terrestre sur la déforestation galopante et l’extension des déserts.

— Dans ton expérience « Aquarium 1 » quelle espèce a connu la meilleure adaptation, au final ?

— Ah, ça je peux te répondre facilement et sans hésitation : les fourmis. Tous les gros animaux et les animaux de taille moyenne sont morts au bout de quelques mois, il n’y a que les fourmis et un peu les termites qui se sont bien adaptés à l’expérience de l’Aquarium.

L’inventeur continuait de fixer l’écran de télévision où l’on voyait maintenant des manifestations.

Des casseurs encagoulés renversaient des voitures puis y mettaient le feu.

— Tu crois que eux… vont s’en tirer ?

— De qui tu parles ?

— Des Terriens. On dirait qu’ils sont pris dans une sorte de frénésie d’autodestruction.

— Les phénomènes étant, comme tu l’as dit, dilués par l’espace, ils sont moins affolés et réagissent moins vite que nous. En plus ils ne peuvent ni réduire les nuits ni pousser un « ouf » de soulagement planétaire capable d’agir sur l’atmosphère…

Apparaissait maintenant un homme présenté comme un tueur en série ayant à son compte le viol, la torture et le meurtre d’une cinquantaine de touristes qu’il aurait pris en stop. L’homme, souriant entre deux policiers qui le menottaient, mima un baiser en direction de la caméra.

En enchaînement on montrait sa salle de torture privée où s’alignaient plusieurs engins effrayants.

— Hum, dit Adrien Weiss, il faudra peut-être penser à ne pas tout montrer des actualités, il peut y avoir des images traumatisantes.

— Les Papilloniens restent fascinés par ces faits divers. Un peu comme on s’arrête sur la route pour voir ce qu’il s’est passé dans un accident.

— Il faudra chasser ce côté morbide encore présent chez les 144 000 sinon nous aurons des problèmes.

Yves pensa à Élodie et essaya d’imaginer pour sa fille un monde où il n’y avait plus une seule image de violence, qu’elle soit réalité ou fiction.

Le visage hilare du tueur en série s’affichait alors qu’un journaliste le questionnait sur sa technique de mise à mort des touristes.

— Tu crois que nous avons une violence innée inscrite dans nos gènes ? demanda Yves au psychologue.

— Je ne sais pas. Mais je crois que l’expérience du Papillon des Étoiles va nous permettre de le découvrir. Sans conditionnement violent, l’homme devient-il violent ? Voilà la bonne question…

Yves sortit un petit calepin.

— Les fourmis ont gagné dans l’Aquarium, dis-tu, ça veut dire que ce sont elles qui dans le très long terme seront les animaux vainqueurs du futur.

— Elles ont même survécu aux radiations nucléaires après les bombes atomiques. Leur carapace et leur vie souterraine les protègent.

— Et actuellement, dans le Cylindre ?

Adrien Weiss alluma un écran où l’on lisait dans des grilles le pourcentage de la représentation de chaque espèce animale dans le Cylindre. Il put ainsi constater les espèces en voie de disparition et celles en voie de prolifération.

— Les fourmis gagnent encore.

— Très bien, c’est une société efficace, peut-être que nous avons des leçons à prendre chez elles pour arriver à créer une communauté cohérente.

Le psychologue-biologiste marqua soudain sa préoccupation en examinant la grille des pourcentages.

— Les fourmis gagnent, mais les rats aussi.

— Les rats ? Tu as introduit des rats dans le Cylindre ?

— Bien sûr. Ils sont d’excellents nettoyeurs. Ils mangent tout, ils sont indispensables à la dégradation de plusieurs types de protéines. Tout comme les fourmis d’ailleurs, omnivores et omniprésentes.

L’inventeur éteignit le téléviseur terrien pour digérer l’information.

— Les fourmis et les rats…

— Ce sont les deux tendances naturelles d’évolution des animaux sociaux. La solidarité des fourmis ou l’égoïsme des rats. Les humains sont entre les deux. La loi de l’alliance ou la loi du plus fort. La loi des fourmis ou la loi des rats.