Le papillon des etoiles

Bernard Werber · Chapitre 8 sur 75

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Le papillon des etoiles

8. Réchauffement par la lumière

 

Un rayon filtra depuis l’horizon.

L’aube. L’astre solaire s’éleva timidement sans bousculer les nuages.

C’était le printemps et la nature était impatiente de se réveiller.

Yves Kramer but d’une traite le café bouillant sur son balcon puis s’habilla et se mit au travail.

Pour oublier l’accident de voiture, il avait décidé de se jeter à corps perdu dans l’élaboration d’un projet spatial lié à l’énergie photonique.

Son père étant mort, il dut chercher ses notes complémentaires. Il les découvrit dans des cahiers manuscrits stockés dans des boîtes à chaussures en haut d’une armoire, derrière des pulls de ski. Suffisamment nombreuses pour élaborer un projet complet. À cet instant il regretta de ne pas avoir parlé davantage à cet homme dont il était issu.

Jules Kramer. Un homme solitaire, distrait, rêveur. Un procrastinateur, lui aussi.

Il avait remis ce qu’il devait faire non pas à demain, ni à la semaine suivante, mais à… la vie suivante.

De son père il n’avait gardé en images que des scènes quasi burlesques. Son père s’excusant auprès de sa mère parce qu’il avait mis du linge de couleur dans la lessive pour linge blanc. Son père s’excusant parce qu’il avait eu une parole blessante envers ses beaux-parents. Son père perdant le procès en divorce parce qu’il était arrivé en retard au tribunal (déjà il avait innové dans l’art de perdre les procès). Son père, ingénieur de renom dans une usine d’avions, viré pour « incapacité à arriver à l’heure aux rendez-vous ». Son père draguant des jeunes filles trop jeunes pour lui et finalement éconduit par ces mêmes créatures.

« Je ne désespère pas : plus ça va, plus les filles qui me disent non sont belles », plaisantait-il.

Jules Kramer lui avait offert des trains électriques, des maquettes d’avions en plastique, des prototypes de minivoitures à essence, des sous-marins téléguidés, des planeurs à fabriquer soi-même en tiges de balsa et toile cirée.

Il revoyait son père s’enthousiasmant pour les jouets qu’il offrait à son fils au point de s’en amuser plus que lui.

Il se souvenait même d’un dirigeable rempli d’hélium avec ses hélices et son gouvernail télécommandé. L’engin de plus de deux mètres de long, à peine lâché, n’avait pas cessé de monter, échappant à toute commande, jusqu’à n’être plus qu’un point lumineux haut dans le ciel.

Le lendemain, Jules avec fierté avait raconté à son fils que des témoins avaient cru observer une soucoupe volante extraterrestre. Yves savait que c’était leur dirigeable, il avait échappé à tout contrôle parce qu’il n’était pas assez lesté.

Les chiens ne font pas des chats, le savant sentait bien qu’il était en passe de reproduire la vie de son géniteur. Il ne lui manquait plus que l’histoire d’amour foireuse et le suicide et ce serait complet. Pourquoi avait-il rangé le projet photonique dans un tiroir de placard ? Il connaissait la réponse, elle était évidente. Par orgueil. Il ne voulait pas être le simple prolongement de l’intelligence de son père. Il voulait exister en dehors de l’image écrasante du génie paternel incompris.

Il avait fallu cet accident terrible avec Élisabeth Malory pour remettre les compteurs à zéro. Et il avait fallu le papillon de nuit pour lui rappeler qu’il avait chez lui un projet magnifique, le plus ambitieux de tous ceux qu’il avait eus entre les mains.

Il reconnut qu’il n’y avait pas accordé d’importance par pure vanité, comme s’il avait eu peur de faire plaisir à son père.

Maintenant tout était différent.

Seul dans sa chambre coupée du monde, Yves Kramer fouilla dans les bibliothèques de l’Agence spatiale et retrouva les plans des prototypes de navette à propulsion photonique qui avaient été élaborés. Il existait une voile très fine dans un matériau ultraléger, le Mylar, qui avait la propriété de pouvoir être recouvert de peinture-miroir à très forte capacité réfléchissante. L’épaisseur de cette voile était du dixième d’un cheveu.

Il comprit soudain que si le système n’avait pas fonctionné c’était parce que les vaisseaux à propulsion solaire étaient dotés de voiles trop petites. La poussée était trop faible. À son avis il fallait envisager une voile non plus de plusieurs mètres mais de plusieurs dizaines de mètres.

Yves Kramer commença à griffonner des schémas de vaisseaux et de voiles solaires munies de mécanismes capables de les déployer facilement puis de les orienter en tirant sur des câbles.

En travaillant avec frénésie pendant plusieurs semaines l’ingénieur finit par mettre au point son projet « VS » pour « Voilier solaire ». Après quoi, il le présenta à sa hiérarchie de l’Agence spatiale.

Il le défendit devant une Commission d’évaluation des projets de prospective et souligna qu’à son avis on pouvait se lancer dans la construction d’un prototype.

La Commission mit six mois à lui répondre.

La réponse fut négative.