Le papillon des etoiles
13. Le Soufre et le feu
Élisabeth Malory ne vint ni le lendemain, ni le surlendemain.
Elle ne porta pas plainte contre Satine Vanderbild.
Cependant l’assistante savait que le temps jouait pour eux. Yves Kramer était très affecté par cet échec. Il fut tenté d’abandonner le projet « Dernier Espoir » pour de bon.
Quand il doutait trop il savait qu’il lui suffisait d’allumer son téléviseur et d’écouter les actualités pour se convaincre à nouveau de la nécessité de construire le Papillon des Étoiles.
Partout le soufre et le feu.
Il se souvint d’avoir un jour discuté avec son père. Il lui avait demandé :
« Pourquoi la souffrance existe-t-elle ?
— Pour changer de comportement, avait répondu Jules Kramer. Quand on doit sauver sa main du feu, la douleur est le stimulus nécessaire. Il existe même une maladie rare où les sujets touchés ne ressentent plus la douleur. Ils ne s’aperçoivent de leurs blessures qu’en les constatant. Ils peuvent laisser leur main sur une plaque chaude et n’être alertés que par l’odeur de chair brûlée. Les gens touchés par cette maladie de “non-souffrance” meurent en général assez jeunes. »
Le père affichait cet air ravi qu’il avait lorsqu’il racontait des abominations.
Yves Kramer se souvint de la terreur qu’avait provoquée en lui cette anecdote terrible. Il n’avait jamais pensé à ça.
Ne pas souffrir peut tuer.
Il réceptionna encore un peu de la souffrance du monde telle qu’elle était présentée aux actualités et après avoir bu ce bol de sang, comme dopé, il se jeta à corps perdu dans le travail.
Satine Vanderbild s’avérait d’un dynamisme particulièrement communicatif. Quand Yves réclamait une feuille d’information, la jeune femme apportait un dossier complet. Quand Yves requérait l’engagement d’un nouvel ingénieur, Satine se débrouillait pour trouver le surdoué. Quand Yves oubliait un rendez-vous, elle y allait à sa place. Quand il cassait par inadvertance une machine, elle la réparait.
Satine Vanderbild avait un don pour sentir les êtres et les motiver. Elle était la première au bureau le matin et la dernière à fermer les portes de la zone Dernier Espoir du building Mac Namarra.
— Je suis sûre qu’Élisabeth nous rejoindra un jour, déclara-t-elle alors qu’elle dînait avec lui au restaurant panoramique du dernier étage.
— Non. Je n’y crois plus, répondit l’ingénieur en grattant la sauce qu’il avait laissée tomber sur sa veste.
La jeune femme lui tendit un bout de serviette qu’elle avait trempée dans de l’eau et l’aida à estomper la tache.
— J’ai pris sur moi, dit-elle, de la faire surveiller par un détective privé. Je reçois tous les jours un compte rendu de sa vie quotidienne. Elle sombre dans la boulimie, les médicaments et l’alcool.
— Ces informations sont censées me rassurer ?
— Bien sûr. Elle coule. Mais quand elle aura touché le fond elle remontera. Il suffit d’attendre qu’elle sombre davantage pour qu’elle ait un réflexe de survie. La meilleure façon de l’aider actuellement serait de la pousser à manger plus, boire plus, déprimer plus.
Ce soir-là, Yves Kramer tenta d’embrasser Satine en la raccompagnant chez elle, mais celle-ci se dégagea poliment.
— Je ne suis pas la femme de votre vie, dit-elle. La femme de votre vie c’est Élisabeth. Je sais que ce n’est pas facile mais moi je ne veux pas être une compagne de substitution. Il faut attendre. Les choses intéressantes n’arrivent pas facilement. Sa dépression est une mue. Elle change de peau. Comme la chenille se métamorphose en papillon. C’est pour cela que nous avons choisi ce symbole « D.E. » il me semble.
Elle caressa le visage d’Yves d’un geste maternel puis l’embrassa sur le front.
— D’où vient votre prénom ? demanda-t-il pour faire diversion.
— Il paraît que quand je suis née, on a tendu à ma mère un tissu de soie satinée pour m’envelopper.
Yves Kramer ressentit une souffrance diffuse, mélange de la culpabilité d’avoir causé du malheur à autrui, de la déception de ne pas être désiré, de la peur d’échouer dans son projet.
Il eut aussi une étrange sensation, comme si le monde extérieur n’était que le reflet de ses émotions intérieures.
Il accepta cet état. Il prit même conscience que lorsque son cœur serait calmé, cela générerait une harmonie contagieuse.
L’univers entier pourrait lui aussi être apaisé.