Le papillon des etoiles

Bernard Werber · Chapitre 7 sur 75

Pages du PDF

Le papillon des etoiles

7. Lueur dans la nuit

 

 

Abattement.

Yves Kramer avait demandé une année de congé.

L’ingénieur, rongé par le remords, avait plusieurs fois essayé de retrouver Élisabeth Malory après le procès mais celle-ci lui avait clairement fait comprendre qu’elle ne souhaitait plus aucun contact avec l’homme qui avait réduit sa vie à un cauchemar.

Il continuait cependant de l’appeler. Tous les jours. Il laissait un message d’excuse sur son répondeur, accompagné de ses vœux de rétablissement.

Yves Kramer regardait lui aussi les actualités à la télévision. C’était pour lui une diversion efficace. Les malheurs des autres lui permettaient d’oublier les siens.

Quand je me vois dans la glace j’ai peur,

Quand je vois comment sont les autres cela me rassure.

Plus c’était grave ailleurs, mieux il parvenait à relativiser sur place.

Écologiste de la première heure, il avait jadis œuvré pour la préservation des espèces en voie de disparition, contre les conditions de vie atroces du bétail d’élevage intensif, pour la diversité des espèces végétales, pour le contrôle des industries alimentaires. Il avait aussi connu une période anarchiste durant laquelle il avait milité pour la disparition des gouvernements, de la police, de l’armée.

Mais tous ces combats étaient loin. Et les actualités lui rappelaient qu’ils étaient chimériques.

Les fanatiques, les médiocres et les menteurs tenaient le haut du pavé et imposaient leurs lois.

Lorsqu’il ne pensait pas à Élisabeth Malory, Yves Kramer lisait les projets qu’il avait reçus.

Seul, chez lui, il pouvait maintenant rattraper le retard qu’il avait pris sur des dizaines de dossiers en attente.

Il découvrait ce que ses contemporains les plus hallucinés envisageaient comme futur possible pour la conquête de l’espace. Afin de ne pas être influencé par ses choix de lecture, il posa les trois cents projets en souffrance à même le sol, et marcha au milieu d’eux, piochant au hasard dans les tas.

C’est alors qu’un papillon de nuit entra dans la pièce.

Il commença par se cogner contre les vitres, puis, attiré par la lumière de la lampe plafonnière, il se heurta le bout des ailes avec opiniâtreté contre le verre fin de l’ampoule, produisant un bruit désagréable.

Un instant Yves Kramer l’observa. Il se souvint d’une phrase de son père : « Les papillons sont toujours attirés par la lumière. » Et comme si ce papillon lui avait rappelé quelque chose d’urgent, il fonça vers un placard. Il avait oublié parmi ses trois cents dossiers d’en lire un. Celui de Jules Kramer, son père.

Il sortit un classeur et souffla la poussière qui s’y était accumulée.

Au-dessus de sa tête, le papillon de nuit se frottait les ailes contre l’ampoule, en un bruit de plus en plus obsédant.

Yves Kramer observa ce qu’il tenait entre les mains. Ce dossier sobrement baptisé « Voilier Solaire » était la dernière obsession de son père avant qu’il ne se suicide par amour pour une femme.

Jules Kramer était lui aussi ingénieur en aérospatiale. Au sommet de sa carrière il avait évoqué l’idée de ne plus utiliser comme carburant les hydrocarbures mais plutôt l’énergie de la lumière. Certes il y avait eu dans le passé des expériences sur l’énergie photonique mais toutes s’étaient soldées par des échecs. Les recherches s’étaient rapidement arrêtées.

Instinctivement le regard d’Yves se tourna vers un objet de sa collection de curiosités scientifiques. Un radiomètre.

L’étonnant instrument lui avait été offert par son père pour lui expliquer le principe de la propulsion par la lumière.

C’était une grosse ampoule contenant dans son globe un axe autour duquel tournaient quatre bras terminés par des losanges blancs et noirs. La lumière de sa lampe, en frappant les losanges côté blanc, faisait tourner les bras.

Yves Kramer approcha la lumière et le radiomètre se mit à tourner à grande vitesse.

L’ingénieur savait qu’elle était composée de photons et que c’étaient ces grains de lumière qui en frappant les losanges sur leur côté clair les poussaient jusqu’à faire tourner les branches sur l’axe.

Le blanc faisait rebondir les photons.

Le noir les absorbait.

Il se souvint d’une autre phrase de son père : « Nous serons sauvés par la lumière. »

Yves, encore adolescent, lui avait répondu :

« Je croyais que nous serions sauvés par l’amour…

— Oh non, mon fils. L’amour peut être une illusion. L’amour peut rendre fou. On peut tuer par amour. On se trompe souvent par amour. En revanche la lumière, elle, ne trompe pas. Elle est partout. Elle éclaire. Elle dévoile. Elle réchauffe. La lumière fait pousser les fleurs et les arbres. Elle réveille nos hormones, nourrit notre organisme. On peut vivre sans amour, on ne peut pas vivre sans lumière. Imagine un monde où tout serait éteint, où l’humanité serait plongée dans une nuit permanente. Imagine et tu comprendras.

— Mais la lumière ce n’est que de la lumière, avait prononcé Yves, pensif.

— Non. La lumière c’est tout. Dans le doute, imite les tournesols, cherche d’où vient la lumière et tourne-toi vers elle. »

Ce dialogue prenait d’autant plus de sens que son père s’était suicidé trois ans plus tard.

Par amour. Toujours le vieux dilemme des pères : ils conseillent à leur fils de faire quelque chose et eux-mêmes font le contraire.

À nouveau des phrases de Jules Kramer résonnèrent dans son esprit.

« Nous sommes tous des chenilles qui ont une métamorphose à réussir pour se transformer en papillons. Une fois papillons, il nous faut déployer les ailes pour nous envoler vers la lumière. »

Yves Kramer éteignit la lampe plafonnière et ouvrit la fenêtre pour libérer le papillon de nuit. Il le vit un instant voler vers la lueur d’un réverbère, puis il leva les yeux.

Il était minuit, il faisait froid et le ciel était sublime. Le scientifique se dit qu’il y avait là-haut beaucoup de lampes puissantes capables de faire tourner des radiomètres.

Une énergie éternelle.