Le papillon des etoiles

Bernard Werber · Chapitre 27 sur 75

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Le papillon des etoiles

27. Purification du sel

 

Yeux dans les yeux.

Ils se fixèrent longtemps avant d’engager le dialogue.

L’inventeur était ému comme au premier jour où il avait entrevu la navigatrice en colère sur le banc de l’accusation.

Il avait encore en mémoire ses cris, son doigt pointé vers lui, ses yeux turquoise enflammés, sa crinière rousse qui volait alors qu’elle fustigeait celui qu’elle appelait son « destructeur » ou l’« assassin ».

Dehors le vent faisait mugir les grues disposées autour du Papillon des Étoiles et depuis la fenêtre de sa villa il pouvait voir la tour cylindrique et ses gros réacteurs se couvrir peu à peu de poussière beige.

— Servez-moi à boire, lâcha-t-elle enfin.

Il s’empressa de lui servir du vin blanc mais elle réclama quelque chose de plus fort.

— Bon, je dois vous dire pour commencer que je vous déteste toujours. Je vous hais depuis le jour où je vous ai vu. À un moment j’ai eu envie de vous tuer. Puis j’ai considéré que la mort était quelque chose de trop rapide alors j’ai voulu vous torturer. Et puis j’ai fini par me dire que, comme vous aviez l’air de vous en vouloir vous-même énormément, la meilleure torture serait peut-être encore le remords qui ronge.

Il eut un imperceptible mouvement de tête.

— Et puis il y a eu votre assistante qui est venue tout casser chez moi. Cela n’a pas vraiment participé à l’amélioration de votre image. Mais elle a eu le temps d’évoquer ce projet. Le Papillon des Étoiles. Qu’est-ce qui m’a pris de l’écouter ? Qu’est-ce qui m’a pris de l’imaginer ? Dès que j’ai entrevu ce que pourrait être un tel « voilier des étoiles » j’en ai rêvé. J’ai ainsi contre ma volonté commencé à faire un petit bout de chemin vers vous. J’aurais dû refuser. Ah, ça, j’aurais dû refuser. Je me suis fait avoir par ma propre capacité à m’illusionner. Déjà dans le passé je me faisais avoir par les gens qui m’appelaient au téléphone pour me vendre des cuisines aménagées ou des doubles vitrages. J’ai dû changer trois fois des unes comme des autres. On ne se refait pas.

Elle but une gorgée d’alcool. Il la regarda et constata combien elle s’était amincie depuis son séjour au centre « Dernier Espoir ». Elle avait perdu son embonpoint, ses cheveux roux étaient à nouveau gonflés et ondulés, son regard bleu était éclairci.

Mais surtout c’était son parfum qui le troublait. Elle sentait la « femme aventurière », un mélange d’odeurs d’épices et de sueur.

Il la trouvait plus belle que jamais.

La pensée peut tout. On peut nettoyer le passé juste en le voulant, se répéta-t-il.

— Ce projet, le « Dernier Espoir », j’ai fini par l’aimer. Sauver l’humanité en envoyant un vaisseau dans l’espace, il faut vraiment être cinglé pour faire ça. Mais j’aime les défis. Maintenant que j’ai commencé à m’investir, je ne vous laisserai pas tomber. Et puis je trouve les plans du Papillon des Étoiles V magnifiques. Ce voilier solaire est à mon avis l’un des plus beaux moyens de se déplacer que j’aie pu rencontrer. Et pourtant je peux vous dire que j’en ai vu, des vaisseaux fendant les flots et les airs.

Il la regarda fixement.

— Aujourd’hui, continua-t-elle, tout semble aller de travers. C’est comme si nous avions épuisé notre capital chance. (Elle marqua un temps.) Toujours est-il que vous détester est un luxe que je ne peux plus me permettre. Je ne vous ai pas pardonné, je ne vous pardonnerai jamais, mais je voulais que vous sachiez que dans ces instants difficiles, eh bien… comment dire… malgré tout… je suis avec vous.

Elle vida son verre d’un trait.

— Merci, dit-il.

— Non, ne me remerciez pas, c’est normal. Je vous l’ai dit : j’aime ce projet. Et je n’ai pas l’habitude de baisser les bras dans la difficulté. Question d’éthique personnelle.

— Merci, répéta-t-il.

— Je vois les vents contraires. L’abandon de Satine, les problèmes de santé de Gabriel, le désinvestissement d’Adrien, les sabotages, les menaces, la réduction des budgets ainsi que toutes sortes de problèmes au sein des 144 000… Adrien est obligé d’en remplacer au moins une centaine toutes les semaines…

— Je sais. Le bateau coule.

— Je vous interdis de dire ça. Il ne faut pas oublier comment est né ce projet et quelle est son ambition, déclara-t-elle.

Elle eut soudain une petite grimace, comme si son bassin la faisait souffrir.

— Nous ne pouvons plus abandonner.

Ce « nous » avait quelque chose de tellement inattendu qu’il préféra ne rien répondre.

— Nous sommes épuisés. Et c’est normal car nous avons foncé. Maintenant il nous faut trouver un second souffle pour atteindre la ligne d’arrivée.

Cet instant qu’il avait attendu depuis si longtemps le laissait décontenancé.

— Nous sommes allés trop loin pour faire demi-tour. Nous ne nous pardonnerions jamais si nous baissions les bras. Nous n’avons plus le choix. Nous devons aller de l’avant.

Comme il la fuyait du regard, presque par habitude, elle chercha un moyen de le faire réagir.

— Vous avez remarqué ? Depuis peu j’arrive à marcher avec des béquilles. Les médecins n’ont jamais cru que j’y arriverais. Même lorsqu’ils me disaient que ça allait s’arranger, ils n’y croyaient pas. Je ne savais pas que c’était impossible… alors je l’ai fait. Comme ce projet. Nous ne savions pas que c’était impossible alors nous sommes en train de le réaliser.

Yves Kramer déglutit.

— Pourquoi avez-vous changé d’avis à mon égard ? demanda-t-il.

— À cause de quelques-unes de vos phrases qui n’ont jamais cessé de trotter dans mon esprit, avant de s’y nicher définitivement.

Elle s’installa différemment car sa position lui était douloureuse.

— Par exemple ?

— « Le dernier espoir c’est la fuite », et puis encore : « Un jour l’humanité s’installera ailleurs, et de préférence autrement », enfin il y en a une de Gabriel, je crois. Un soir il m’a dit que « tout était paradoxe et que la vraie sagesse était de percevoir ces paradoxes ».

Elle parlait de leur ami comme s’il était déjà mort. Cela gêna un peu l’inventeur, mais il comprit ce qu’elle voulait dire. C’était un hommage plus qu’une nécrologie.

— J’en suis arrivée à me demander si mon accident ne pouvait pas être « paradoxalement »… une « bonne chose ».

Elle eut un petit rire nerveux comme si elle voulait imiter celui de Mac Namarra ou se convaincre elle-même d’un mensonge.

— Vous avez énormément souffert à cause de moi. Ce ne peut pas être une bonne chose, c’est une catastrophe, répondit laconiquement l’inventeur.

Il se mordit les lèvres.

— Qui sait ? En me fermant le corps vous m’avez peut-être ouvert l’esprit. Si je n’avais pas eu cet accident cela aurait été quoi ma vie ? Même la gloire ne dure qu’un temps. J’aurais fini par ne plus gagner, par ne plus pratiquer la voile. Je me serais installée avec un beau play-boy plein d’argent et j’aurais eu plein de gosses premiers de la classe avant de crever de vieillesse. C’était ça mon chemin de vie « normal ». Et je n’aurais pas bougé dans ma tête. À ne penser qu’à mon plaisir et à ma petite vie confortable. Alors que là… grâce à notre rencontre et à vos idées délirantes, je vais peut-être sauver l’humanité et découvrir une autre planète.

— Aucun d’entre nous n’y arrivera, rectifia Yves. Il faut au moins 1 000 ans de voyage.

Elle fit un geste pour évacuer ce détail.

— Alors tout du moins je vais donner une possibilité à mes enfants d’aller bâtir ailleurs un monde meilleur.

Ils restèrent un long moment à distance, silencieux.

— Gabriel m’a dit que le soir on pouvait avant de s’endormir poser des questions à son ange gardien, et que le lendemain on avait la réponse.

Il paraissait étrange à Yves que son mécène partage avec la jeune femme les mêmes thèmes de conversation qu’avec lui.

— J’ai posé une question avant de me coucher et j’ai eu la réponse au matin.

— Quelle question ?

Elle fit semblant de ne pas entendre et poursuivit.

— Gabriel m’a signalé aussi qu’on pouvait, le soir, juste avant de s’endormir, repasser le film de sa vie et aller nettoyer, reprogrammer, défaire les nœuds. Hier soir je suis revenue dans mon passé et j’ai défait un nœud.

— On ne peut pas changer le passé. Ce qui a été fait a été fait. Le vase brisé ne peut pas être recollé.

— Qui sait. Le pouvoir de la pensée est sans limite. Regardez, j’ai récupéré l’usage de mes jambes, si ce n’est pas une victoire du mental sur la matière qu’est-ce qu’il vous faut ?

Comme elle disait cela elle voulut lui montrer qu’elle pouvait marcher sans béquilles. Après avoir fait quelques pas avec assurance, elle s’effondra.