Le papillon des etoiles
51. Fumée ocre
Depuis le départ il y avait ce petit problème : la nostalgie de la Terre natale.
Certains murmuraient quand ils étaient fatigués la phrase fatidique : « C’était quand même mieux avant, sur Terre. »
En fait tous avaient déjà eu au moins une fois ce genre de pensées. Ils regrettaient des vacances à la grande mer, des séjours de ski en haute montagne, ou la présence de tel ou tel être cher qui désormais leur faisait défaut. Chez certains les crises étaient plus aiguës que chez d’autres, et Adrien avait trouvé un mot pour définir cette nouvelle maladie.
La « terraxie ».
Le biologiste-psychologue prétendait que c’était une forme de névrose.
Dès l’instant où un nom désignait un phénomène, cela semblait moins grave.
Évoquer des sauts en parachute, le plaisir de sentir le vent ou la pluie sur le visage, c’était de la terraxie. Vouloir rouler en voiture à 200 à l’heure, tirer avec une arme à feu, ou même éprouver le regret du métro ou de l’odeur des pots d’échappement des voitures, c’était de la terraxie.
Mais personne n’avait songé que cela pourrait devenir un vrai problème, jusqu’à ce qu’un groupe d’une centaine de personnes prenne d’assaut dans la nuit le siège de la télévision interne.
Au matin les conjurés commençaient à répandre leur propagande sur les écrans personnels et le grand écran mural au centre de Paradis-Ville. Une jeune femme qui semblait leur leader appelait toute la population du Cylindre à renverser le gouvernement en place et proposait qu’on fasse demi-tour.
Adrien Weiss courut vers la maison sur pilotis d’Élisabeth et Yves.
— Vous l’avez reconnue ? demanda-t-il, préoccupé.
— Qui ça ?
— Cette fille qui parle à la télévision.
Yves l’examina mieux. Avant Élisabeth il prononça son nom :
— Satine Vanderbild.
La leader des conjurés expliquait face à la caméra qu’elle et son groupe de « libérateurs » avaient décidé de ne plus continuer la « fuite en avant dans le vide » et de revenir sur la Terre. Elle appelait à une insurrection générale.
— Qu’est-ce qu’elle fait là ? Comment a-t-elle pu embarquer sans qu’on la remarque ? s’étonna Yves.
— Elle s’est teint les cheveux, elle a mis des lunettes et a changé de nom. Dans la foule des 144 000 elle est passée inaperçue, expliqua Élisabeth.
— Adrien, tu ne nous as jamais dit pourquoi vous vous étiez séparés.
— Notre souci pour l’instant n’est pas de savoir « pourquoi », mais « comment ». Comment l’empêcher de ficher en l’air le « Dernier Espoir ».
La foule du Cylindre commençait à entrer en ébullition. Déjà des gens se réunissaient sur la place centrale et discutaient de l’événement. On vit bientôt naître des disputes. En quelques minutes à peine, alors que la propagande de Satine se déversait par les écrans télévisés, on vit une bataille rangée entre deux groupes, les loyalistes et les révoltés. Comme il n’y avait pas encore de police constituée, personne ne venait séparer les belligérants.
Jocelyne apparut au seuil de la maison.
— Venez vite, nous avons formé une petite troupe armée avec des bâtons, on va essayer de reprendre la télévision.
— Désolée, je reste avec la petite, répondit Élisabeth.
— J’y vais, lança Yves, saisissant un balai dont il garda le manche.
En bas les membres de l’assemblée étaient déjà réunis avec des bâtons. Adrien prit la tête du cortège, comme s’il voulait régler un compte personnel avec la chef des conjurés.
Au fur et à mesure qu’ils approchaient du bâtiment de la télévision, placé en hauteur au nord de la ville, ils découvrirent qu’un champ de bataille était déjà apparu spontanément.
Un bon millier de personnes formaient la ligne de défense de la télévision. Elles se jetaient des pierres. Un groupe chargea pour traverser entre attaquants et défenseurs. Coups de pied, coups de poing, coups de bâton, de marteau et puis coups de couteau. Cris de rage. Cris de douleur.
Déjà des belligérants se roulaient au sol ou ne bougeaient plus. Yves était abasourdi par le spectacle qui s’offrait à ses yeux.
Ce que nous avons bâti est donc si fragile.
Ils sont en train de tout détruire par nostalgie du monde ancien.
Autour d’eux les combats avaient redoublé de violence. Les révoltés avaient pris l’avantage. Mais des gens accouraient à vélo de partout et on pouvait espérer qu’il y aurait parmi eux une majorité de loyalistes.
Un conjuré désigna l’inventeur :
— Ils sont là !
Déjà Jocelyne, Adrien et Yves étaient encerclés par un groupe hostile qui brandissait des armes de fortune. Ils les menaçaient et se rapprochaient.
Yves eut peur. Il saisit à deux mains son bâton et le leva, prêt à frapper. Ses adversaires avançaient lentement, silencieux, le regard déterminé. À ce moment une diversion se produisit. Gabriel Mac Namarra et Gilles arrivaient avec des renforts. L’industriel faisait tournoyer un nunchaku de bois avec une dextérité étonnante. À côté de lui Gilles brandissait une longue perche.
Le claquement de fouet du nunchaku était souvent suivi d’un bruit sec et d’un cri de douleur.
Gilles et Gabriel firent une percée dans la masse des conjurés et libérèrent leurs amis.
— Il faut reprendre le contrôle de l’antenne, indiqua Gilles.
Ils grimpèrent dans la zone du bâtiment de télévision.
C’était une petite maison en brique, plutôt solide.
— Il y a une porte à l’arrière, annonça le comique, nous pourrons pénétrer par là pour les surprendre.
Jocelyne fit signe aux membres de l’assemblée qu’il était temps de légitimer leur fonction dans le gouvernement en prenant part à la défense du bâtiment.
Ils furent donc une cinquantaine à s’infiltrer, armés de bâtons et pour certains de couteaux. Mais les conjurés, avertis, avaient déjà filé, non sans avoir débranché les appareils.
Gilles remit rapidement en marche le système de diffusion et Jocelyne empoigna le micro, face à l’objectif.
— Écoutez-moi tous. Ce n’est pas une révolution. C’est juste une réaction épidémique de terraxie collective. Un groupe de conjurés a lancé une offensive contre le Papillon probablement par peur de l’inconnu. Ce sont des « réactionnaires ».
Elle savait que le mot « révolution » était chargé d’une connotation positive. Il fallait donc l’éteindre avec le mot « réactionnaire », chargé d’une connotation négative. L’expression avait déjà été utilisée par Mac Namara pour définir leurs adversaires du passé.
— Restez calmes, tout devrait rapidement rentrer dans l’ordre.
Yves avait déjà ouvert la fenêtre et voyait le groupe de conjurés, une bonne centaine de personnes, foncer vers la tête du Papillon. Certains hésitants venaient les rejoindre, la foule voulant toujours être du côté des vainqueurs.
— Ils vont essayer d’entrer dans le cockpit ! Vite !
Mais le temps qu’une troupe de loyalistes se forme et les poursuive, les conjurés étaient déjà près de la terrasse. Ce fut donc là que se livra, sur les deux grands escaliers, celui du haut et celui du bas, une grande bataille où s’affrontèrent plusieurs centaines de personnes. C’était étrange d’assister à un combat où les adversaires étaient dessus et dessous. Certains lançaient des pierres qui, ayant dépassé l’axe de gravité, au lieu de retomber continuaient pour frapper ceux qui étaient juste au-dessus d’eux. Des coups de bâton ou d’arme blanche provoquaient des blessures sévères. Certains tombaient et ne se relevaient plus. Il y avait du sang sur les marches blanches.
Gilles était resté pour galvaniser les troupes depuis la télévision.
— Pas de quartier pour les réactionnaires !
Les conjurés arrivèrent à forcer la porte qui reliait le thorax à la tête. Gabriel Mac Namarra et Yves réussirent à passer les premières lignes de défense en faisant tournoyer pour l’un son bâton, pour l’autre son nunchaku. Ils se retrouvèrent tous deux face à Satine et une centaine de personnes armées dans le couloir menant à la tête du Papillon.
— Pourquoi fais-tu ça, Satine ? Pourquoi sabotes-tu le projet que tu as jadis aidé à faire naître ? demanda Yves.
— Maintenant, il est trop tard, vous êtes seuls ici, nous sommes une centaine ! Nous avons gagné ! Nous allons dérouter l’engin pour rentrer sur notre planète.
— Je ne te comprends pas.
— Je suis partie parce que je ne m’entendais pas avec Adrien. C’est un grand égoïste et la vie avec lui était un enfer. Je ne le supportais plus. Et puis j’ai réfléchi. J’ai voulu revenir incognito. Par curiosité. Pour savoir si le projet pouvait marcher. Pendant des mois, j’ai été déchirée entre l’envie que ça réussisse et l’envie que cela échoue. Tous les jours je pesais le pour et le contre. Et puis quand j’ai vu la naissance de la Constitution j’ai tout compris. Tout phénomène entraîne par réaction son contraire. Oui, je crois que nous sommes des « réactionnaires ». Mais tout fonctionne ainsi. Le médicament crée la maladie. La loi crée le délit. La prison crée les criminels. La Constitution crée la révolution.
Yves abaissa son bâton et fit signe à Gabriel d’agir de même.
— Nous n’allons quand même pas tout gâcher maintenant.
Satine eut un rire nerveux.
— À ce stade, je suis déjà allée trop loin, ça m’étonnerait que tu arrives à me convaincre. Tu sais, Yves, j’ai toujours pensé que le fait que les avions décollent était un phénomène « mystique ». Qu’un gros tas de tôle se maintienne en l’air avec des gens à l’intérieur est contraire à toute logique. À mon avis ça fonctionne parce que tous les passagers ont la foi. Ils croient normal qu’un tas de ferraille soit plus léger que les nuages. Cependant il suffit qu’une personne se dise : « Mais au fait, ce n’est pas normal, ça devrait tomber » et… ça tombe. C’est pareil pour le Papillon des Étoiles. Ça ne tient que par la foi de tous les passagers. Maintenant, moi je me suis aperçue que tout cela est contraire au bon sens. L’homme est fait pour vivre sur terre, pas dans une boîte de conserve qui va rouiller et pourrir 1 000 ans dans l’espace.
Rumeur d’approbation des conjurés.
— Il n’est jamais trop tard pour reconnaître ses erreurs. Donc demi-tour et tout va bien.
Yves afficha un air contrarié, puis il sourit.
— Tu ne peux pas piloter le Papillon. Seule Élisabeth en est capable.
— Et pourquoi donc ? demanda Satine Vanderbild.
— Le contrôle des commandes est informatisé. Il faut connaître le code pour avoir accès à l’ouverture du système de pilotage.
Le visage de la jeune femme changea d’un coup.
— Tu mens ! Ce n’est que du bluff !
— Tu n’as qu’à vérifier.
Elle le fixa puis lança :
— Tant pis, alors nous agirons autrement. Venez tous, nous allons rentrer avec le Moucheron.
— C’est quoi ? demanda un conjuré.
— C’est la navette de débarquement, répondit un autre.
— Je sais parfaitement où elle se trouve car j’ai participé à l’élaboration des plans, conclut Satine Vanderbild. Et là ça m’étonnerait qu’il y ait un clavier avec un code.
Déjà elle se dirigeait vers la soute de la navette.
Ce fut à ce moment que Mac Namarra tenta une manœuvre desespérée. Il lança son nunchaku en direction du menton de la rebelle, mais celle-ci esquiva le coup et lui enfonça le couteau de cuisine dans le ventre.
Le milliardaire recula, hébété. Yves n’eut que le temps de le soutenir avant qu’il ne s’effondre.
— Désolé, il ne fallait pas m’attaquer, lança-t-elle. Je n’ai rien contre vous. Je veux juste rentrer chez moi. Sur ma planète. N’approche pas, Yves, sinon je te frapperai toi aussi. Adieu.
Satine Vanderbild monta rapidement dans la navette avec une centaine d’autres conjurés.
Ce petit vaisseau, équipé d’un poste de pilotage simplifié conçu en vue de l’atterrissage futur, ne fut pas difficile à mettre en route.
Le sas de la soute s’ouvrit sur l’espace, et les tuyères du Moucheron lui permirent de décoller sans que quiconque puisse l’en empêcher.
Lorsque l’engin se fut suffisamment éloigné, il déploya ses voiles solaires, et fila en direction de ce que Satine estimait être leur chère Terre natale.