Le papillon des etoiles
38. Cacher des composants secrets
Deux ailes dorées gonflées de lumière.
L’immense Papillon fourré de vie terrienne glissait lentement dans le vide sidéral inconnu.
Imperceptiblement il commençait à accélérer.
La jeune femme secoua sa longue crinière rousse et se tourna vers Yves Kramer.
— Donc les trois étoiles. Et quand nous serons tout proches comment savoir où aller ?
— Les trois lueurs ne sont pas des étoiles mais des galaxies lointaines. Quand nous serons proches nous distinguerons un nouveau point lumineux au centre. C’est une étoile de la taille de notre Soleil. Nous ne pouvons pas la distinguer à l’œil nu pour l’instant. C’est autour de ce soleil que j’ai repéré une planète potentiellement viable.
— Si on ne peut pas la distinguer comment l’as-tu repérée ?
— Avec un radiotélescope au centre d’Études spatiales. Je l’ai dirigé vers une zone précise que j’explore depuis longtemps, étoile par étoile. Et j’ai fini par trouver. Mais je n’en ai jamais parlé à personne.
— Pourquoi les autres ne l’ont-ils pas vue ?
— Ils l’ont peut-être vue, mais ils n’ont jamais pensé à organiser un voyage pour la rejoindre.
Cela paraissait suspect à la jeune femme.
— Elle s’appelle comment ton étoile d’arrivée ?
— Pour l’instant son nom scientifique est juste JW103683.
— Et la planète ? Tu l’a repérée aussi au radiotélescope ?
— En effet, j’ai couplé plusieurs appareils qu’on n’a pas l’habitude d’utiliser ensemble. J’ai pu ainsi déduire les compositions de ces planètes extrasolaires. Elles sont plusieurs autour de JW103683 et ont elles-mêmes plusieurs satellites. À mon avis une seule a la bonne taille, la bonne température, la bonne atmosphère, la bonne distance par rapport à l’étoile qui lui sert de soleil pour que la vie ne soit ni brûlée ni gelée.
— Arrête de faire ton mystérieux, alors elle est où ta planète d’arrivée ?
Yves Kramer fit un sourire énigmatique.
— Trop tôt pour le dévoiler. Ce sera la surprise du dernier moment. Je ne veux pas que l’humanité aille la souiller si nous ne sommes pas prêts. J’ai caché son identification. Ici. Dans ce vaisseau.
Élisabeth fronça les sourcils, elle se dit qu’Yves avait dû lire trop de récits de chasse au trésor. Des trucs de petit garçon introverti.
— En fait j’ai noté son emplacement exact sur une carte, que j’ai placée dans un coffre-fort.
— Ce n’est pas croyable, il en va du destin de l’humanité et il a fallu que tu t’amuses avec un secret, un trésor, un mystère. Tu as quel âge, Yves ?
L’inventeur semblait particulièrement satisfait de son stratagème.
— Le coffre-fort lui-même ne sera susceptible de s’ouvrir que dans 1 000 ans. Il y a une horloge à l’intérieur.
La navigatrice fixa son vis-à-vis.
— Je rêve. Nous sommes 144 000 passagers dans l’espace, et nous ne saurons qu’à la dernière minute où nous allons !
— Je réserve la révélation de la destination finale à la dernière génération de passagers du Papillon des Étoiles. Eux seuls en profiteront s’ils en sont dignes.
Elle le singea.
— Et comment tu sauras s’ils en sont « dignes » ?
— J’ai prévu un test d’intelligence simple. Une énigme facile. Grâce à ce test ils trouveront le coffre-fort qui contient la carte avec la destination précise. Le test donne une combinaison de lettres. Ces lettres ouvrent le coffre.
— Et c’est quoi l’énigme « facile » ?
— Je l’ai fait inscrire sur le tableau de bord pour être sûr que personne ne l’oublie.
Il désigna en effet au-dessus des écrans, en petits caractères, trois phrases que la navigatrice lut à haute voix, incrédule.
« Cela commence la nuit.
Cela finit le matin.
Et on peut le voir quand on regarde la lune. »
— Bon sang, une énigme d’astronome en plus. Nous voilà bien. Et où se trouve ce fameux coffre-fort ?
— Pas loin. Vraiment pas loin. En fait : en face de tes yeux.
Il désigna du menton le gouvernail. Le regard de la jeune femme suivit la direction indiquée et tomba sur la plaque de métal avec le papillon, les trois étoiles et la devise « LE DERNIER ESPOIR C’EST LA FUITE ».
— Tu ne vas pas me dire que c’est « dans » le gouvernail ?
Yves Kramer hocha la tête.
— Dans le gouvernail, la direction à prendre. Ou plus exactement dans l’axe creux dudit gouvernail.
Élisabeth Malory commença à tirer sur la plaque de métal comme si elle voulait l’arracher avec les ongles. En vain.
— J’ai demandé que ce petit coffre-fort soit fabriqué dans le métal le plus solide. C’est un feuilletage acier, titane, céramique. Même avec un chalumeau tu ne pourrais l’ouvrir. Et si par malchance un petit malin arrivait malgré tout à forcer la serrure électronique j’ai pourvu l’ensemble d’un mécanisme d’autodestruction.
— Alors tout sera perdu. Tout le projet « Dernier Espoir » n’aura servi à rien. C’est quand même faire tenir notre entreprise à peu de chose.
— Je préfère que tout soit perdu plutôt que des inconscients aillent reproduire ailleurs les mêmes erreurs. Si c’est pour faire pareil ou pire, il vaut mieux tout laisser tomber.
— Et le moyen de savoir si les derniers passagers du Papillon seront mieux que nous ou nos parents c’est, selon toi, une énigme avec un mot à trouver ?
Il afficha l’air ravi d’un enfant qui mijote une bonne farce.
Elle haussa les épaules.
— Et si tu t’es trompé, si ta planète étrangère vue de près s’avère hostile ?
— A priori dans ce système solaire il y a au moins cinq grosses planètes tièdes. Si aucune ne peut servir de solution de rechange, eh bien ils prendront encore 1 000 ans et 50 générations pour rejoindre le deuxième système solaire voisin. À ce point, ils ne seront plus à un millénaire près.
La plaisanterie ne fit pas rire la jeune femme.
Elle surveillait le cadran où un chiffre ne cessait d’augmenter.
— Merci de m’avoir secourue dans l’espace, dit-elle.
Ils fixèrent l’horizon céleste avec les trois lueurs qui allaient leur servir de cap.
— Nous ne verrons jamais l’arrivée, murmura-t-il.
— Nous non, mais nos descendants probablement.
Tandis qu’elle prononçait ces mots, il perçut comme une invite. Il s’approcha.
— Encore faut-il les concevoir…
Il s’avança d’un pas.
— Tu m’as vraiment complètement pardonné ? demanda-t-il.
— Non, pas complètement, je t’ai pardonné à 75 %. Quand mon bassin cessera de me réveiller la nuit, je te pardonnerai complètement.
— Qu’est-ce que je peux faire pour passer de 75 % à 76 % ?
— Impressionne-moi. Surprends-moi toujours. Je peux tout pardonner sauf une chose : l’ennui.
Alors Yves s’avança encore et leurs lèvres n’étaient plus qu’à quelques centimètres. Il se pencha. Elle recula imperceptiblement. Il s’arrêta, la fixant au plus profond des yeux. Puis ce fut elle qui approcha un peu. Il s’avança à nouveau, et cette fois elle ne recula pas.
Elle accepta son baiser et celui-ci dura plusieurs minutes, au grand agacement de Domino qui mordilla le plus fort qu’il put le mollet de l’inventeur.