Le papillon des etoiles
61. Résidus de l’expérience
Le thorax du Papillon des Étoiles était sombre.
Il n’existait plus qu’un seul des 120 tronçons de soleil artificiel fonctionnant encore dans la zone de la terrasse en marbre. Plus on s’enfonçait dans le fond de la carlingue plus il faisait nuit et plus les plantes sauvages barraient le chemin.
Jocelyn-84, en haut de la terrasse de marbre envahie de ronces, utilisait le micro après avoir rebranché les fils.
— Ça y est ! Il y a un système solaire dans le champ de vision !
La voix résonna dans tous les haut-parleurs qui fonctionnaient encore.
Les autres survivants accoururent par l’escalier du bas et l’escalier du haut. Ils s’alignèrent sur la terrasse, et il put les contempler. Ils étaient 5 passagers du Papillon.
Les 6 derniers passagers du Papillon – 6 avec lui – étaient couverts de croûtes et leurs vêtements étaient en haillons.
Les 6 n’étaient pas très âgés. Ils avaient entre 16 et 19 ans. Ils avaient le poil long, la peau usée, et ils exhalaient une forte odeur animale.
Il n’y avait qu’une seule fille parmi eux, reconnaissable à sa longue crinière et à son absence de barbe.
Revenus au stade de chasseurs-cueilleurs, les derniers humains du Papillon des Étoiles vivaient dans les ruines de Paradis-Ville, n’entretenaient plus de cultures, se nourrissant de baies, de champignons. Ils chassaient à l’arc des lapins verts phosphorescents qui ne cessaient de proliférer depuis que les hommes ne les maîtrisaient plus. Dans les ténèbres du Cylindre, les lapins lumineux étaient comme des feux follets heureusement faciles à chasser. Ainsi, tout comme les poissons des abysses, ils s’étaient adaptés à l’obscurité en transformant leur code génétique pour produire leur propre lumière.
En dehors des lapins lumineux, les autres espèces qui avaient proliféré étaient les fourmis, les mouches, les rats et une espèce de chats mutants, derniers descendants de Domino. Ils avaient l’allure de petits lynx dotés d’une phosphorescence bleutée, par adaptation aux ténèbres. Pourvus de canines pointues et de griffes coupantes, ces chats mutants pouvaient s’avérer dangereux pour l’homme lorsqu’ils chassaient en meute.
Le lac était transformé en marécage boueux et nauséabond, ses berges étaient des zones de sables mouvants où il était périlleux de s’aventurer. Les salamandres avaient développé une phosphorescence rouge, les grenouilles luisaient de teintes bleutées.
La grande forêt n’était plus qu’une vaste broussaille de ronces survolées par des corbeaux et hantées d’araignées mutantes venimeuses. Seul le cimetière placé en hauteur produisait encore des fruits sucrés. C’était le lieu où il y avait le moins de moustiques, probablement parce que les fruits attiraient les chauves-souris qui chassaient les insectes.
Les 6 survivants du projet « Dernier Espoir » se précipitèrent ensemble dans l’œil droit du Papillon.
— Un système solaire, tu es sérieux, Joss ? demanda le plus grand en grattant les croûtes sous sa barbe.
— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda l’unique fille du groupe qui avait pour nom Élisabeth-15.
— Eh bien on y va…, dit le blond nommé Gabriel-54.
Le plus grand, qui avait fini de gratter sa longue barbe, Nicolas-55, prit les jumelles et fixa le système solaire depuis l’œil du Papillon.
— Mais il y a plein de planètes autour de cette étoile !
— Laquelle est la bonne ? s’enquit le plus gros, Élé-19.
— Sans parler des satellites. Notre vaisseau est trop grand et trop difficile à manier pour qu’on aille tous les visiter, il faut faire un choix, renchérit Adrien-18, un petit brun aux cheveux et à la barbe bouclés.
La jeune fille annonça alors que sa mère tenait un secret de sa grand-mère qui le tenait elle-même de sa propre grand-mère.
— La désignation de la planète est dans un coffre-fort marqué d’un papillon sculpté. Là !
Elle désigna le cœur du gouvernail. Déjà Gabriel-54 essayait avec ses ongles longs et sales de forcer l’ouverture de la plaque. N’y parvenant pas, il sortit un couteau et commença à gratter le métal.
— Mais elle m’a aussi signalé que pour l’ouvrir il fallait trouver la solution d’une énigme.
Elle fit un effort pour s’en souvenir puis récita :
« C’est à la fin du matin.
C’est au début de la nuit.
Et on peut le voir quand on regarde la lune. »
Ils restèrent dubitatifs.
— Cela doit être une énigme des temps anciens faisant allusion à la lune de l’ancienne Terre.
« L’ancienne Terre ».
L’expression laissait songeur.
Aucun d’eux ne savait plus d’où ils venaient. Ils avaient pour toute mémoire les vagues récits de leurs parents qui les tenaient eux-mêmes de leurs ancêtres.
Il y avait beaucoup de légendes sur la Terre.
Pour tous, leur planète d’origine était un lieu mythique où il s’était passé des choses extraordinaires. Et puis il y avait les « on-dit ».
On dit qu’il y avait des lacs tellement grands que lorsqu’on était au milieu on n’en distinguait pas les rives.
On dit que les gens avaient deux noms. Un nom pour eux et un nom pour leur rappeler le pays d’où ils venaient et l’histoire de leur famille.
On dit qu’ils avaient fabriqué des armes qui permettaient de tuer des milliers de gens en une seconde.
Mais aucun d’eux ne croyait à ces légendes.
Pour les 6 survivants, ceux de l’ancienne Terre étaient des gens qui « savaient des choses mais qui s’étaient trompés ».
— Il faudrait chercher dans la bibliothèque, proposa la jeune fille.
— Mais non, Élith, tu sais bien que la bibliothèque a été saccagée et incendiée lors de la dernière grande guerre.
— Il reste peut-être des livres intacts.
— Essayons quand même, concéda Adrien-18.
Tous cherchèrent.
— À la fin du matin c’est midi. Le soleil devait être haut. Ça doit avoir un rapport avec le soleil.
— Au début de la nuit, le soleil est bas.
Ce fut Adrien-18 qui trouva la solution.
— « La lettre « N », annonça-t-il.
— Vas-y, explique !
— C’est à la fin du matin car c’est la dernière lettre de ce mot.
— D’accord.
— C’est au début de la nuit car c’est la première lettre de ce mot.
— Pas mal.
— Et quand on regarde le mot lune, on peut voir la lettre N au milieu.
Ils appuyèrent simplement une fois sur la lettre « N » de la fameuse devise « LE DERNIER ESPOIR C’EST LA FUITE » gravée sur le coffre-fort.
Aussitôt la petite trappe s’ouvrit dans un feulement.
À l’intérieur se trouvait une carte pliée.
— Alors c’est laquelle de toutes ces planètes ? demanda la fille en grattant son cuir chevelu qui la démangeait.
Celui qui se faisait appeler Élé-19, et qui se prétendait descendant des derniers rois, déploya la carte puis repéra une planète marquée d’une flèche.
— Selon la carte c’est la quatrième en partant de leur soleil, annonça-t-il en crachant par terre de nervosité.
Déjà ils regardaient avec les jumelles dans la direction indiquée. Ils distinguaient une petite planète grise recouverte d’impacts de météorites.
— Non, ce n’est pas la quatrième, rectifia Élisabeth-15, regarde bien la carte, ça, à côté, ce n’est pas une planète, c’est trop petit et trop près de l’autre plus grosse.
— C’est quoi alors ?
— C’est juste son satellite. Probablement parce qu’à l’époque où Yves-1 a regardé, la conjonction du moment faisait que le satellite en tournant était en troisième position et la planète en quatrième. Mais en tournant les emplacements changent. La bonne est la troisième actuelle, donc la plus grosse des deux.
Le Papillon des Étoiles modifia son cap pour se diriger précisément vers cette dernière planète.
La jeune fille eut l’impression que l’univers avait conspiré depuis longtemps afin que eux 6, précisément, arrivent à cet endroit.
Ici et maintenant.