Le papillon des etoiles
44. L’écume qui apparaît sur la surface
44. L’écume qui apparaît sur la
surface
Le cylindre tournait comme une lente centrifugeuse.
À l’intérieur la pâte commençait à prendre.
La terre qui recouvrait les parois était épaisse, odorante, aérée. À sa surface la vie végétale et animale grouillait, exhalant des odeurs multiples.
Après Élodie, il y eut beaucoup d’autres naissances.
Sur les 144 000, près des trois quarts s’étaient installés en couple.
L’apparition d’une nouvelle génération obligea à construire des crèches.
Comme il fallait trouver un mot pour caractériser les habitants du vaisseau, après avoir tenté les « derniers-espoiriens », ou les « cylindriens », ils choisirent de se nommer les « Papilloniens ».
Sous l’impulsion d’Adrien, on procéda à une élection à bulletins secrets pour désigner un coordinateur des activités qu’on baptisa le « Maire de Paradis-Ville ». De cette élection ressortit une jeune femme particulièrement dynamique : Jocelyne Perez. Jocelyne avait jadis travaillé sur la Terre dans des associations de bénévoles et des communautés hippies. Cette connaissance empirique de la politique et de l’organisation de la vie sociale lui permit de penser enfin à répartir plus « scientifiquement » les tâches au sein de la ville.
Au niveau des couples, les Papilloniens établirent une règle de libre association. Pas de mariage. Les gens se mettaient ensemble et se séparaient librement, sans contrat ni attache.
Jocelyne offrait sa bénédiction à ceux qui la demandaient. Elle avait une formule : « Vous êtes unis, jusqu’à ce que l’absence d’amour vous sépare. »
L’humoriste Gilles pour sa part avait ajouté dans l’un de ses sketches une phrase plus ironique : « Vous êtes unis et fidèles jusqu’à ce que… l’un des deux trouve mieux. »
Les portes des maisons ne fermaient pas. Tout fonctionnait sur la confiance. Une femme désirant un homme ou un homme désirant une femme n’avait qu’à le demander et l’autre acceptait ou refusait. Il n’y avait pas de problème d’identité des enfants, tous les nouveau-nés étaient considérés « enfants des étoiles » et en tant que tels, éduqués et pris en charge par la communauté.
Tous étaient donc « orphelins avec 144 000 parents ».
Un grand amphithéâtre fut construit où tous les soirs se déroulait un spectacle. Musique, théâtre, sketches. Jocelyne s’y entendait à varier les programmes pour ne pas lasser.
Le public papillonien était friand de musique classique propre à adoucir l’ambiance du Cylindre, mais aussi très demandeur de spectacles comiques.
Gilles était la vedette habituelle et avait trouvé une mine d’inspiration inépuisable en singeant les mauvaises habitudes des Terriens.
Car les passagers voyaient les actualités de la Terre retransmises par le tout nouveau réseau de télévision interne qui permettait à chacun de disposer de trois chaînes : la une qui diffusait les programmes terriens, la deux qui diffusait l’image du ciel étoilé captée par l’avant du vaisseau, et enfin la trois qui diffusait les spectacles de musique, de théâtre et d’humour de l’amphithéâtre de Paradis-Ville.
Plus que par les actualités, les Papilloniens étaient fascinés par les scènes de ménage telles qu’ils pouvaient les voir dans les séries télévisées terrestres. « Je te préviens chéri, si tu me trompes je divorce et je prends tout ton argent. »
Cela faisait beaucoup rire, dans un monde sans possession personnelle, donc sans argent et sans mariage. De même Gilles singeait les déclarations des représentants ultrareligieux aux Nations unies : « Nous fabriquons du nucléaire uniquement pour un usage civil. »
Esclaffades garanties dans le public du Cylindre.
D’autres phrases prenaient dans la bouche du comique un sens différent :
« Nous devons licencier du personnel car nos bénéfices sont en baisse », « Nous condamnons cet attentat perpétré par une minorité non représentative de notre population », « Les émeutes des banlieues ne sont que le fait de jeunes désœuvrés qui cherchent à attirer l’attention des médias », ou encore : « Nous sommes désolés pour la pollution des nappes phréatiques par le déversement d’acide de notre usine dans la rivière », et enfin quelques phrases typiques. Celles des ministres de l’Économie : « Tout ira bien tant que la consommation sera en augmentation croissante. »
Gabriel Mac Namarra était celui qui avait les crises de fou rire les plus spectaculaires à l’écoute des émissions terriennes. Tous étaient atterrés que le grand public de leur ex-planète reste dupe de ces discours de façade qui ne signifiaient rien d’autre que : « On vous prend pour des imbéciles et quand vous vous en apercevrez il sera trop tard. »
Adrien Weiss, pour sa part, considérait qu’avant de se moquer des Terriens, il convenait de bien surveiller la société des gens du Cylindre.
Lui seul ne riait pas.