Le papillon des etoiles
11. Premier chaudron : le Creuset
Le journal fut froissé, tassé en boule puis jeté dans la poubelle.
Un article y évoquait la déroute de la championne de voile, passée du stade d’albatros filant au ras des flots à celui de légume à roulettes.
Yves Kramer savait qu’il ne pouvait demander directement à Élisabeth Malory sa collaboration. Il attendit donc, avant de tenter de l’aborder, de créer son centre d’étude « Dernier Espoir ». Celui-ci fut installé dans les sous-sols de la Mac Namarra Tower. Dans un premier temps, les deux hommes souhaitaient être discrets afin d’éviter les moqueries ou les copies. Le milliardaire avait confié à Yves en lui prenant l’épaule :
— Tout homme qui entreprend quelque chose de nouveau doit affronter trois sortes d’ennemis. Un : ceux qui pensent qu’il faut faire le contraire. Deux : ceux qui veulent faire la même chose, et qui considèrent que vous leur avez volé leur idée, et qui n’attendent que de vous descendre pour s’empresser de vous copier. Trois : la masse de ceux qui ne font rien et qui sont hostiles à tout changement et à toute initiative originale. Ceux-là sont les plus nombreux et souvent les plus acharnés à vous empêcher de mener votre projet à bien.
Yves Kramer donna sa démission au Centre spatial et commença à débaucher parmi ses collègues ceux qu’il savait les plus talentueux.
Les schémas et les plans commencèrent à s’accumuler dans le centre d’étude « D.E. » Au début ils étaient cinq, bientôt ils furent vingt à tenter d’imaginer le voilier solaire idéal.
Cependant, comme le nom de « D.E. » ou les mots « Dernier Espoir » sonnaient de manière pessimiste, ils décidèrent de conserver ce nom pour le projet mais le vaisseau lui-même, sur proposition d’Yves Kramer, serait baptisé le Papillon des Étoiles.
Dans le même élan, ils créèrent un logo pour l’entreprise représentant un papillon bleu argenté au milieu du cosmos noir piqué de sept étoiles.
Plus le projet avançait plus les ingénieurs découvraient qu’ils avaient sous-estimé la taille du vaisseau et le nombre de ses habitants. L’ingénieur dut confier à son sponsor qu’il fallait revoir tous les chiffres à la hausse. Le vaisseau devrait être plus grand, beaucoup plus grand. Non pas pour 2 000 cosmonautes, mais pour 10 000. Quant à la voile de Mylar, elle devrait atteindre quelques centaines de mètres carrés.
Les autres ingénieurs n’y voyaient guère d’inconvénient du moment qu’ils disposaient de crédits suffisants pour s’autoriser ce genre d’aménagement.
Le nom de Papillon des Étoiles convenait d’autant mieux que le vaisseau tel qu’il était dessiné sur les plans avait désormais l’allure d’un insecte géant.
Doté de deux vastes voiles triangulaires dont les pointes convergeaient vers l’ample thorax, il était pourvu d’une tête-cockpit avec deux yeux sphériques transparents comme postes de pilotage. À l’arrière, l’abdomen était formé par les longs réacteurs nécessaires au décollage.
Quand il lui sembla tenir un projet cohérent, Yves Kramer se décida à contacter Élisabeth Malory. Il le fit par le truchement de son assistante : Satine Vanderbild.
Il savait qu’il ne pourrait emporter l’adhésion de la jeune femme que par sa capacité à la faire rêver. Il espérait que son assistante saurait trouver les mots. Il l’espérait très fort. Elle serait son fer de lance.