Le papillon des etoiles

Bernard Werber · Chapitre 14 sur 75

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Le papillon des etoiles

14. Le sel vivifié

 

Forme recroquevillée.

Les caméras vidéo surveillant l’entrée révélèrent une silhouette tassée enveloppée dans des couvertures et posée sur quatre roues.

Le vigile pensa que ce devait être la mère d’un ingénieur et, dans le doute, ouvrit.

La silhouette avança dans son fauteuil roulant, très large pour mieux contenir son embonpoint.

Personne ne la reconnut à l’entrée mais Satine se précipita pour l’accueillir avec tous les honneurs qu’elle méritait. Des secrétaires l’aidèrent à circuler dans les couloirs du centre.

Satine l’observa avec attention. Depuis leur rencontre, quelques mois plus tôt, son visage avait changé, ses yeux étaient cernés, enfoncés au fond des orbites sombres, ses joues étaient plus volumineuses, ses cheveux jadis gonflés étaient devenus ternes et comme poisseux.

C’était un étrange spectacle que cette grosse dame en chaise roulante qui se faisait aider par plusieurs personnes.

Élisabeth Malory n’était pas de bonne humeur. Elle semblait être venue contre son gré.

Elle commença par poser de nombreuses conditions à son engagement et demanda un salaire exorbitant. Dans son contrat d’embauche elle stipula de ne jamais voir, ou même croiser Yves Kramer.

Elle demanda enfin que le projet « Dernier Espoir » lui offre une cure de désintoxication, une cure d’amaigrissement, et aménage un système pour qu’elle puisse accéder à son bureau, sans passer par le moindre escalier.

Tout fut accepté.

— Je vous préviens, lança-t-elle en pointant un index menaçant vers Satine. Si M. Kramer tente quoi que ce soit pour m’approcher, je résilie tout et vous me payez des indemnités conséquentes.

— C’est stipulé dans le contrat. Bienvenue parmi nous, Élisabeth. Nous souhaitons que ce projet vous apporte ce qu’il nous apporte à tous : un Dernier Espoir.

L’ancienne championne de voile soupçonna la jeune assistante de se moquer d’elle, mais elle lut dans son regard de l’estime.

Élisabeth Malory créa une cellule d’étude de la navigation solaire. Aidée d’autres navigateurs dont quelques-uns de ses meilleurs challengers du passé, elle finit par trouver goût à cette nouvelle activité. Elle avait l’impression de résoudre les mêmes problèmes que les pionniers de la navigation à voiles : comment manœuvrer, comment tendre une toile pour qu’elle réceptionne au mieux un vecteur de force, qu’il soit latéral, arrière ou en biais, comment attraper les rafales formées par les rayons des étoiles.

L’ancienne championne et l’assistante zélée finirent par devenir amies. Satine évitait d’aborder le sujet tabou de son patron.

Élisabeth lui en était reconnaissante.

Elles évoquaient des sujets aussi variés que la santé de la navigatrice, la prévisibilité des hommes, la mode, l’ambiance au centre « D.E. ».

La navigatrice comptait ses verres d’alcool, ses médicaments, ses kilos et ses cigarettes, en essayant de les réduire progressivement chaque jour.

Yves Kramer, dopé par la présence d’Élisabeth, entra dans une phase d’excitation créatrice. Comme s’il pensait que la seule manière d’obtenir le pardon de sa victime était de réussir le projet avec elle. Peut-être pour elle.

Il respectait évidemment la distance de la jeune femme, évitant même d’entrer dans son champ de vision. Parfois, de très loin, il la contemplait et ce seul spectacle était déjà pour lui un soulagement.

Elle est avec nous.

Yves Kramer était pressé de réussir. Mais il l’était moins que Gabriel Mac Namarra qui, à chacune des sollicitations financières, proposait avec entrain une rallonge pour que l’entreprise aille plus vite encore, toujours plus vite.

Un jour le milliardaire réunit toute l’équipe du « Dernier Espoir » dans sa grande salle de réunion et après s’être informé sur l’avancée du projet, lança :

— Ça traîne, ça traîne. Je crois que vous ne pourrez plus rien faire ici, c’est trop petit. Et puis vous êtes parasités par la vie citadine. Alors j’ai fait installer un centre privé en « banlieue ». Je vous y invite tous dès demain. Vous verrez c’est très… dépaysant.