Le papillon des etoiles
49. Piquer la croûte pour laisser sortir la vapeur
49. Piquer la croûte pour laisser
sortir la vapeur
La température s’était élevée.
Simple question de réglage du thermostat et du soleil.
La tension sociale s’était élevée elle aussi.
Le premier crime avait généré la première prison, le premier tribunal, le premier cimetière, la première police, le premier gouvernement, la première assemblée, la première Constitution.
« Ainsi l’ordre naît du désordre », prétendait Adrien. Mais tous n’en étaient pas convaincus.
Seule au gouvernail du Papillon des Étoiles, Élisabeth savait qu’Yves était profondément déçu.
On avait brisé l’harmonie initiale.
On avait sali son rêve.
Le regard de la navigatrice, perdu au loin, ne quittait pas les trois lueurs.
Le cap à tenir vers le triangle.
Sans même y réfléchir sa main caressa la plaque métallique qui recelait le lieu de destination secret, la planète étrangère potentiellement viable où leurs descendants atterriraient un jour.
Son regard glissa vers la gauche où la petite Élodie, installée dans le cockpit, dormait d’un sommeil profond, une poupée de chiffon serrée entre ses mains crispées. Enfant des étoiles remplie des promesses d’un futur meilleur.
Elle l’embrassa sur le front.
Élisabeth se souvenait. Elle n’était pas devenue navigatrice solitaire par hasard.
Elle avait fui elle aussi les ténèbres du jour pour aller vers les lumières de la nuit.
Des clichés de son enfance lui revinrent en mémoire.
Des souvenirs de son père saoul frappant sa mère. « Non, pas devant la petite, allons dans la chambre qu’elle ne nous voie pas », lançait sa mère.
La pensée peut nettoyer le passé, il suffit d’imaginer que le passé est une bande magnétique qu’on efface, lui avait appris son compagnon.
La navigatrice ferma les yeux et nettoya. Elle dut s’y reprendre à plusieurs fois, frottant avec une éponge chimérique remplie d’acide.
Cela s’est produit, je ne peux pas revenir dans le passé mais je peux enlever la douleur liée à ces souvenirs, se dit-elle.
Yves lui avait affirmé qu’en nettoyant un instant de sa vie passée, c’était comme si tout l’univers connaissait et réactualisait son histoire.
Les étoiles sont les yeux de l’univers et l’univers nous observe avec curiosité.
Déjà d’autres images suivaient. Sa mère dépressive en train de pleurer.
« Tenez, prenez ces pilules, ça vous aidera à dormir, et pour l’instant ne sortez pas, mieux vaut rester à la maison », conseillait le médecin.
Effacement.
Des images des premières punitions à l’école.
« Élisabeth, vous avez un trois sur vingt, vous ne travaillez pas assez, vous n’arriverez à rien », prétendait son professeur au collège.
Des images du cadavre de son grand-père qu’on allongeait dans un cercueil.
« Il n’a pas souffert, de toute façon vers la fin il ne prononçait plus un mot, il restait immobile, le regard dans le vague, même quand on lui faisait des piqûres, il semblait ne plus rien ressentir », affirmait l’infirmière qui l’avait accompagné dans ses derniers instants.
Des images de la maîtresse de son père qui murmurait pour ne pas être entendue à l’oreille de son compagnon : « Je trouve que nous l’avons quand même souvent ta fille. Tu ne crois pas que tu devrais dire à ton ex de la prendre plus fréquemment, qu’on puisse partir en week-end tranquilles ? »
Élisabeth avait compris le message. Si on ne voulait pas d’elle, elle ne gênerait plus, elle partirait loin. Sur l’océan où l’on n’entend plus les petites phrases qui rongent.
Et puis d’autres images…
Sa propre violence. Elle en avait reçu, elle en avait donné. Les hommes qu’elle avait abandonnés et qui la suppliaient de revenir.
« Désolée, tu dois comprendre, je t’aime mais je ne suis pas amoureuse. »
Ou bien sa mère qu’elle avait repoussée.
« Maman, je peux te dire que quand je vois comment tu as “réussi” ta vie, je n’ai qu’une envie c’est « d’échouer ». Ton exemple m’a aidée. J’ai compris que pour être heureuse il suffisait de faire l’exact contraire de tes choix. »
Elle revoyait les mendiants qui lui demandaient de l’argent dans la rue, dans le métro, au bas de son immeuble.
« Par pitié madame, pour manger, allez, faites un geste.
— OK voilà de l’argent, mais ce n’est pas pour manger, c’est pour boire. À votre place je boirais », avait-elle répondu.
Effacement à l’éponge, puis au jet d’eau, puis à la pierre ponce, puis au papier de verre, puis au burin et au marteau-piqueur.
Yves Kramer entra dans le poste de pilotage et, comme à son habitude, il l’embrassa sur les lèvres, baissa la musique et commença à lui masser les épaules.
— À quoi penses-tu, tu as l’air chose ? demanda-t-il.
— Aux mendiants de la Terre. Au moins, dans le Cylindre, il n’y a pas de pauvres, personne qui meure de faim, personne qui se drogue. Il n’y a pas une classe de nantis qui vivent dans le luxe et une autre d’exploités qui subissent.
— Toutes les richesses sont réparties équitablement non pas selon le mérite mais selon les besoins. C’est une idée de Jocelyne. À cause des fourmis. Il paraît que chez les fourmis il n’y a pas de notion de valeur individuelle, chacune reçoit ce qui lui est nécessaire pour continuer à participer à l’effort général. Elles ont même un deuxième estomac spécial qui leur sert à nourrir celles qui ont faim. Jocelyne me parle tout le temps de sa fourmilière. Elle dit que la nature nous montre le chemin par ses plus humbles représentants.
— Les fourmis ? Quand j’étais dans le jardin de mes grands-parents je les regardais longtemps, dit Élisabeth, songeuse.
— Elles, elles ont réussi à bâtir des cités sans police.
— Grâce à la motivation de toutes.
— C’est à cela qu’il faut s’accrocher. L’enthousiasme du début. Aucune législation ne sera aussi forte que cela. Nous pourrons inventer toutes les punitions et toutes les récompenses possibles, aucune ne sera aussi efficace que l’envie de réussite collective du projet « Papillon des Étoiles ».
Un écran se mit à clignoter. Un point chiffré apparut dans la zone analysée par les radiotélescopes.
Tous deux savaient ce que cela signifiait.
Un astéroïde.
— Hum, il est bien gros et bien rapide, celui-là, remarqua Yves.
La navigatrice commença à tourner le gouvernail en surveillant les indicateurs des écrans. Aussitôt le Papillon commença à basculer sur le côté.
— Il est vraiment rapide, confirma Élisabeth, je n’ai jamais rien vu d’aussi véloce jusque-là. Pourtant nous avons encore accéléré, nous sommes à 2,5 millions de kilomètres-heure.
— Tu penses réussir ?
Élisabeth activa les moteurs de secours des voiles pour renforcer la manœuvre.
Mais le Papillon était trop lent à changer de cap et l’astéroïde allait trop vite. Le rocher toucha la membrane de Mylar et la traversa comme une balle de fusil tirée dans un drap.
La voile étant reliée à la coque par un système d’articulation souple, le thorax et la tête du papillon ne perçurent même pas l’impact. Mais grâce aux caméras de contrôle on distinguait désormais un trou dans la toile dorée.
— C’est gênant ? demanda la navigatrice à l’inventeur.
Il examina les écrans et constata qu’ils n’avaient pratiquement pas perdu de vitesse.
— C’est l’avantage d’avoir des voiles grandes comme des continents, un rocher n’a pratiquement pas d’influence sur le vol. On pourra en encaisser encore beaucoup avant que les ailes du Papillon donnent du souci.
Alors, sans se poser plus de questions, Élisabeth replaça le voilier solaire sur son cap initial des trois lueurs. L’immense vaisseau bascula, voiles tendues, et laissa filtrer un rayon de lumière dans le trou de son aile droite.
Pour tous les deux cet événement était un signe porteur du message : un accroc est surmontable du moment qu’on garde le cap.