Le papillon des etoiles
19. Phase de cristallisation
La cuillère tournait dans le café, dispersant en volutes claires le nuage de lait qui y avait été disposé pour former des fractales.
Yves Kramer observait le phénomène et pensa un instant que ce lait dans le café était comme la galaxie dans l’univers. Tout tourne. La planète. Les sentiments. Les problèmes. Ce qui est en bas est destiné à monter. Ce qui est en haut est destiné à descendre.
Il se dit aussi que si l’on tournait très longtemps il y avait peut-être une chance de retrouver le premier nuage de lait d’origine.
Le lait s’était maintenant parfaitement mélangé au café et formait une mare beige. L’ingénieur y déposa un sucre. Un moucheron vint y atterrir et, s’étant mouillé les ailes, ne parvint pas à redécoller.
Yves le recueillit du bout de sa cuillère et le déposa dans un lieu sec où le petit insecte pourrait attendre que ses ailes soient à nouveau opérationnelles.
Il faudra construire un petit engin annexe pour atterrir, le gros vaisseau ne pourra pas aborder la planète, songea-t-il.
Un œuf avec un monde à l’intérieur s’approcha de lui. C’était le pendentif du psychobiologiste.
— Venez vite, dit-il, j’ai quelque chose à vous montrer.
Dans le bureau de prospective, il présenta devant les yeux étonnés d’Yves Kramer et de Gabriel Mac Namarra une maquette qu’il avait bricolée dans la nuit. L’assemblage était formé de cinq barils de lessive accolés. Ils étaient coupés en deux sur la tranche pour dévoiler l’intérieur. Adrien Weiss paraissait très satisfait de sa maquette.
— J’ai pensé qu’il valait mieux ne pas perdre de temps.
Et, sous le regard curieux d’Yves Kramer, Satine et Mac Namarra, il alluma un tube au néon placé au centre du long demi-cylindre.
Il éclaira la première section, dévoilant à la surface de toutes petites figurines en plastique.
— Ce tube néon, c’est l’axe de rotation, mais aussi le « soleil intérieur ».
— Le vaisseau tournera autour de ce tube de lumière ? demanda Gabriel Mac Namarra.
— Parfaitement. Il recréera une gravité artificielle similaire à la nôtre. Si bien que les passagers n’auront pas besoin de s’accrocher aux murs ou au sol. Rien ne quittera la surface, rien ne flottera dans l’espace intérieur. Quand on lâchera un caillou, il tombera.
Il souleva une figurine placée au bas du cylindre et la regarda chuter.
Intrigué, le milliardaire sortit un étui à cigares et après en avoir proposé au psychologue, choisit le plus parfumé comme s’il s’agissait d’une friandise et le mit en contact avec la flamme d’une allumette.
— Et pour recréer un cycle écologique complet pour 100 000 personnes durant 1 000 ans je propose de pousser le réalisme jusqu’à recouvrir les parois du cylindre non pas de moquette ou d’un revêtement artificiel quelconque mais de… vraie terre. Ainsi les végétaux pousseront normalement avec une pesanteur semblable à la nôtre.
Adrien Weiss alluma un deuxième néon placé dans le prolongement du premier, révélant un nouveau segment du cylindre, où se trouvait une imitation de plaine de gazon et de forêt. Entre deux segments, un anneau formé de grandes baies cristallines servait de hublot.
— Très intéressant…, murmura Gabriel Mac Namarra.
— J’ai même prévu des dénivellations : une petite colline, une forêt, des champs, un emplacement pour le village, un lac. Nos spationautes pourront pêcher, faire de la barque, construire des cabanes en forêt. Et cela en plein milieu du vide de l’espace.
Il désigna une petite surface bleue symbolisant l’élément liquide.
— Un lac ? Cela sous-entend que la gravité soit assurée, s’inquiéta Yves Kramer. Or l’arrivée de la lumière solaire sur les panneaux extérieurs ne pourra jamais être certaine.
— Je songe à une batterie électrique qui se rechargera en permanence. Ainsi on ne manquera jamais d’énergie.
Satine Vanderbild scrutait la maquette avec curiosité.
— Et comment va-t-on pouvoir disposer votre lac au décollage ? s’enquit-elle.
— Nous le remplirons d’eau lorsque la gravité sera fonctionnelle. Et puis ce ne sera pas un très grand lac, mais il bénéficiera d’un écosystème vraiment complet. En fait, j’aurais aimé disposer une montagne avec des cimes enneigées et des torrents, des nuages, de la pluie, du vent, une mer salée…
— Un soleil artificiel. Une gravité artificielle. Un lac artificiel…, répétait le milliardaire, songeur.
— Pour une humanité artificielle, compléta Satine.
— Non, pour une humanité nouvelle, renchérit l’ingénieur.
L’arrivée d’Adrien Weiss eut un effet positif qui fit complètement oublier l’échec du lancement du prototype de Papillon des Étoiles.
Désormais, à la tête du projet « Dernier Espoir » il y avait un quartet formé par Mac Namarra : le pouvoir, Kramer : l’invention, Weiss : la psychologie, Malory : la navigation.
Ensemble ils se sentaient plus forts.
Pour la première fois Yves eut la conviction que le Papillon des Étoiles réussirait un jour son envol vers un autre système solaire.
À nouveau il pensa à son père et se dit qu’il aurait été fier d’assister à cette réunion. Il entendait sa voix qui murmurait en lui : Chenille, change, métamorphose-toi en papillon. Papillon, déploie tes ailes et envole-toi vers la lumière.