Le papillon des etoiles

Bernard Werber · Chapitre 24 sur 75

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Le papillon des etoiles

24. Phase de calcination

 

 

Il s’était pour l’occasion aspergé d’un parfum à base de bois de santal.

Seul sur l’estrade, le petit homme en pantalon de cuir et en veste à la mode but un verre d’eau et s’éclaircit la gorge avant de lire le texte qu’il avait préparé. Autour de lui la centaine de représentants des nations le fixaient sans aménité, mais il était bien décidé à s’exprimer.

Il se tourna vers les micros et fit face aux caméras qui affichaient leur petite lueur rouge signalant qu’elles étaient opérationnelles.

— Être intelligent, c’est ne pas répéter les mêmes erreurs.

Il toussa.

— C’est le titre de mon discours, précisa-t-il.

Gabriel Mac Namarra développa ce thème une heure durant. Il expliqua que les mêmes comportements déboucheraient sur les mêmes impasses.

Il fallait donc tenter autre chose, autrement et ailleurs. À la question de la représentation de toutes les nations, il répondit que pour lui il n’y avait pas de pays, de nations, de frontière ou de religion mais juste des êtres humains, une espèce grouillant sur la croûte terrestre.

Il n’avait pas l’intention de se contraindre à enrôler des gens médiocres pour plaire à tel ou tel groupe de pression ayant barre sur d’autres individus plus faibles et plus crédules.

Une huée lui répondit.

Cependant le milliardaire poursuivit sa lecture.

De même qu’il considérait personnellement qu’existaient des génies et des imbéciles partout, chez tous les peuples, dans toutes les religions, toutes les nations, il ne pouvait s’empêcher de constater que certaines cultures encourageaient le racisme et le fanatisme, décourageaient la créativité, la générosité et l’empathie. Et que ce n’était pas parce que ces cultures étaient souvent majoritaires et influentes qu’il allait en prendre des échantillons dans son projet.

Nouvelle réaction hostile.

Gabriel Mac Namarra déclara qu’il se sentait d’autant plus libre de choisir ses « employés » qu’il avait entièrement financé « Dernier Espoir » avec son argent personnel et sans l’aide d’aucune subvention d’État.

À nouveau le milliardaire attendit que le calme revienne pour poursuivre. Cette fois-ci il abandonna la lecture de son texte.

— Je ne vous parle pas du respect de vos privilèges acquis empiriquement sur l’exploitation de la peur, de la superstition et de la bêtise. Je ne vous parle pas de vos traditions qui consistent à répéter des comportements inefficaces, nocifs ou dangereux au seul prétexte que vos parents faisaient pareil. Je vous parle de la survie de l’espèce humaine. Être intelligent, c’est ne pas répéter les mêmes erreurs. Être conscient, c’est ne pas céder aux pressions pour faire plaisir à la majorité qui est forcément toujours ancrée dans un consensus mou. Si on avait dû demander l’avis de tous, si on avait dû interroger les technocrates, si on avait interrogé les politiciens, croyez-vous que « Dernier Espoir » existerait ? Je rappelle à ceux qui auraient la mémoire courte que ce projet a été inventé par un ingénieur du nom d’Yves Kramer, et qu’il a été aussitôt rejeté par sa hiérarchie de l’Agence spatiale. Le propre des projets vraiment nouveaux est qu’ils n’intéressent pas les esprits sclérosés. Ce n’est que maintenant que vous vous réveillez ! Alors que nous avons accompli tout le travail ! Trop facile !

Cette fois la réaction fut encore plus hostile, surtout de la part des responsables de son propre gouvernement.

— Désolé, je ne prendrai pas des « cons » dans ma navette spatiale juste sous prétexte qu’ils sont majoritairement représentés dans l’humanité et que cela vous rendrait populaires face à vos troupeaux de moutons bêlants !

Tollé général.

Mac Namarra laissa retomber la tempête, avant de poursuivre sur le même ton :

— Je vous parle du futur de l’humanité, je ne vous parle pas de vos sondages, de votre popularité, de vos électeurs. Je ne vous parle pas de la gestion de vos privilèges et de vos pots-de-vin. Je vous parle de nouveaux horizons. Êtes-vous seulement capables de regarder plus loin que le bout de votre nez ne serait-ce qu’une minute ? Sinon pour vous, au moins pour vos enfants.

Gabriel Mac Namarra avait rentré les épaules comme un boxeur s’apprêtant à foncer tête baissée sur son adversaire. Il tenait à deux mains la tige du micro comme s’il s’agissait d’une épée.

— Mais aimez-vous seulement vos enfants ? Je vois ici des représentants d’États qui ont applaudi quand leurs propres gamins kamikazes se faisaient exploser dans des bus remplis de civils ! Je vois ici des représentants d’États qui ont applaudi quand des bombes éclataient dans le métro ! Je vois ici des représentants d’États qui veulent fabriquer des bombes atomiques pour anéantir un maximum de gens ! Et ce sont eux qui entendent me donner des leçons de morale !

Grondements et menaces.

— Si vous aimiez vos enfants, si vous aviez un projet pour les générations futures, est-ce que vous souilleriez aussi facilement l’air et l’eau ? Pour qu’un jour il puisse y avoir un futur meilleur, il faut l’imaginer aujourd’hui. Yves Kramer l’a imaginé. Et moi je le soutiens ! Alors si vous n’êtes pas capables de faire le bien, laissez les autres s’en charger à votre place ! Foutez-nous la paix ! Laissez-moi accomplir un petit quelque chose de constructif dans mon coin pendant que vous semez le pire aux yeux de tous.

Comme les insultes fusaient de partout, que des boulettes de papier et des bouteilles en plastique pleuvaient sur lui, Mac Namarra s’emporta.

— Je vois que les esprits rétrogrades sont toujours majoritaires dans cette assemblée, je pense que dans ce cas aucune…

Cette fois-ci le tumulte fut tel que Mac Namarra ne put ni poursuivre ni reprendre la parole.

Des projectiles en verre se brisaient autour de lui avec fracas.

Son discours fut pourtant publié dans les journaux et relayé par tous les chroniqueurs.

« Je pense que dans ce cas aucune… » en était la dernière phrase.