Le papillon des etoiles
21. Sélection des 144 000 étincelles
La pointe de la branche passa dans le bosquet et réveilla un groupe de lucioles. Une vingtaine de petites lueurs vivantes s’envolèrent en tournoyant dans l’obscurité.
Elles n’ont pas besoin d’aller vers la lumière, elles fabriquent leur propre lumière intérieure.
Yves Kramer les observa longtemps, en train de danser, jusqu’à ce que le froid lui donne des frissons.
À quoi sert à l’homme de conquérir l’espace extérieur, s’il n’est pas capable de conquérir son espace intérieur ?
À quoi sert d’aller vers une étoile lointaine, si on n’est pas capable d’aller vers l’étoile qui se trouve dans notre cœur ?
Il se reprit.
Zut, il ne faudrait pas que je commence à devenir poète. Ça ne va pas avec mon style.
Une haute silhouette vint le rejoindre.
Adrien Weiss.
— Vous êtes un solitaire, n’est-ce pas ? Les balades nocturnes c’est votre truc.
— Qui n’est pas solitaire ? Nous juxtaposons parfois nos solitudes, c’est tout. C’est cela un couple. Deux solitudes qui se côtoient. Nous pouvons avoir des parents, des enfants, des femmes, des maîtresses, mais nous sommes toujours seuls.
Adrien lui donna une tape dans le dos.
— C’est bien une réflexion de célibataire ! Pour ma part je ne partage pas cette idée. L’alchimie humaine est la plus passionnante. Mélanger des gens comme on mélange les ingrédients d’un gâteau. Chaque personne compte. Un peu trop de sel, un peu trop de levure, et le gâteau est raté. Dans l’aquarium j’avais mal dosé les ingrédients, mais le Papillon des Étoiles bénéficiera de mes erreurs passées.
Yves regarda le barbu, et il eut l’impression que son micromonde s’illuminait, mais ce n’était qu’un reflet de lune sur le verre du petit œuf.
Dans les jours qui suivirent, Adrien Weiss créa une cellule psychologique réunissant quelques-uns des meilleurs recruteurs d’entreprises, chasseurs de têtes, directeurs des ressources humaines, psychologues, psychanalystes, directeurs de casting de cinéma.
Il leur demanda à tous de plancher sur l’élaboration d’un test qui permette de sélectionner les 144 000 humains « les moins mauvais possible ».
De leur première réunion les 32 experts plus Yves, Satine et Gabriel établirent trois critères.
1. Autonomie. C’est-à-dire la capacité à se prendre soi-même en charge sans dépendre des autres.
2. Sociabilité. C’est-à-dire la capacité à percevoir les intérêts collectifs et généraux au-delà de son intérêt personnel.
3. Motivation. C’est-à-dire la volonté que le projet « D.E. » dans son ensemble réussisse.
À ce moment la porte de la salle s’ouvrit et Élisabeth Malory entra en s’appuyant sur ses béquilles.
Yves baissa la tête, mais la jeune navigatrice, comme si elle avait dépassé sa répulsion, s’installa à la table pas très loin de l’ingénieur. Il n’y avait entre eux que deux personnes : Satine et Adrien.
Le biologiste-psychologue, comprenant qu’il fallait détendre l’atmosphère, remercia la jeune femme aux yeux turquoise de se joindre à eux. Il lui fit un rapide résumé des débats qui avaient commencé sans elle.
— Il faut ajouter un critère simple, dit-elle.
4. La bonne santé.
Venant d’elle, l’idée avait quelque chose d’incongru.
— Pas de fumeurs, pas d’alcooliques, pas de drogués, pas de personnes prenant des médicaments. Tout simplement parce que nous ne pourrons pas en fabriquer dans le vaisseau, ajouta la navigatrice.
— Sans alcool et sans cigarettes, on risque de ne pas rigoler tous les jours, remarqua insidieusement l’industriel milliardaire.
Pour sa part il demanda qu’on ajoute un critère.
5. La jeunesse. Il est hors de question de prendre des personnes aussi âgées que… moi, dit-il en retenant son rire. Je veux être le seul fumeur, alcoolique, drogué, prenant des médicaments et ayant dépassé 50 ans.
Il lâcha enfin son énorme rire, qui finit en toux douloureuse.
L’ingénieur ignorait si Mac Namarra plaisantait ou non. Dans le doute, il considéra que pour un tel projet ils n’avaient pas le choix, les 144 000 devraient osciller entre 20 et 50 ans.
6. Pas d’emprise familiale, ajouta Satine. Ils doivent être célibataires, sans enfants, sans parents à charge.
Tous approuvèrent.
Adrien Weiss réclama aussi son critère.
7. Il faut que les habitants du Cylindre aient une spécialité professionnelle, un talent particulier.
Il argua qu’à l’intérieur du vaisseau il faudrait recréer non seulement une chaîne écologique mais aussi une chaîne sociale. Il serait donc nécessaire d’avoir des connaissances spécifiques complémentaires, des médecins, des biologistes, des chimistes, mais aussi, vu la configuration « campagnarde » du vaisseau, des agriculteurs, des boulangers, des cuisiniers, des forgerons, des tisserands, des architectes, des maçons, des artisans.
— Et même quelques artistes, ajouta Satine. Des musiciens, des peintres, des chanteurs.
— Peut-être même des comiques pour détendre l’atmosphère… Puisque nous n’aurons ni alcool ni drogue, rappela Yves Kramer, il faudra bien trouver des moyens de se détendre.
— Et accessoirement des navigateurs de l’espace peut-être ? Nous n’allons pas pouvoir nous contenter de la seule et pourtant superbe Élisabeth Malory, souligna Mac Namarra.
Celle-ci reconnut qu’elle aurait besoin d’embarquer tous les autres skippers qui avaient travaillé au projet dans sa cellule Navigation.
— La seule chose qui ne me semble pas indispensable, souligna Adrien Weiss, ce sont des politiciens, des soldats et des prêtres. Nous pouvons espérer construire la première société sans administration, sans armée ni religion. Le pouvoir, la violence et la foi sont trois formes de dépendance, remarqua-t-il.
Comme la masse des passagers était énorme, l’équivalent d’une ville de province, Yves Kramer proposa qu’ils recrutent dans le monde entier. Son assistante passa donc une petite annonce dans les journaux de plusieurs dizaines de pays : « Recherchons personnes pour projet nouveau. Rémunération importante. Santé. Jeunesse. Pas d’attaches familiales. Motivation indispensable. »
Ils reçurent 1 700 000 candidatures, la plupart attirées par la mention « rémunération importante ».
Après le premier tri éliminant celles qui ne répondaient pas aux critères de base, 932 000 personnes restèrent en liste d’attente.
Dans son bureau de la cellule psychologique, Adrien Weiss regardait les fiches défiler.
— Maintenant reste à sélectionner les plus autonomes, les plus sociables, les plus motivés, dit Yves.
— J’ai déjà un premier critère pour détecter les plus motivés, signala Adrien. Un test très simple est utilisé pour la sélection des agents des services secrets. Nous allons convoquer les candidats dans différents centres, et les faire attendre des heures sans explication. Nous pourrons ainsi reconnaître ceux qui ont des nerfs et ceux qui n’en ont pas.
Satine trouva l’idée judicieuse.
— Et on leur parle du projet ?
— Bien sûr que non. Il faut qu’ils soient motivés sur un projet imaginaire qu’ils ne connaissent même pas.
Tous les centres convoquèrent donc, dans des gymnases ou des grandes salles, les 932 000 candidats à 8 heures du matin, puis les firent attendre jusqu’à 21 heures. Dès la première heure, un quart abandonnèrent. À la fin de la treizième heure, il ne restait plus que la moitié des effectifs : 433 000 candidats.