Le papillon des etoiles
73. La solution
À l’aube il eut la réponse.
C’était si simple.
Il s’en voulut de ne pas y avoir pensé plus tôt.
Il chercha dans l’armoire réfrigérée pleine d’éprouvettes étiquetées, et finit par trouver un tube où était inscrit en petits caractères « HOMO SAPIENS ».
Mais si pour la plupart des animaux la manipulation « œuf fécondé, matrice, couveuse » était relativement aisée, pour créer son semblable tout paraissait compliqué.
Le petit noyau humain fécondé ne voulait pas prendre dans la matrice. Finalement, à force de relire le chapitre « Manipulations génétiques » il finit par découvrir qu’en cas de mauvais démarrage du processus de multiplication des cellules, on pouvait l’accélérer en ajoutant des cellules souches de moelle osseuse fraîche, issue d’un animal de même espèce.
De la moelle osseuse humaine ?
Il eut un instant l’idée de déterrer le corps d’Élisabeth pour aller fouiller ses os. Mais « moelle osseuse fraîche » avait une signification suffisamment claire pour qu’il y renonce. Porteur de « moelle humaine fraîche » sur cette planète, il n’y avait que lui. Il lui parut difficile de s’opérer lui-même pour s’extraire de la moelle osseuse, mais ce qui était en jeu, ce n’était pas seulement l’avenir de son espèce.
C’était l’avenir de la forme de conscience la plus complexe de l’Univers. Et s’il était le dernier, il était aussi la dernière chance.
Cela méritait quelques efforts.
Dilemme technique : pour ne pas souffrir il devait être endormi, mais étant son propre chirurgien il lui fallait rester éveillé. Finalement il finit par trouver, dans la trousse de secours du Moucheron, une fiole d’anesthésique local.
Il décida de s’inciser dans la seule partie du corps où il espérait ne pas créer de problème : une côte.
Il dut s’introduire un morceau de tissu dans la bouche pour ne pas hurler.
Puis il incisa la peau et se cassa une côte à coups de marteau. L’opération fut une boucherie. Mais son cerveau tenait bon.
Il serra les dents le plus longtemps qu’il lui fut humainement possible, mena l’opération à bien, après quoi il s’autorisa enfin à s’évanouir.
À son réveil, il trouva la force de ranger la côte dans une boîte stérile, la disposa dans la zone réfrigérée du laboratoire ambulant qui par chance fonctionnait sur batterie chimique, pressa une compresse sur la plaie et s’évanouit de nouveau. Cette fois pour longtemps.
Le lendemain, il mit un temps interminable à retrouver ses esprits. Il changea son pansement puis, quand il fut enfin en état d’agir, récupéra son morceau de côte dans la boîte.
Il utilisa le microscope du laboratoire pour trier les cellules saines et, suivant avec méthode chaque indication du livre d’Yves, procéda à la création d’un œuf humain complet, issu du noyau de l’œuf fécondé et de l’enveloppe cytoplasmique d’une cellule fraîche de sa côte.
Il plaça ensuite l’œuf dans la matrice artificielle. Puis il envoya des petites décharges électriques pour lancer le processus de vie.
Après plusieurs tentatives le phénomène de multiplication cellulaire se mit enfin en marche. L’œuf grandit puis termina dans la couveuse, baignant dans un liquide tiède dont il ne connaissait pas la composition.
Neuf mois plus tard, il obtenait un enfant humain vivant.
Comme c’était une fille il décida de l’appeler Éya. En référence aux trois initiales des héros fondateurs de la Nouvelle Humanité.
E pour Élisabeth, la femme qu’il avait aimée.
Y pour Yves, l’inventeur du « Papillon des Étoiles ».
A pour lui-même, Adrien, le premier nouvel humain de la planète étrangère.
Il fixa, troublé, le nouveau-né, heureux comme il ne l’avait jamais été jusque-là. Grâce à son sacrifice et à sa douleur surmontée, il ne serait plus jamais seul.
— Bienvenue sur cette Nouvelle Terre, Éya. Je ne sais pas quelle est ma part de génétique en toi, ma petite, un tiers, probablement. Je ne te demanderai qu’une chose : ne m’appelle jamais « Papa ».