L'ultime choix

Gérard Vigneron · Chapitre 8 sur 44

Pages du PDF

L'ultime choix

Deviens ce que tu es

« Le transhumanisme croit qu’il manque à l’homme quelque chose. Moi, je vous le dis : j’ai la tranquille et furieuse conviction que l’être humain a en lui tout ce qu’il faut pour une vie riche, intense et féconde. Nous n’avons pas besoin de devenir plus qu’humains, mais

plus humains, très humains[93]. »

 

Oui, je sais, cette injonction « Deviens ce que tu es » attribuée à Nietzsche qui, lui-même, l’aurait empruntée au philosophe Pindare, est un peu éculée. Elle serait de l’ordre de l’utopie, un leurre pour nous inciter à partir à la recherche d’un paradis perdu, ou même, pour certains bien-pensants, un leurre qui ferait référence à des formules énoncées avec force et sous différentes formes par les gourous du développement personnel qui proposent, grâce à des éléments de marketing bien élaborés des séminaires qui en un week-end ou en une semaine vont changer radicalement notre vie. Mais se réduit-elle à si peu et ce terme de développement personnel serait-il un gros mot qu’il faudrait bannir, car définissant quelque chose de vraiment trop fumeux, trop « gazeux », ou ferait-il uniquement référence à « un juteux marché où certains auteurs profitent de la crédulité de lecteurs pour

les placer sous perfusion de conseils lénifiants[94] » ? Et serais-je en train de conseiller au lecteur d’abandonner les prodigieuses avancées de la science pour se plonger à corps perdu dans des formations souvent coûteuses pour recevoir de simples recettes ? La réponse est évidemment non.

Malgré toutes ces réticences, cette maxime est intéressante à méditer. Elle n’est aucunement une recette mais conduit à une réflexion profonde qui nous aidera à définir un véritable art de vivre qui impactera les différents niveaux de notre être pour faire résonner en nous toute notre humanité. En ce sens, elle représente une invitation à nourrir le Vivant qui nous traverse dans le but de réaliser un état d’être qui nous permet de goûter à un « bien-vivre ». Pour réaliser ce projet, il suffit d’une chose : cultiver le désir de s’accomplir, mobiliser ce mouvement intérieur, cet élan vital qui nous pousse à nous réinventer, nous reconstruire, nous recréer en permanence pour réaliser l’ensemble de nos potentiels. Ce désir d’aller au bout de ce que nous sommes est constitutif de notre condition d’humains, il habite au plus profond de l’être humain. Il s’agit donc de le retrouver et de se sentir responsable de sa pleine expression. Car il ne fait aucun doute que la mise en œuvre de cette créativité qui participe à l’élaboration de notre propre accomplissement ne dépend que de nous, nous en sommes pleinement responsables.

Il nous faut donc procéder à un retournement intérieur, nous plonger dans notre intériorité pour reconnaître ce qu’il y a de plus humain en nous et approfondir ce que nous sommes. C’est en contactant une aide qui vient du dedans, et non pas en attendant une solution magique de la technologie, que se révélera l’opportunité de faire la lumière sur certaines questions qui nous taraudent, de discerner des changements à apporter à notre façon d’être et de deviner un nouveau chemin de vie… L’existence n’est alors plus perçue comme un fardeau ; au contraire, c’est elle qui nous porte et nous offre l’occasion d’aller toujours plus loin dans l’expression de ce que nous sommes. Car, à n’en pas douter, « la vie est, au fond, un long et passionnant

éveil, une mise au monde permanente de nous-mêmes [95] », et nous disposons tous de la capacité naturelle à exprimer le potentiel que nous possédons.

Ce dessein nécessite aussi d’aménager notre espace intérieur, comme notre existence, pour apprendre à gérer notre vulnérabilité, voire à nous aventurer hors du connu chaque fois que cela est possible. N’est-ce pas le propre de l’homme d’avoir l’intuition que « la limite n’est pas ce où quelque chose cesse, mais bien, comme les Grecs l’avaient observé, ce à

partir de quoi quelque chose commence à être[96] » ?

L’émergence de ce potentiel découle de la liberté dont nous disposons et de la responsabilité qui nous incombe de nous ouvrir à une existence de plus en plus riche. En tant qu’êtres conscients, nous sommes prédisposés à choisir la voie qui nous offre le plus de perspectives pour réaliser ce que nous sommes et ainsi mieux affronter les épreuves que nous serons, quoi qu’il en soit, obligés de traverser. « La véritable augmentation consisterait à faire accéder les hommes à l’âge adulte au lieu de les garder immatures, désorientés par la première panne de réseau, incapables de supporter la moindre frustration et pleurnichant au moindre aléa, anéantis par le plus petit "trauma” sans le recours de plaques d’anxiolytiques et l’assistance de psychologues diplômés. Elle consisterait aussi, et peut-être surtout, à

revitaliser les facultés spirituelles[97]… » C’est une condition essentielle pour qu’émerge un « savoir-être » qui nourrisse l’humain dans toute sa profondeur « jusqu’à la contemplation de ce "fond des choses”qui nous

échappe et ouvre l’homme à l’infini[98] ».

Cette accession de l’homme à l’âge adulte ne s’opèrera jamais dans une fuite en avant désespérée au cours de laquelle nous sommes invités à fantasmer sur un ailleurs, un autre monde dominé par un être bionique sans limites. Elle se fera par une revitalisation de l’être humain pour qu’il entreprenne son chemin d’accomplissement. D’où la nécessité de revivifier une vie intérieure intense, de restaurer une relation à l’infini qui nous habite pour cultiver toutes les dimensions de notre être, car il ne fait aucun doute que cette relation à l’infini représente une part constitutive de notre être que nous ne pouvons délaisser.

L’alternative à laquelle nous sommes confrontés se résume donc à quelques questions fondamentales : est-il envisageable d’être réduits à n’être qu’un bouillon de réactions chimiques et d’interactions neuronales pour lequel les transhumanistes nous promettent une « maintenance

technologique [99] » ? Si la réponse est positive, alors indéniablement notre être est subordonné à la technique et à sa capacité de maintenance pour bricoler et augmenter sans cesse notre corps physique. Ou bien décidons nous de faire confiance à la vie qui nous offre de devenir. « Devenons.

Devenons ce que nous sommes, à savoir des vivants[100]. »

Sans aucun doute, la façon de répondre à ces questions révèle notre manière de penser le monde, de le percevoir, et la relation que nous voulons avoir avec lui. Faire par exemple l’expérience d’une partie immatérielle de soi-même et la percevoir comme une partie d’un univers ininterrompu, à l’instar de la vague par rapport à l’océan, n’est pas sans conséquence. Elle éveille en soi une sensation de connexion et de compassion avec l’étendue de la vie. Nous nous reconnaissons alors comme des êtres en quête de la connaissance de toute l’étendue et de toute l’épaisseur du Vivant et nous percevons notre corps comme étant une entité périssable mais qui nous permet de vivre les expériences de vie les plus profondes et les plus mystérieuses.

Mais ce changement dans la façon de se penser et de penser le monde demande de procéder à un véritable retournement, car nous sommes profondément imprégnés par une vision mécaniste de la vie qui soutient que l’homme est une machine biologique perfectionnée, une sorte de robot vivant dans un univers fonctionnant comme un merveilleux mécanisme. Cette imprégnation nous a dépouillés de la possibilité de ressentir le Vivant qui infuse l’univers et le rend si mystérieux. Pourtant, ce changement de perspective s’avère indispensable car « nous ne pouvons résoudre les problèmes en utilisant la même façon de penser que celle qui les a créés », écrivait Einstein. Il n’y a donc rien à attendre de cette approche matérialiste qui entrave l’expression de notre véritable nature et nous conduit à une véritable déshumanisation, et nous devons, pour retrouver la véritable valeur de l’humain, abandonner définitivement le culte de la technologie.

« Le transhumanisme est l’un des fruits pourris de l’arbre à méconnaître

la vie [101]. » Aussi, moins nous croquerons ce fruit pourri, plus vite nous serons imprégnés de la connaissance de la valeur du Vivant et nous serons mieux à même de reconsidérer ce qu’est notre humanité. En nous libérant du modèle conceptuel qui sous-tend la vision transhumaniste nous pourrons alors accéder à une compréhension plus profonde de la vie et ainsi l’honorer pleinement.

Le vrai défi que nous devons relever aujourd’hui est donc de refuser d’être ramenés au rang de « choses » en renonçant aux promesses de survie artificielle que nous font miroiter les transhumanistes. Il est donc essentiel de nous libérer de notre dépendance à l’hubris technologique et de nous décider à plonger dans l’aventure tumultueuse de la vraie vie en assumant son impermanence et son incertitude. C’est ainsi que se révèle toute la grandeur de l’homme.

Car le projet des transhumanistes conçu à partir d’une vision déformée et appauvrie de l’humain débouchera inéluctablement sur l’avènement « d’un monde sans l’homme », un monde habité par des zombies ayant oublié leur véritable nature d’être humain, dépourvus de toute volonté créatrice, habités qu’ils seront par la quête obsessionnelle et quelque peu chaotique d’en finir avec la mort. Tel un animal pris dans un enclos, l’homme moderne tournera en rond à la recherche d’une issue que la mégalomanie technologique ne lui permettra jamais de trouver puisqu’il sera réduit à une fabrication biotechnologique dépourvue de sens. « Ce ne sont pas d’innovations disruptives, de liberté morphologique ni d’implants dont nous aurons