L'ultime choix

Gérard Vigneron · Chapitre 11 sur 44

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L'ultime choix

La condition humaine

« La condition humaine demeure un mystère mais j’ai cessé d’habiter le mystère avec

angoisse, je l’habite avec confiance[119]. »

 

Oui, la condition humaine, le « propre de l’homme », reste un mystère car elle a pour caractéristique essentielle d’échapper à toute description claire, précise et exhaustive puisqu’elle dépend de l’idée que l’on se fait de l’homme et de sa relation avec son environnement. Sa définition ne peut donc qu’être insuffisante et incomplète pour rendre compte de tout le potentiel que renferme notre humanité. Je vais donc m’efforcer de l’appréhender de façon holistique, d’apporter un éclairage sur cette notion complexe, un éclairage dépourvu de tout prisme réducteur, qui ne limite pas mais au contraire ouvre les yeux sur cette part d’infini que nous portons en nous.

La condition humaine est ce qui caractérise l’humain dans son universalité et donc ce qui nous rattache à tous les autres humains. Elle est définie par ce que tous les êtres humains partagent, comme l’aptitude à faire l’expérience d’émotions, à s‘interroger sur soi-même, à faire des projets, à imaginer, à résoudre des problèmes, à créer et à aménager ses conditions d’existence grâce à la technique mais aussi en s’impliquant dans des rapports sociaux.

Mais l’être humain possède une autre qualité qui me paraît fondamentale : il est perfectible et cherche constamment à s’accomplir. Eternel insatisfait, il est mu par la promesse d’élaborer et de manifester l’entièreté de son être. En tant qu’être conscient, il possède la liberté de pouvoir ou non se renouveler, se réinventer en déployant une infinité de possibles, se transcender, se dépasser, non pas en venant à bout de ses limites biologiques grâce aux outils biotechnologiques, mais en s’ouvrant à son intériorité, en redécouvrant tout un continent intérieur particulièrement fascinant, et honorant ainsi toute son humanité. Cette quête de soi n’est en rien narcissique, elle va à l’encontre d’un repli sur soi et participe au contraire à l’expression de tout l’être. 

L’être humain exprime cette perfectibilité grâce à la liberté de se doter d’un dessein, un projet de vie qui a du sens pour lui, et d’opérer les choix nécessaires à sa réalisation. Il peut transcender tout ce qu’il pourrait appréhender comme étant des déterminismes, qu’ils soient d’origine familiale, socioculturelle ou autre, sauf évidemment celui qui est lié à sa condition d’humain qui le mènera tôt ou tard à être confronté à l’expérience de la mort.

Certes, le chemin qui le conduit à accéder à soi et à interroger ce profond mystère de la condition humaine n’est pas une simple promenade de santé. Cette quête risque d’être accompagnée d’inconfort, de peur, d’angoisse et même de désespoir en attendant de trouver la réponse à cette question lancinante : en tant qu’être humain, de quoi avons-nous besoin pour nous sentir pleins et entiers ? Confrontés à ce questionnement, nous pouvons, comme nous invite l’écrivain Eric-Emmanuel Schmitt, à l’aborder avec confiance puisqu’il nous amène à nous réconcilier avec notre vulnérabilité, notre fragilité et conduit à exprimer toute notre singularité. Quoi qu’il en soit, cette quête nous met en présence d’une nécessité intérieure impérieuse : découvrir ce qui nous anime, ce qui nous rend chacun si singulier et donne du sens à notre vie. L’être humain se doit d’écouter ce puissant dynamisme intérieur qui le meut et de répondre à cet appel qui ne

cesse de le tarauder et l’incite à faire de sa vie une œuvre d’art[120].

Cette réalisation, qui ne pourra s’opérer que si elle intéresse toutes les dimensions de notre être, est non seulement sans fin mais nous conduit à nous heurter tôt ou tard aux limites inhérentes à la condition humaine, à notre finitude. Nous savons que, comme tous les organismes vivants, nous naissons, nous croissons et nous mourons… La confrontation avec cette réalité de la condition humaine oblige l’être humain à s’interroger sur le sens de sa vie et à se demander comment disposer de sa liberté pour le trouver. Non seulement il ne peut échapper à ce questionnement, mais celui-ci va aussi l’amener à rester respectueux de ce qu’il est et de ne pas sombrer dans la démesure ou la toute-puissance chimérique de la technologie.

Plutôt que de s’illusionner sur les progrès techniques avec l’intention d’effacer ses limites, il se rendra compte qu’il est plus opérant de questionner ce qui constitue son humanité pour pouvoir ainsi être plus apte à relever les défis auxquels il sera, comme tout être humain, de toute façon confronté. Cette attitude me semble plus judicieuse pour pouvoir s’accomplir et rendre ainsi les années que nous avons à vivre plus vivantes. Si, comme l’écrivait Montaigne, philosopher c’est apprendre à mourir, alors il s’agit bien de méditer et de spéculer sur notre fin ultime en nous inscrivant dans une quête intérieure pour retrouver notre nature profonde que nous interrogeons et sur laquelle nous travaillons. J’emploie intentionnellement ce terme, car accepter notre condition humaine et donc se préparer à vivre l’ultime initiation, celle qui nous mènera à franchir l’étape de la mort, présuppose un travail ou tout au moins un effort un tant soit peu plus important que la simple ingestion d’une pilule aux pouvoirs fantasmés.

Il ne s’agit donc pas de succomber aux illusions de toute-puissance que promeuvent les transhumanistes, car aucune technologie ne peut remplacer le chemin intérieur que l’on doit faire pour s’accomplir, aller plus loin, au-delà de soi. Il n’est pas question, non plus, de se résigner, mais d’accepter sa condition d’être humain, composée notamment de fragilité et de vulnérabilité.

La vision matérialiste transhumaniste se révèle un écueil irréconciliable avec la volonté de considérer l’étendue de l’expérience humaine et de prendre en compte son intégralité. D’une part, elle nie que l’être humain puisse être autre chose qu’un corps, aussi magnifié soit-il. D’autre part, son approche mécaniste l’amène à nier la possibilité pour l’être humain de contacter une dimension transcendante, « quelque chose » d’un autre ordre qui le dépasse et qui mérite grandement d’être exploré même si ce « quelque chose » se révèle être irréductible aux explications d’un matérialisme desséché. En réalité, elle ignore ce qu’est un être vivant, ce que sont la vie et la conscience. Elle ne s’intéresse, par exemple, d’aucune manière à l’expérience subjective de la réalité et en particulier aux différents niveaux de conscience qui sont une source d’expériences et s’avèrent pourtant riches de sens pour celui qui les vit.

En questionnant toute son humanité, l’être humain verra donc se dévoiler un rapport à la réalité totalement différent puisqu’il englobera aussi bien le monde visible que le monde invisible. Décidément, l’aventure ultime de notre vie n’est pas de nous augmenter, « d’avoir ou d’être plus », ce qui nous amène irrémédiablement à vivre la même situation que la grenouille de la fable – voyant le bœuf, elle « s’enfle, et se travaille pour égaler

l’animal en grosseur […] s’enfla si bien qu’elle creva [121] » –, mais de vivre des expériences dans lesquelles nous pouvons enfin ressentir la réalité du monde au-delà du sensible et dévoiler l’inconnu grâce à une subtile exploration de notre conscience.

Il ne fait maintenant plus l’ombre d’un doute que l’approche matérialiste que l’on dénomme aussi « physicaliste », c’est-à-dire « le point de vue selon lequel les individus ne sont rien d’autre que de la matière physique et que

leurs états mentaux sont des états physiques de leur cerveau[122] », nous donne une interprétation inaboutie de l’humain et une vision très réductrice de tout ce dont nous pouvons faire l’expérience. La tâche qui incombe donc à l’homme du XXIe siècle est en premier lieu de tenter de répondre à cette question : « Qu’est-ce que l’homme et au-delà de quelles limites commence-

t-on à le détruire comme tel [123] ? » Ce questionnement métaphysique paraît bien loin des préoccupations des transhumanistes, mais à quoi est réduit l’homme sans lui ? A une machine, un robot, un cyborg, c’est-à-dire un être en complète symbiose avec la technique, un être hybride qui ne sera plus capable ni de se questionner ni de s’étonner devant les mystères de sa propre existence et devant le spectacle du monde.

Cet avenir que les transhumanistes nous promettent radieux n’équivaut-il pas à la destruction de notre humanité ? Il est donc temps de réinventer notre façon d’être au monde. Pour cela, je propose au lecteur de se pencher

sur notre façon de penser le monde, de discerner le paradigme[124] qui sous-tend notre vision, un paradigme qui explique comment les éléments fondamentaux qui nous constituent sont régis par les lois de la physique et de la chimie. Si ce paradigme est particulièrement efficient pour penser le monde inanimé, est-il suffisant pour expliquer comment peuvent s’émouvoir des êtres conscients ? En un mot, la vision du monde qu’il nous propose est-elle en mesure de dépeindre toute la réalité dont nous faisons l’expérience, ou faut-il changer de paradigme car celui-ci est incapable d’en rendre compte ? Erwin Schrödinger évoquait cette possibilité quand il écrivait : « Cher lecteur, ou mieux encore, chère lectrice, rappelez-vous les yeux brillants et joyeux avec lesquels votre enfant vous éclaire quand vous lui apportez un nouveau jouet, puis laissez le physicien vous dire qu’en réalité rien n’émerge de ces yeux ; en réalité, leur seule fonction objectivement décelable est d’être continuellement frappés par des quanta de lumière et de les recevoir. En réalité ! Étrange réalité ! Quelque chose

semble manquer en elle [125]. »

Oui, quelque chose semble manquer au paradigme matérialiste. Puissions-nous nous éveiller à la perception d’un univers réenchanté en reconnaissant les limites de cette approche physicaliste ! C’est l’espoir que je formule, l’espoir de voir se lever des lendemains qui chantent en constatant que le statu quo scientifique qui repose sur le dogme du matérialisme est en train de se craqueler. Je parie que cette désintégration va déboucher sur un élargissement du cadre conceptuel de la science, un élargissement riche de promesses en ce qui concerne la compréhension du monde, de l’homme et plus particulièrement de la conscience qui reste encore une terra incognita, un continent à découvrir.

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