L'ultime choix

Gérard Vigneron · Chapitre 3 sur 44

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L'ultime choix

L’homme augmenté est-il une belle promesse ?

Jour après jour se dessinent avec plus de précision les contours d’un débat de société fondamental entre deux conceptions du monde et de l’être humain. Le débat entre progressistes et réactionnaires est totalement périmé. Nous sommes de nos jours confrontés à un autre défi. Devons-nous adhérer aux thèses défendues par les apôtres du tout technologique, ceux qui vénèrent le nouveau veau d’or, le scientisme, et réduisent l’être humain à une machine biologique ? Ou bien sommes-nous capables de sortir de cet obscurantisme scientiste en embrassant une vision plus généreuse et plus riche du Vivant et donc de l’être humain ? Laisserons-nous le Vivant refaire surface dans ce monde trop policé où l’on nous promet d’être augmentés, optimisés, perfectionnés… ?

Pour trouver des réponses à ces questions, il est temps de sonder d’une façon plus précise les propositions des zélateurs du « tout technologique » que sont les transhumanistes.

 

L’homme augmenté est-il une belle promesse ?

« Singes en colère, nous nous sommes imaginés, à cause de notre habileté simiesque, être des anges, des dieux… »

 

Le mythe d’Icare

« Au début était le mythe, quelque chose d’indéfinissable qui n’a jamais été mais qui se produit toujours, l’ADN codé de la psyché humaine. »

– Jean Houston[36]

 

Il était une fois un roi, le roi Minos, qui régnait sur la Crète et qui ordonna la construction d’un labyrinthe pour y enfermer le Minotaure, un monstre au corps d’homme et à la tête de taureau, fruit de l’amour adultère de sa femme avec un taureau blanc donné par le dieu Poséidon. Ce fut Dédale, célèbre architecte, qui fut chargé de dessiner les plans du labyrinthe.

Tous les neuf ans, pour se nourrir, le Minotaure devait dévorer sept jeunes hommes et sept jeunes femmes d’Athènes. A Athènes, Thésée, le fils du roi, voulut mettre fin à ce terrible massacre et se joignit alors volontairement à ceux que le sort avait désignés. En arrivant en Crète, il rencontra Ariane, la fille du roi Minos, qui s’éprit éperdument de lui. Contre la promesse d’un mariage, elle accepta de l’aider dans son projet. Mais, réalisant que personne ne pouvait sortir vivant du labyrinthe, elle demanda à Dédale une solution : « Hélas, moi-même je ne saurais y parvenir seul », lui dit-il. « Mais prends cette pelote de fil et donne-la à Thésée. Dis-lui de la dérouler dès son entrée dans le labyrinthe, lorsqu’il voudra trouver la sortie, il lui suffira alors de suivre le fil. »

Sur ses conseils, Ariane donna la pelote de fil à Thésée, ainsi qu’un glaive pour tuer le monstre. Thésée entra dans le labyrinthe et déroula le fil comme convenu. Lorsqu’il trouva le Minotaure endormi, il le tua. Puis, suivant le fil, il retrouva sans encombre son chemin vers la sortie. Victorieux, Thésée et Ariane libérèrent les malheureux prisonniers et s’enfuirent, quittant la Crète pour Athènes.

Quand Minos découvrit la fuite de sa fille, il entra dans une violente colère. Persuadé que Dédale l’avait aidée, il le fit enfermer dans le labyrinthe, avec son fils, Icare. Très vite, ces derniers se rendirent compte que, sans fil, il leur serait impossible de s’en échapper. C’est ainsi que les jours puis les semaines passèrent, les deux hommes étant abandonnés à leur triste sort.

Un matin, alors que Dédale levait les yeux au ciel pour implorer la clémence des dieux, une idée illumina son esprit. Il se tourna vers son fils et lui dit : « Icare, notre fuite est entravée par la terre et par l’eau, mais l’air et le ciel sont libres. A l’image de ces oiseaux, nous allons voler et fuir ce maudit labyrinthe. » Immédiatement, ils se mirent à la recherche de plumes d’oiseaux, tombées au sol. Ils en rassemblèrent suffisamment pour que Dédale puisse confectionner de grandes ailes. L’astucieux et habile inventeur attacha les plumes entre elles grâce à de la cire. Puis, il les fixa sur les épaules de son fils et sur les siennes. Avant de retrouver la liberté, Dédale prit soin de mettre en garde son fils : « Icare, je te conseille de voler ni trop bas, car l’humidité risquerait d’alourdir les ailes, ni trop haut, car la chaleur du soleil pourrait faire fondre la cire de tes ailes et tu tomberais aussitôt. Vole sur une ligne médiane. » Tous les deux s’envolèrent au-dessus du labyrinthe, et celui-ci devint à leurs yeux de plus en plus petit, jusqu’à disparaître complètement. Ils quittèrent ainsi la Crète.

Ce vol était l’occasion pour Icare de découvrir de nouveaux horizons : il admirait les plaines, puis les montagnes, observait à perte de vue une mer calme. Les oiseaux volaient près de lui, l’accompagnant dans ce rêve enchanteur. C’était un spectacle grandiose. Grisé par tant de beauté et oubliant les alertes de son père, Icare s’éleva toujours plus, se rapprochant dangereusement du soleil. Mais, ivre de liberté, il n’entendit pas les cris de son père, qui le suppliait de revenir près de lui. La cire se mit à fondre, les ailes se détachèrent et Icare tomba dans la mer en une longue et vertigineuse chute. Puis les eaux se refermèrent sur lui.

Le transhumanisme : l’ultime imposture des scientistes

« C’est le scientisme, et non la science, qui désunit l’humanité, et le scientisme se déploie

par le despotisme d’une rationalité sans rival[37]. »

 

Nos ancêtres savaient mesurer les défis auxquels est confronté l’homme dans son existence. Pour en éclairer les différentes facettes, ils faisaient volontiers appel aux mythes qui préfiguraient pour eux une réalité. Il en est ainsi du mythe d’Icare, qui illustre parfaitement les dangers que nous font courir ceux qui éprouvent une fervente croyance en la technologie. Icare incarne l’homme qui veut toujours aller plus haut, plus loin, être toujours plus fort et dépasser ainsi sa condition d’homme, s’en libérer, mais qui, très vite, est aspiré dans une spirale sans fin de toute-puissance. Il fait preuve d’hubris, ce sentiment d’orgueil et de démesure que les Grecs redoutaient tant, car il savait qu’il déréglait irrémédiablement le cours naturel de la vie, entraînant malheurs et catastrophes. Alors que son père, Dédale, représente le sage prudent qui connaît le danger qu’encourt l’homme en tentant de déployer une toute-puissance. Il demande donc à son fils de faire preuve de retenue et d’une juste mesure pour éviter de se laisser emporter trop loin par son désir de repousser les limites de sa condition. Dédale sait que son fils, même s’il peut bénéficier de certains expédients pour voler, est soumis à des contraintes qu’il doit impérativement respecter.

Quelle que soit l’époque, l’homme a toujours refusé de se plier aux circonstances qui lui étaient imposées et, de tout temps, il a cherché à dépasser sa condition humaine en prolongeant les pouvoirs de son corps grâce à l’invention d’outils. Il s’est souvent aventuré à taquiner ses limites et même quelquefois à aller au-delà. L’intention est louable et a certainement favorisé l’émergence d’un mieux-être, car son inventivité, sa créativité, qui se sont traduites par la conception d’outils et le déploiement de technologies de plus en plus performantes, ont permis à l’homme d’avoir davantage de possibilités d’agir. Sans ce désir, l’homme n’aurait pas appris à maîtriser le feu, à inventer la roue, la charrue, etc. Le transhumanisme n’est que l’aboutissement de ce désir et ne présente donc aucun caractère de nouveauté dans l’histoire de l’humanité pourraient penser certains lecteurs. Et pourtant si ! Car aujourd’hui l’homme moderne dispose d’un tel pouvoir technologique que le risque est grand pour lui de se « brûler les ailes », de transgresser sa condition humaine ; il lui est tout à fait possible de transcender ses limites biologiques. La question qui se pose alors est de savoir jusqu’à quel point les transhumanistes pourront manipuler l’humain. Pourront-ils continuer à répandre l’illusion que le salut de l’homme réside dans la technologie en prenant le risque d’amener l’être humain à perdre son humanité ?

Depuis le début des années 1990, certains penseurs se sont mis à rêver de la possibilité non pas de changer les rapports sociaux en vivant « le grand soir », mais de transformer l’homme pour qu’il puisse amplifier ses capacités physiques, cognitives et psychiques d’une façon illimitée en transcendant sa constitution biologique et en procédant à une hybridation de l’homme avec la machine. Tous les moyens sont bons, la chimie, la génétique, les nanotechnologies, l’intelligence artificielle et autres, pour lutter contre le vieillissement et accroître la longévité de l’être humain bien au-delà de ses limites naturelles. Soustrait au vieillissement et à la mort, l’homme pourra pleinement jouir de son fantasme de toute-puissance et programmer des enfants scientifiquement parfaits grâce au clonage, et ce, au risque d’une standardisation de l’espèce humaine.

Ce courant de pensée, le transhumanisme, prédit donc l’apparition d’un homme nouveau revu et corrigé par la technique, l’homme augmenté, une sorte de surhomme ou plutôt de super-machine biologique capable de prendre la maîtrise de sa propre évolution, si bien qu’il serait immortel. Ce courant de pensée « travaille à l’avènement d’un post-humain, d’une forme d’Homo Novus qui transcende la biologie, par exemple avec une

intelligence artificielle surpassant la nôtre [38] ». Francis Bacon, à la fin du XVIe siècle, invitait l’homme à se rendre maître de la nature. Aujourd’hui, le transhumanisme nous invite à développer une maîtrise technologique totale du Vivant.

C’est cet âge d’or qui nous est promis grâce à la mise au point d’un élixir de jouvence élaboré au moyen d’une pharmacologie de plus en plus sophistiquée, de biotechnologies, de nanotechnologies, de génie génétique ; un élixir dont l’effet serait démultiplié grâce aux apports de l’informatique et des sciences cognitives. En utilisant toutes ces sciences, le résultat promis serait d’améliorer l’espèce humaine et de pallier ainsi ses insuffisances pour transformer l’Homo sapiens sapiens en un être plus performant, une espèce de super-héros. Il serait libéré de tout déterminisme naturel pour accéder à un nouveau stade de l’évolution, la post-humanité.

Pour ces zélateurs de la surenchère technologique, il suffirait de pallier nos déficiences physiques en nous plaçant quelques prothèses très sophistiquées ou quelques puces électroniques sous la peau pour nous transformer en super-machines. Grâce aux progrès de la robotique, de la bio-ingénierie, des techniques biomédicales, l’homme verra son corps capable non pas d’être réparé mais « augmenté ». Il deviendra ainsi un

cyborg [39], un homme-machine, résultat d’un couplage entre l’être humain et des machines de plus en plus sophistiquées. Si bien que cet être humain fantasmé sera pourvu d’une telle capacité à guérir son corps que celui-ci, osent-ils affirmer, deviendra immortel. Ils en viennent donc à récuser sans aucune équivoque la réalité ultime qui attend tout être vivant : la mort. Mais quelle est la vision de l’homme qui sous-tend cette volonté ? « Le transhumanisme aspire à la perfection. Reste à savoir si la perfection vaut mieux. Les catastrophes sont toujours parfaites, les chefs-d’œuvre

jamais[40]. »

« Il faut encore porter du chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui

danse [41] », écrivait Nietzsche. Oui, il est important de ne pas succomber à l’idée obsédante de perfection ou d’ordre, car l’ordre sans diversité ni nuances ne produirait que fadeur et monotonie et cette obsession nécessiterait de surcroît de devoir tout contrôler. Nous courons alors le risque de ne jamais pouvoir accoucher d’une étoile qui danse mais, au contraire, de nous plier à ce qui sera défini comme étant la normalité physique, intellectuelle et psychique, nous abreuvant ainsi sans cesse à l’insipidité d’une vie normative dotée d’un confort anesthésiant, une vie bien lisse, bien ordonnée mais ô combien triste et ennuyeuse. D’autant plus qu’une totale maîtrise va aussi se traduire par la mise sous tutelle de ce prodigieux potentiel que nous possédons tous et qui nous permet de nous exprimer de façon singulière. Elle va donc aboutir inexorablement à une perte de liberté pour chacun d’entre nous puisque cette part d’indétermination, cette singularité qui nous est propre ne pourra plus s’exprimer. Il y a donc tout lieu de penser que l’homme augmenté, fruit de l’ivresse technoscientifique, sera réduit à un hybride homme-machine « adaptable aux exigences d’une société axée sur la performance et la

concurrence[42] ».

L’homme augmenté sera donc un « post-humain », résultat de la fusion de l’humain et de la machine, vivant en Occident, suffisamment riche pour se payer tout cet arsenal biotechnologique et qui n’aura qu’un souhait : se conformer aux normes occidentales de l’homme idéal, toujours plus fort, plus beau, plus performant, plus intelligent… et ayant le secret espoir de vivre presque éternellement grâce aux apports des techno-sciences. Ayant parfaitement assimilé ces contraintes normatives et enivré de toutes ces promesses, il aura l’illusion de devenir étranger à toute vulnérabilité, au doute, à toute question existentielle puisque la science lui promet l’immortalité. Il ne fait aucun doute que le réveil sera douloureux car l’accomplissement de l’homme ne peut pas se réaliser en obéissant aux diktats d’une science omnipotente. Il a besoin d’autre chose pour exprimer tout ce qui constitue son humanité, mais cette « autre chose » ne présente aucun intérêt pour les transhumanistes.

Pour Nick Bostrom, militant de la première heure de la cause transhumaniste, « l’espèce humaine se partagerait [...] en deux espèces, ou plus, n’ayant plus grand-chose en commun, à l’exception de leur histoire partagée. Les génétiquement privilégiés pourraient être sans âge, en bonne

santé, des super-génies d’une beauté physique sans défaut[43]… », si bien que « ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s’améliorer auront un sérieux handicap » dans ce monde de surhommes. Ils seront l’objet de dérision, « constitueront une sous-espèce et formeront les

chimpanzés du futur [44] », soustraits ainsi à toute forme de dignité.

Cette vision de l’homme augmenté n’est donc pas sans conséquence sur le type de société à venir puisqu’elle accentuera la discrimination (notamment en raison du coût de l’arsenal technologique nécessaire), vis-à-vis d’une grande partie de l’humanité qui sera laissée de côté et déconsidérée. Elle nous amène à nous poser la question de savoir si nous aspirons à voir le monde évoluer de telle sorte que soit promue une inégalité toujours plus considérable, celle qui règnerait entre ceux qui resteront humains et les hommes augmentés. Certains, soutiennent les transhumanistes, pourront vivre plus de quatre cents ans, alors que d’autres ne passeront pas les 70 ans d’espérance de vie. Raymond Kurzweil, un autre fervent adepte du transhumanisme, pense même qu’en 2050 « quiconque possède un corps sain et un solide compte en banque aura une chance sérieuse d’accéder à l’immortalité en trompant la mort de décennie en décennie. »

 

En quête de vie éternelle

« La folie euphorique du transhumanisme porte au paroxysme le mythe de la nécessité historique du progrès et celui de la maîtrise par l’homme non seulement de la nature, mais aussi de son destin, en prédisant que l’homme accédera à l’immortalité et contrôlera tout

par l’intelligence artificielle[45]. »

 

En quête de vie éternelle, certains individus s’en remettent à une nouvelle religion. Animés d’une croyance aveugle en la science qui leur promet de les guérir de la mort, ils sont prêts à faire appel soit à l’intelligence artificielle pour télécharger leur esprit sur une puce électronique, soit à conserver leur corps dans le froid. Ils ont ainsi recours à des sociétés qui leur proposent, contre le versement de sommes d’argent importantes, de les cryogéniser dans l’espoir de les ressusciter quand la médecine sera capable de soigner l’affection qui les aura emportés dans l’au-delà. Certains se font vitrifier complètement, leur sang étant remplacé par une solution de glycérine qui fait office d’antigel et empêche ainsi la formation de cristaux de glace nuisibles aux cellules. Alors que par mesure d’efficacité d’autres sociétés technologiques proposent à leurs clients de ne cryogéniser que leur tête et leur cerveau (!) à leur mort clinique, espérant qu’un jour (?) la science aura suffisamment progressé pour leur redonner un corps de chair en ayant recours à des cellules souches. Quand cela sera-t-il possible ? Ils ne le savent pas, mais comme tous les nouveaux convertis ils ont une foi inébranlable en la science et sont convaincus que le jour tant attendu surviendra.

Face au dessein des sciences technologiques qui, dans leur toute-puissance, nous promettent de nous délivrer de notre finitude, nous pouvons légitimement nous demander si cette attente messianique verra un jour son accomplissement. Aujourd’hui, rien ne peut nous faire penser que cela sera possible. Accordons quand même quelque crédit à cette hypothèse et réalisons cette expérience de pensée. « Admettons que l’homme immortel soit possible, un double problème va se poser : plus personne ne mourant, la terre va être surpeuplée. Comment nourrir tout le monde ? Si pour ne pas surpeupler la terre on arrête de faire des enfants, l’humanité ne va plus se renouveler. Comment alors maintenir la diversité humaine ? La biodiversité de l’humanité s’épuisant, celle-ci risque fort de mourir non plus de faim, mais mourir ontologiquement, son être étant atteint. L’hypothèse de l’homme immortel montre que si celle-ci devait se réaliser, elle entrainerait

la mort de l’humanité[46]. »

La seule chose avérée est le prix élevé qui sera demandé à ces croyants pour goûter à l’éternité. On peut aussi, à juste titre, douter qu’à leur « résurrection » les adeptes de cette nouvelle religion (qui faisait leur singularité, leur identité) aient préservé leur personnalité après ce voyage dans la froideur du néant. Et puis, que deviendront-ils, seuls sans leurs amis, privés de tous ceux qui les entouraient, les aimaient et qui n’auront pas pu ou pas voulu se payer ce délire ?

Oui, certains d’entre nous veulent créer une nouvelle religion, une techno-religion qui nous promet non pas l’éternité dans l’au-delà mais l’immortalité dans le monde terrestre. Si, pour Nietzsche, Dieu est mort, pour certains fanatiques de la technologie l’homme augmenté serait le nouveau Dieu tout-puissant.

D’autres comptent sur l’intelligence artificielle pour combler leur désir d’éternité. Bien qu’il n’existe aucune preuve montrant que la conscience soit un produit du cerveau, ils sont convaincus de pouvoir transférer la conscience humaine sur une puce d’ordinateur d’ici 2045 et garantir ainsi une immortalité digitale. De grosses fortunes sont investies dans ces projets et des fondations sont créées pour soutenir des mouvements qui revendiquent être des mouvements transhumanistes religieux. Ces mouvements technico-religieux « professent le salut par les ordinateurs quantiques, la résurrection par le téléchargement de la conscience et la vie

éternelle dans le cloud universel [47]… ».

Raymond Kurzweil, un des plus fervents prophètes de cette nouvelle religion, pense que l’intelligence artificielle va devenir un substitut d’un Dieu tout-puissant avec lequel il aimerait entamer un dialogue des plus profonds : « J’aimerais demander à cette intelligence artificielle, dans le futur : quels devraient être mes buts ? Quelles devraient être mes actions ? Pourquoi suis-je ici ? » Il explique dans son livre Humanité 2.0. La bible du changement comment, lorsque son père est décédé alors qu’il était âgé de 15 ans, il prit soin de collecter le maximum de données sur son cher défunt : ses écrits, ses photographies, ses films…, tout ce qui pouvait nourrir son souvenir, qu’il conserva précieusement. Au fur et à mesure des années émergea son projet d’intégrer toutes ces données dans un ordinateur dans le but de faire revivre virtuellement son géniteur. Dans son livre, il écrit : « Télécharger un cerveau humain signifie scanner tous les détails essentiels et les installer ensuite sur un système de calcul suffisamment puissant. Ce processus permettrait de capturer l’intégralité de la personnalité d’un individu, sa mémoire, ses talents, son histoire », avec le fol espoir de pouvoir un jour retrouver l’être cher, n’ayant aucun doute que ce qui définit la personnalité, l’individualité d’une personne pourrait se télécharger sur un ordinateur !

De toute évidence, il ne s’agit donc plus pour les transhumanistes d’encourager les progrès scientifiques pour améliorer notre santé, mais d’un changement radical dans la façon d’appréhender la condition humaine qui se traduira par une complète négation des valeurs humanistes d’entraide, de fraternité, de justice, faisant fi de la nécessité pour l’être humain d’appartenir à un groupe social s’il veut exister et révéler tout son potentiel. Car ce projet qui repose sur l’illusion puérile que le temps de l’homme-Dieu est advenu et qu’il va enfin se manifester dans sa toute-puissance va se traduire par la naissance d’un monde individualiste où seul comptera pour un individu la conservation de sa petite personne. L’homme ressuscité, que ce soit après un long séjour dans le froid ou au travers d’une machine, se retrouvera bien seul, tel un zombie grotesque et pitoyable ayant oublié qui il est, ce qui constitue l’intimité de son être, ce qui en aucun cas ne peut être conservé ni dans une machine ni dans une vitrification.

Ce projet d’être réduit à l’objet d’un fantasme mégalomaniaque ou à celui d’une utopie du marché se traduirait donc par l’enfermement dans une société de castes dominée par des surhommes promus à l’immortalité. Tout cela n’est guère exaltant.

Il est évident que la mort est une grande épreuve à traverser, mais « comme humains nous sommes structurés par la conscience de la

finitude[48] ». Ainsi, tout fantasme d’immortalité ne pourra jamais être assouvi. Aucune des techniques médicales, même les plus sophistiquées comme le clonage, la cryogénie et le téléchargement du cerveau dont les transhumanistes sont particulièrement friands, ne se révèlera efficace pour se dresser contre l’inéluctabilité de la mort. Et si l’on en croit Jacques Lacan, c’est mieux ainsi, car « la mort nous aide à vivre. Si la vie était sans

fin, l’homme deviendrait fou [49] ! » Nous ne pouvons que l’apprivoiser, mais certainement pas par les expédients que les transhumanistes tentent avec un aplomb imperturbable de nous vendre.

Il est à noter que cette promesse d’immortalité se répand au moment où l’espérance de vie est en train de baisser dans les pays anglo-saxons mais aussi en France. L’utopie post-humaniste risque donc bien de se réduire en une occultation de la finitude humaine, « un refus pathétique d’accepter que

la mort donne son sens à la vie elle-même [50] ».

Quant à la vieillesse, elle est de plus en plus perçue comme un spectre hideux à repousser par tous les moyens. Certains espèrent relever le défi du temps qui passe et tentent d’effacer ses empreintes en faisant appel à différentes techniques proposées par la médecine anti-âge, mais des études effectuées auprès d’eux montrent que la satisfaction qu’ils en retirent n’est que de courte durée. Il est certainement plus sage d’accepter les désagréments causés par le poids des ans, en considérant que les plaisirs de l’apparence sont éphémères et que « si l’on ne peut s’empêcher de vieillir,

on peut s’empêcher de devenir vieux[51] », on peut éviter que notre âme soit ridée par les peurs, les doutes, les peines, les regrets… en appréciant la connaissance de soi plus profonde qu’apporte le fait de vieillir. La vieillesse est alors « comparable à l’ascension d’une montagne. Plus vous montez, plus vous êtes fatigué et hors d’haleine mais combien votre vision s’est

élargie[52]! » Alors que refuser l’issue inéluctable de la vieillesse, refuser de laisser la vie œuvrer en soi, est non seulement peine perdue mais risque de nous empêcher de faire bon usage du temps qui nous reste à vivre, sachant que moins il en subsiste, plus il se révèle être précieux pour réaliser de nouveaux rêves. L’acceptation représente alors une occasion insoupçonnable de goûter tant qu’il est encore temps au Vivant, alors que « refuser de mourir, refuser de vieillir, c’est refuser de s’humaniser… Nous nous transformons alors en ces concrétions pierreuses, en ces véritables calculs qui bloquent nos reins, qui bloquent le passage du flux de l’être, en

ces statues liftées au seuil de la vieillesse[53]. »

La vieillesse est donc une des manifestations de notre finitude auxquelles nous devons nous accommoder, car quelles que soient les promesses des transhumanistes, l’être humain augmenté, technicisé, chosifié y sera confronté.

Aussi, au lieu de vouloir acquérir à tout prix un élixir de jouvence ou de courir après une immortalité illusoire, en un mot au lieu de prêter l’oreille aux transhumanistes qui sont convaincus de pouvoir « sauver une humanité "fatiguée” de ses limites, de la finitude et de la faillibilité inhérentes à

l’homme[54] », mais qui en vérité cherchent à sublimer coûte que coûte l’angoisse qui les étreint face à leur vulnérabilité, ne serait-il pas plus judicieux d’accepter une bonne fois pour toutes que l’être humain tôt ou tard est confronté aux limites de sa condition humaine ? Il ne fait aucun doute que le fait d’accepter sa vulnérabilité et même sa finitude rend l’envie de vivre encore plus pressante sachant qu’un jour tout s’éteindra. « Une fois [l’idée] admise que la mort ne s’excise pas comme une tumeur du tissu vivant de notre vie mais qu’elle est consubstantielle, le pas principal est

franchi[55]. » Loin de nous enfermer dans les angoisses de la mort, la prise de conscience de la fragilité de notre vie humaine nous aide à mieux discerner ce qui est essentiel et nous oblige à nous révéler à nous-mêmes, en nous invitant à goûter sans tarder à la saveur inestimable d’être pleinement vivants sans être altérés par la vieillesse puisque nous sommes toujours habités par nos rêves qui demeurent intacts.

La vision du post-humain qui nous incite à courir après une jeunesse fantasmée, même si elle se révèle une imposture, est dépeinte entre autres par des investisseurs de la Silicon Valley qui se positionnent sur le marché de l’allongement de la vie et des maladies liées à l’âge. Ils sont liés aux

GAFA[56] et ont par exemple créé la California Life Company (Calico). Cette société de biotechnologies fondée en 2013 par Google a pour seul but de relever le défi de la lutte contre le vieillissement et les maladies associées ayant pour projet de « tuer la mort ». Belle trouvaille pour rassurer ceux qui risqueraient d’être anéantis par leur peur de mourir, ou plus vraisemblablement pour nous inciter à consentir à toutes les formes de progrès technologique qui rapporteront avant tout des espèces sonnantes et trébuchantes à ceux qui en font la promotion. Plus sérieusement, l’histoire nous montre qu’il est préjudiciable de laisser notre avenir entre les mains des puissances d’argent ou de fournisseurs de technologies qui n’ont cure de savoir si l’être humain aspire à autre chose que d’être considéré comme un objet, une chose, un produit transformé pour répondre aux intérêts du marché et être rentable. Ils considèrent l’individu comme un système d’information riche de données qu’ils s’empressent d’exploiter pour en tirer le maximum de profits. Il n’a échappé à personne que les principales entreprises pharmaceutiques se sont alliées à Google. « Il s’agit de marier l’extraordinaire capacité de Google à collecter et traiter de gigantesques masses de données, et la faculté de l’industrie pharmaceutique à gorger tout un chacun, sur la base de corrélations établies au sein de ces données,

de produits prétendument adaptés à son cas[57]. » En un mot : toujours mieux nous connaître pour mieux contrôler nos choix et nos désirs dans le but évidemment de récolter toujours plus de profits pour les grandes entreprises. Car une fois connecté, l’individu participe de bon gré ou malgré lui à cette entreprise qui consiste à collecter un maximum de données biométriques pour que les algorithmes puissent les analyser et le conseiller. Il se soumettra ainsi, malgré lui, au monitorage complet de sa vie. Mais l’être humain usiné par les technosciences dans le but d’avoir une plus grande valeur marchande sera-t-il plus heureux pour autant ? Là n’est pas la question pour les transhumanistes. Seul compte pour eux le fait de façonner et rectifier les humains pour les ajuster au monde tel qu’il est et les rendre

ainsi [58] « plus adaptés aux contraintes qui pèsent sur eux ».

Pour ma part, ce projet me fait froid dans le dos. Promouvoir l’augmentation de l’être humain par la grâce de la technologie évoque les pages les plus sombres de l’histoire du XXe siècle. Cette volonté témoigne d’une certaine conception de l’être humain qui est alors considéré comme une chose que l’on instrumentalise, refaçonne et remodèle à volonté pour être toujours plus rentable.

Le transhumanisme risque donc bien de se transformer en une nouvelle utopie totalitaire qui, comme celles du XXe siècle, effacera l’être humain en tant que sujet. Il représente une menace bien réelle aux conséquences aussi redoutables que celles engendrées par les totalitarismes du siècle précédent qui avaient le projet de créer « l’homme nouveau ». « La biotechnologie sera capable d’accomplir ce que les anciennes idéologies ont

maladroitement tenté de réaliser : enfanter un nouveau genre humain [59]. » Chacun sait qu’elles ont abouti à la négation de l’humain si fragile et si imparfait, à l’oubli de l’être et donc à une déshumanisation totale de l’individu. « Ainsi les révolutions sociales et politiques ayant démontré, outre leur démence, leur incapacité à faire advenir la nouvelle humanité, on s’en remet à la révolution médicale et génétique pour honorer la même attente… Les idéologies vénéraient un homme abstrait, les transhumanistes vénèrent un homme de plus en plus réduit à sa biologie : ces deux

réductions, chacune à sa façon, insultent l’humanité [60]. » Quel est cet avenir si radieux, ces lendemains qui chantent, ces « grands soirs » que nous promettent les transhumanistes, promesses qui ne font que nourrir la peur de vivre ? Jusqu’où iront-ils trop loin dans ce projet de fabriquer un surhomme ? Telles sont les questions que l’on doit se poser quand on prend connaissance des promesses délivrées par les transhumanistes.

 

Promesses du transhumanisme

« Pensez-vous à tous les sermons, les jeûnes, les disciplines astreignantes que les gens se sont imposés à travers les âges pour tenter d’ennoblir leur personne ? Bientôt il sera possible d’atteindre bien mieux les mêmes objectifs en avalant chaque jour un cocktail de

comprimés[61]. »

 

En préambule, je voudrais préciser que je ne suis pas un technophobe, mais je considère qu’il est bon de réfléchir sur l’usage que l’on fait des avancées technologiques pour « déterminer quelque chose comme un juste milieu entre ce que permettent, ce que promettent les techniques et ce en quoi elles

menacent de nous déshumaniser [62] ». Ce n’est donc pas le progrès technologique en soi qui représente un danger, mais son mésusage, son développement illimité et la façon totalement irréfléchie d’y recourir. Il peut mener au meilleur comme au pire. Promouvoir, par exemple, la technologie médicale et les avancées biomédicales pour soulager la souffrance est tout à fait légitime car elles représentent un apport essentiel dans l’arsenal diagnostique et thérapeutique de la médecine occidentale, mais faut-il pour autant considérer que « la vie est une question technique qui exige une

réponse technique[63] » ? Si l’on répond positivement à cette question, alors notre dépendance à la technique qui s’approprie le Vivant est totale. Et que devient alors l’homme dans cette technicisation du Vivant ? Rares sont les réflexions éthiques qui permettent de trouver des réponses claires à ces questions ou, quand elles sont élaborées, l’avancée technologique est tellement bien installée dans notre vie quotidienne qu’il est trop tard, elle ne supporte plus aucune discussion. La recherche et ses applications technologiques avancent toujours plus rapidement que les réflexions éthiques sur leur bien-fondé ou leurs dangers éventuels. Nous courons donc le risque de voir se déployer une science sans conscience, sans valeurs, ce qui ne peut conduire qu’à une plus grande déshumanisation. Ces réflexions s’avèrent donc de plus en plus nécessaires pour mieux estimer les conséquences sociales, environnementales et médicales des applications technologiques du fait de notre dépendance toujours plus grande vis-à-vis des outils technologiques dans notre quotidien. Dans l’Art de guérir, par exemple, la place de la technologie devient si importante que la logique de l’ingénieur, du constructeur de machines, a pris le dessus et peu à peu les médecins perdent la prise en considération de la globalité de l’humain. Cette emprise est si grande qu’il est légitime de se demander si cette mécanisation de l’humain ne nous expose pas au risque de le considérer uniquement au travers de critères biologiques à corriger, alors que, de toute évidence, l’humain est d’une complexité beaucoup plus grande ; il se déroule en son sein des interactions entre le biologique, la psyché parcourue d’interrogations spirituelles qui aboutissent à élaborer un être complexe qui cherche à trouver sa juste place dans son environnement.

Le danger essentiel qui guette chacun d’entre nous est donc de ne plus prendre en considération la globalité de son être. Disparaît alors le désir légitime d’être un sujet responsable de sa vie, un sujet qui accepte « d’être l’auteur de sa vie, de participer à la singularité irréductible de sa présence

au monde[64] ». Il va sans dire que ce renoncement ne sera pas sans conséquences sur l’évolution de notre condition humaine. Aussi, je revendique une juste place à la technologie pour qu’elle ne soit pas hégémonique mais développée au service d’un progrès plus humain, respectueux du Vivant et donc de la nature et de l’homme. Manifestement, ce fragile équilibre n’est pas ce que nous promettent les tenants du transhumanisme puisque leur frénésie mégalomane qui se traduit à coup de nanotechnologies, de biotechnologies, d’informatique, de sciences cognitives et d’intelligence informatique pour nous assister dans tous les domaines de notre existence et nous transformer en dieux vivants, les poussent à vouloir transcender la condition humaine.

 

Où se situe la limite entre l’homme « réparé » et celui qui est « augmenté » ? 

« La pâte humaine, dont on proclame qu’elle ne doit plus servir de chair à canon, n’a pas

vocation non plus à entrer dans les cages à cobayes des utopies[65]. »

 

Il est bien sûr tout à fait justifié de corriger nos déficiences en portant une paire de lunettes, une prothèse du col du fémur, des stents sur un vaisseau obstrué, des cristallins artificiels pour corriger notre vue, etc. Nous sommes tous ainsi un peu « réparés » par la technologie médicale et c’est tant mieux. Aujourd’hui, on peut même remplacer un membre par des prothèses de plus en plus intelligentes, comme celles qui sont conçues par l’armée américaine pour des soldats amputés. Les ingénieurs en biomécanique savent comment relier la prothèse au cerveau grâce à des électrodes placées sur des terminaisons nerveuses du membre amputé. Depuis les nerfs, un « signal » est transmis à un micro-ordinateur situé dans le membre bionique. A l’aide de ces prothèses, le sujet peut ainsi accomplir les gestes de la vie quotidienne.

Mais si ces progrès sont à saluer, il est de plus en plus difficile de définir précisément la limite qui existe entre un homme réparé et un homme augmenté. Elle devient de plus en plus poreuse et la zone grise qui pourrait les séparer est de plus en plus grande. Alors, quelle est la différence et jusqu’où faut-il réparer le corps ? Ce qui doit nous guider pour répondre à cette question réside dans la finalité. Il est donc « légitime de se demander chaque fois qu’il s’agit d’augmenter l’humain, de le "prothéser”, de le transformer génétiquement ou technologiquement : quel en est le dessein,

[quelle en est] la finalité [66] ? » Car si le but ultime de ces augmentations est de « tuer la mort » et non plus de soulager une souffrance, on peut considérer que la limite est franchie. De plus, il est essentiel que la technique reste au service de l’accomplissement de l’humain. Il est important dans le cas d’un paraplégique, par exemple, de garder toujours présent à l’esprit que derrière l’exosquelette – une sorte de combinaison qu’il porte et qui utilise des signaux émis par son cerveau afin de lui permettre de remarcher – il y a un être humain détenteur d’une histoire et porteur de fragilités, de doutes, de peurs. Il est donc nécessaire de prêter attention à l’ensemble de la personne et non pas seulement à son corps physique. Cette indispensable attention nous évitera de tomber dans le travers de simplifier le Vivant en réduisant l’humain à sa dimension biologique. Mais elle permettra aussi de discerner plus facilement où se situe la frontière entre un homme « réparé » et un homme « augmenté ». De nos jours, les technosciences sont capables de transformer le Vivant en modifiant notre génome et de toucher ainsi à la nature même de l’humain. On ne peut donc que s’inquiéter de la dérive qui peut s’effectuer entre le désir de réparer et celui d’augmenter, sous le prétexte d’améliorer nos capacités. Emettre l’hypothèse de pouvoir « fabriquer » un homme augmenté ne résulte pas de l’imagination fertile d’un auteur de science-fiction ni d’un simple fantasme d’adeptes d’une secte d’illuminés qui rêvent d’un humain programmable comme un logiciel d’ordinateur. Cela mérite d’être considéré avec soin et attention, car les technosciences ont un fort impact sur notre rapport au Vivant et l’augmentation de l’humain soulève un nombre considérable de questions. Cette vision a un retentissement sur notre aventure humaine, elle va impacter notre façon de vivre, mais aussi modifier notre représentation de l’humain, notre façon de le penser, et par conséquent notre rapport à soi et notre relation à l’autre. Cette relation à l’autre semble complètement occultée par les transhumanistes. Pourtant, en flattant les fantasmes de toute-puissance et d’autosuffisance, les relations humaines seront détériorées et le lien social, très altéré.

L’écrivain de science-fiction Alain Damasio en souligne bien l’importance dans une conférence où il développe ce qu’il appelle « le très humanisme ». Il nous invite à nous demander chaque fois que nous est proposée une nouvelle technologie : « Qu’est-ce que cette technologie vient ouvrir ou fermer dans mon rapport aux autres et au monde ? Est-ce qu’elle m’aide à mieux me lier à la nature, aux gens, à la société, à moi-même, ou est-ce qu’elle me coupe, me sépare de ce que je peux ? » Car le lien à l’autre est essentiel pour s’accomplir, « l’altérité est une chance pour

devenir soi [67] [68]  » . Dans cette même conférence, Alain Damasio suggère à chacun « d’accroître sa surface sensible, son spectre d’écoute et d’accueil pour retrouver un rapport direct avec le dehors, avec la nature, l’étranger et l’étrange chaos dans lequel [il] peut avoir l’impression de vivre ». C’est ainsi que l’on pourra répondre plus précisément à cette question fondamentale : les projets des transhumanistes vont-ils nous rendre « plus humains » ou témoignent-ils plutôt d’une fuite éperdue provoquée par la peur de la mort?

 

L’âne aspire-t-il à devenir cheval ?

Certainement pas, répond saint Thomas d’Aquin : « L’âne ne désire pas

devenir cheval car il cesserait d’être lui-même[69]. » Comment alors l’homme peut-il aspirer à un post-humain sans perdre ce qui le constitue ? Est-il si fatigué de lui-même, a-t-il une telle mésestime, un tel mépris de lui-même pour poursuivre ce mirage ?

Il est vrai que de n’avoir pour seul objectif que de « tuer la mort » et survivre, et pour cela s’en remettre pieds et mains liés à la puissance tutélaire que représentent les biotechnologies n’est guère enthousiasmant. La quête de la survie a même quelque chose de mortifère car si s’empêcher de mourir représente le seul objectif de vie, on ne perçoit plus son mystère et on oublie très vite de vivre. Renoncer à vivre et à exprimer tout son potentiel, ce quelque chose d’unique et porteur de sens que l’on pourrait incarner témoigne d’une forme de démission de la part du transhumaniste. Il n’attend plus rien de l’être humain et laisse derrière lui un paysage désolé, un monde désenchanté. Il a fait son choix : plutôt que de cultiver le désir d’exprimer le potentiel intrinsèque propre à chacun de nous, il n’a de cesse de transférer ce désir dans la manifestation de la toute-puissance de la technique. S’adonnant au techno-culte, et considérant que seules la science et les technologies permettront à l’humain de se transcender, il projette sur elles tous ses espoirs. L’intention des transhumanistes est claire : dépasser notre humaine condition, en finir avec nos failles, nos imperfections, nos incertitudes, pour nous transformer en des machines aux mécanismes parfaitement huilés grâce à l’apport de la biotechnologie. Leur ambition n’est donc pas de devenir plus humains mais de transgresser notre humanité, de dépasser notre finitude pour devenir des post-humains. A nos risques et périls, car celui qui se laisse persuader par les promesses des transhumanistes court le danger de s’aliéner, de se perdre, de se défaire de tout ce qui le rend bien vivant, mais aussi de se voir dépouiller de toute dimension métaphysique en abandonnant le désir de découvrir un sens et une orientation à sa vie. Alors que cette quête est l’un des moteurs d’une transformation intérieure et participe à constituer la grandeur de l’homme. Au lieu d’accéder à sa pleine humanité, à son humanité profonde, il s’expose à rester à la périphérie de son être en confondant ce qui fait la grandeur de l’homme avec la toute-puissance fantasmée de l’homme augmenté.

Un certain nombre d’Occidentaux ont balayé du revers de la main ce questionnement éthique et attendent de pied ferme de la science qu’elle atteigne cet objectif. C’est ainsi qu’il existe déjà des individus ne souffrant d’aucune maladie, mais en quête d’un corps parfait, sans âge, et d’un cerveau infaillible ou d’une vie plus productive, qui sont déjà bardés de capteurs portables pour contrôler différents paramètres de santé dans les différentes activités qu’ils pratiquent. « Pour eux le vieil adage connais-toi toi-même ne nécessite pas de s’adonner à la méditation ou à une forme d’introspection, mais consiste à collecter un maximum de données biométriques pour que les algorithmes puissent les analyser et ainsi puissent leur donner des conseils. Ces personnes qui s’examinent par le truchement incessant de ces appareils finiront par se voir davantage comme

un assemblage de systèmes biochimiques que comme des individus[70]. » Ayant renoncé à l’exigence de l’introspection et ne sachant plus entamer le dialogue avec eux-mêmes, ils se considèreront peu à peu comme constitués d’un ensemble de fonctions susceptibles d’être augmentées grâce à un ensemble de technologies embarquées et l’implantation d’appareillages de plus en plus sophistiqués.

Mais est-il raisonnable de considérer l’être humain comme un assortiment de composants mécaniques que l’on pourrait manipuler à l’infini pour les perfectionner ? Et sera-t-il plus heureux pour autant ? Evidemment non, l’accomplissement de l’être est le fruit d’un processus dynamique qui résulte de l’intégration de toutes les dimensions de l’être pour qu’il puisse trouver toute sa place dans un environnement le plus large possible et continue à s’émerveiller devant la beauté et le mystère de la vie.

Ce constat nous pousse à nous questionner sur le rôle que la société s’apprête à donner aux médecins, car les tenants du transhumanisme ont une approche philosophique fondamentalement différente de l’approche humaniste qui imprègne notre médecine depuis des siècles. Ils ne se contentent pas de vouloir corriger nos déficiences mais, imprégnés du culte de l’homme parfait et de celui de la performance, ils ont élaboré un projet beaucoup plus ambitieux, celui de mettre en place un totalitarisme technologique des plus implacables pour contrôler l’humain par des dispositifs techniques et ainsi l’optimiser au maximum de ses capacités. Face à ces projets de science-fiction qui nous conduisent naturellement à nous demander vers quoi l’aventure humaine nous achemine, différentes façons de réagir nous sont offertes :

Soit les considérer comme des inepties qui montrent que ces « techno-prophètes » font peu de cas de la complexité de l’être humain et en particulier du fonctionnement cérébral. Il est évident que le cerveau ne peut être en aucun cas comparé à une puce électronique, aussi puissante soit-elle. La question quelque peu provocatrice qui pourrait suivre la prise en compte de cette évidence est de savoir si nos pensées, nos désirs, nos émotions, notre conscience pourront être téléchargés, alors que la conscience reste une réalité que les neuroscientifiques ne savent toujours pas définir de façon satisfaisante. Soit s’alarmer d’un tel délire qui nous pousse à nous poser une autre question fondamentale : que restera-t-il de l’humain une fois que cette ingénierie de l’esprit encore connue sous le terme de « téléchargement de l’esprit l’aura totalement dématérialisé ?

Soit faire preuve de détachement et d’humour en se demandant si nous en serons réduits à être un âne ou plutôt un cheval, ou encore en écoutant la mise en garde proférée par Francis Fukuyama qui écrit

dans son livre[71] : « Les illuminés de l’informatique dans les laboratoires d’intelligence artificielle, qui se conçoivent eux-mêmes comme rien d’autre que des programmes informatiques complexes et qui rêvent de se transférer dans un ordinateur supérieur, devraient se faire du souci, car personne ne risque de vérifier s’ils ont été éteints ou non… »

 

Dérives de la médecine

« Il est des techniques qui servent la maturation et la liberté des êtres, il en est d’autres qui

participent à leur maintien dans l’immaturité et la servitude[72]. »

 

Même si le terme « réparé » fait plus référence à la mécanique qu’à l’humain, faute de mieux c’est celui que je retiendrai pour l’opposer à celui « d’augmenté » ou « d’amélioré », car il me semble important de préciser la différence qu’il peut exister entre ces termes. De cette définition dépendra le rôle que s’octroieront les médecins : resteront-ils dans le champ d’action qui leur est traditionnellement dévolu, celui de soigner, ou verront-ils leurs prérogatives augmenter de telle sorte que leur profession se transforme en une pratique qui modifie l’individu, repousse sans cesse ses limites, pour qu’il soit mieux adapté à la société ? Je crois que malheureusement se profile plutôt le sacre d’une médecine d’adaptation, car le médecin du XXIe siècle dispose d’une panoplie de techniques et de pratiques dont le nombre s’accroît sans cesse. Entre la médecine anti-âge, la chirurgie esthétique, le dopage pharmacologique, l’ingénierie génétique, les nanoparticules, le médecin n’a que l’embarras du choix pour confectionner le cocktail le plus performant dans le but d’augmenter l’humain, mais au prix d’une profonde transformation de la relation entre le patient et son médecin. « L’homme cherchant ce type d’augmentation n’est plus un patient devant un médecin mais davantage un client devant un ingénieur du vivant. Il cherche non à se soigner mais à s’améliorer, voire à changer de

statut[73]. » Les médecins seront donc amenés à devenir des techniciens du Vivant qui auront tout le loisir de le manipuler pour optimiser les performances d’hommes sains, grâce aux technologies biomédicales et un environnement de plus en plus « high tech ». Le résultat de cette manipulation sera un être humain plus facilement adaptable aux exigences d’une société axée sur la performance et la concurrence.

Ne soyons ni dupes ni naïfs. Il est évident que le risque encouru en voulant améliorer l’humain par la technique, en voulant transformer le Vivant en une « chose », un objet de la technologie, est celui de voir se multiplier des clones, car cette amélioration sera réalisée dans un cadre normatif très précis, celui défini par les acteurs hégémoniques des technosciences qui définiront et imposeront la meilleure manière de penser, d’agir, d’être et de vivre. La tentation est grande pour les transhumanistes de modéliser l’humain, de le chosifier, de nier ce qui fait sa singularité, c’est-à-dire ce qui résulte de ses expériences, de son vécu, mais aussi des fruits de son imaginaire.

A n’en pas douter, certains médecins succomberont au chant des sirènes susurré par les transhumanistes et se prêteront au jeu des apprentis sorciers pour rendre tout individu plus adaptable jusqu’à médicaliser les problèmes sociaux. Mais quel avantage pourra en retirer chaque individu ? Il y a fort à parier que l’homme augmenté sera toujours confronté aux mêmes maux, ceux qui sont induits par notre mode de vie, comme l’anxiété, les addictions, l’épuisement professionnel, etc. L’illusion risque de se transformer en un redoutable cauchemar et l’homme du XXIe siècle s’expose à la menace de se retrouver dans « le meilleur des mondes » d’Huxley. Il pourra, il est vrai, avoir l’illusion d’être maître de ses émotions au prix d’un dopage médicamenteux prescrit sur ordonnance, mais il y a fort à parier que l’homme biomédicalisé se rende rapidement compte qu’il est de plus en plus mal avec lui-même. Consommant de manière exponentielle toujours plus de psychotropes pour dépasser encore un peu plus ses limites, sevré de l’exigence de toute réflexion personnelle pour mieux se couler dans le moule que lui présentera la société et assumer le rôle qu’elle lui demandera de tenir, il sera confronté à de nouvelles formes d’addictions aux médicaments. Bien loin d’être « augmenté », l’être humain verra sa condition se rétrécir, assujetti qu’il sera à une optimisation toujours maximale de ses capacités pour survivre dans une société qui, loin d’être une société d’hédonistes libérés de l’effort promis par les transhumanistes, en demandera toujours plus pour que l’individu puisse accéder à une reconnaissance sociale valorisante.

 

En prendrez-vous encore une dose ?

Pour illustrer mon propos, je reprendrai l’exemple de la Ritaline cité dans le

livre de Francis Fukuyama[74]. Ce médicament est un stimulant du système nerveux central, chimiquement proche de la méthamphétamine et dont les effets sont un accroissement de l’attention et donc une meilleure concentration, mais aussi un sentiment d’euphorie. L’indication thérapeutique de ce médicament est le trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH), « maladie » dont souffrent particulièrement les garçons qui sont agités et présentent une grande difficulté à rester assis à l’école durant de longues journées. On ne connaît pas les causes de cette affection et le diagnostic est porté d’une façon très subjective, car il n’existe ni biomarqueurs ni critères de diagnostic unique, si bien que deux psychiatres, Edward Hallowell et John Ratey, affirment dans leur livre Driven to distraction : « Une fois que l’on sait ce qu’est le syndrome, on le voit partout. » Ceci explique qu’aux USA, 15 millions d’Américains sont porteurs du diagnostic de ce syndrome. Celui-ci représente donc « un état fourre-tout, recouvrant un large spectre des problèmes de comportement

des enfants[75] ». Aussi, on peut légitimement se demander si le TDAH est une véritable maladie ou plutôt une étiquette dont les médecins affublent les enfants qui ont de la difficulté à rester attentifs. « Ceci est de facto un cas classique de construction sociale d’une pathologie : le TDAH ne figurait

pas dans le lexique médical voici quelques générations [76].» Et il semble jouer « le rôle d’un instrument de contrôle social ».

Il y a tout lieu de penser que les laboratoires pharmaceutiques qui profitent pleinement du surdiagnostic du trouble déficitaire de l’attention se montreront suffisamment persuasifs auprès des prescripteurs pour étendre encore davantage le domaine thérapeutique de la Ritaline de façon à couvrir le plus grand nombre de situations possibles. Pourtant, les effets secondaires de ce médicament sont nombreux, mais je retiendrai surtout une perte d’appétit, voire des épisodes d’anorexie, une diminution de la croissance chez l’enfant, des troubles du sommeil, une altération de l’humeur, des troubles cardiovasculaires. A fortes doses il peut même entraîner des phénomènes de dépendance.

Ce médicament est, d’après la DEA (Drug Enforcement Administration), utilisé de manière abusive aux USA par un nombre d’individus de plus en plus important, car il a la propriété d’améliorer les performances de tout un chacun, que l’on soit ou non atteint du TDAH. C’est ainsi qu’il était très prisé sur les campus universitaires américains, les étudiants ayant découvert que ce médicament les aidait à mieux se concentrer. L’abus de la prescription de la Ritaline aux USA est un exemple très révélateur du modèle médical avant tout biologique des troubles du comportement réduits à des déficits biochimiques et solutionnés par une approche médicamenteuse, alors que leur origine est beaucoup plus complexe. Cette approche tend à réfuter ou à négliger tout autre mode de compréhension, qu’il soit psychologique ou qu’il s’appuie sur des facteurs d’ordre psychosocial, tel un système éducatif totalement inadapté à certains élèves. Elle représente donc au mieux un raccourci médical dommageable, au pire

« une camisole de force réductionniste [77] » que le patient doit enfiler du fait de l’impossibilité pour le médecin à considérer les multiples dimensions de l’être humain. Ce réductionnisme « neurobiologisant » représente une négation de ce qui constitue l’humain et témoigne de la difficulté pour la médecine occidentale de maintenir l’exercice d’une médecine humaniste.

Mais l’impact de la prescription médicale est encore plus pernicieux car, en donnant la primauté à l’origine biologique d’une affection, on encourage la prise de la Ritaline à un âge de plus en plus précoce, même avant l’âge scolaire, alors que ce médicament est contre-indiqué avant l’âge de six ans.

De plus, une étude parue en 1995 aux USA a montré que la prescription de ce médicament était plus importante chez les patients de milieu défavorisé ou appartenant à une minorité ethnique. Ces résultats ont provoqué de vives réactions, car ils tendaient à démontrer une intention de médicaliser le comportement d’enfants appartenant à des classes défavorisées de la société. Le risque est donc de voir la biotechnologie être transformée en un outil de contrôle social qui aura pour but d’éliminer tout comportement « politiquement incorrect », au risque de médicaliser l’existence entière.

La prise en compte de cette approche biochimique de certains troubles du comportement chez l’enfant nous donne aussi un avant-goût des réalisations futures de la neuropharmacologie quand elle disposera de molécules encore plus puissantes pour nous « normaliser ». Car il y aura toujours un prescripteur pour convenir qu’une réaction inappropriée dans une situation déplaisante ou anxiogène représente une pathologie. Il se fera fort de les médicaliser, alors que le plus souvent « nous sommes résilients, nous léchons nos blessures, nous mobilisons nos ressources et nos amis et nous

repartons de l’avant[78] ».

Comme les entreprises pharmacologiques savent faire preuve d’une grande ingéniosité, il est certain que lorsque les effets secondaires de la Ritaline seront trop préjudiciables et que ce médicament ne pourra plus être prescrit, elles réussiront à mettre sur le marché des molécules encore plus puissantes et mieux ciblées. Il est donc essentiel que les médecins ne succombent pas aux sirènes de la biotechnologie et qu’ils prescrivent ces médicaments uniquement dans un but thérapeutique et non pas pour modifier un comportement en un autre socialement mieux accepté.

Mais le problème réside dans le fait qu’il n’y a pas de frontière nette entre un usage proprement thérapeutique de la Ritaline et un recours à cette molécule dans l’unique but d’améliorer des performances. Peut-être est-il nécessaire de prescrire ce médicament à certains enfants hyperactifs, mais un nombre important d’enfants se voient quand même prescrire le traitement alors qu’ils ne présentent qu’un nombre limité des symptômes de l’hyperactivité. Cette difficulté à définir une frontière précise entre les différents usages d’une molécule chimique risque de devenir de plus en plus fréquente dans une médecine qui ne se contentera pas de soigner mais d’augmenter les performances de l’individu pour qu’il « fonctionne » mieux, d’autant plus que les prescripteurs subiront une pression de plus en plus forte de la part de certains patients demandeurs. Le médecin est de plus en plus souvent confronté à des consommateurs de soins qui exigent que la science toute-puissante apporte une solution, et si possible immédiatement. « Mais le monde et la vie ne sont pas taillés sur mesure pour se plier à nos impatiences et à nos prétentions », nous rappelle le docteur Christophe André. Il est totalement illusoire de penser que la science médicale toute-puissante va pouvoir tout résoudre, comme sous l’effet d’une baguette magique, toutes nos maladies, nos souffrances, nos blessures, et toutes nos peines… car il n’existe pas de passe-droit pour que la vie soit obligée de prendre en considération nos exigences.

Sans nier la responsabilité de celui qui prescrit, il faut reconnaître que si la prise de médicaments comme la Ritaline est croissante, cela est dû aussi au fait que de plus en plus de consommateurs souhaitent, par convenance personnelle, avoir recours aux fruits de la technopharmacologie pour « s’augmenter » ou améliorer les performances de leur progéniture. Il ne fait aucun doute que certains, croyant que le bonheur se trouve dans une pilule rose ou bleue, seront prêts à succomber totalement à l’emprise de la pharmacologie, persuadés que pour atteindre ce mirage « il suffirait de demander aux psychiatres de déclarer que le malheur est une

pathologie [79] » et donc de leur prescrire la bonne pilule dont l’indication aura été donnée grâce à un algorithme standard.

* * * * *

 

En me pliant à l’exercice de rendre compte des promesses du transhumanisme, mon intention est de dévoiler les dérives et les dangers pesant sur l’être humain qui court inlassablement après les avancées technologiques pour se laisser « techniquer » sans prendre le temps de mesurer leur impact et de se demander si elles lui apportent plus d’équilibre et d’harmonie. Le génie de la technique est sorti de sa lampe magique et n’en fait qu’à sa tête, c’est lui qui mène la danse et il a toujours un temps d’avance. Nous sommes incapables de suivre le rythme endiablé qu’il nous impose. Mais sait-il vraiment où il nous mène ? On peut en douter. Les tourbillons dans lesquels il nous entraîne ne suivent aucune direction bien déterminée, ne révèlent aucun plan préétabli, si ce n’est d’aller toujours plus loin, plus haut… de repousser sans cesse nos limites en technicisant le Vivant sans jamais se soucier des conséquences sur notre condition humaine.

Considérant le Vivant uniquement sous l’angle mécaniste, tel un technicien qui, face à une machine, cherche à la simplifier au maximum dans le but de pouvoir en obtenir le meilleur rendement, le transhumaniste s’attèle à la même tâche : simplifier l’être humain en le réduisant à ses composantes biologiques pour mieux le réparer, le contrôler à sa guise et en tirer ainsi le maximum de productivité, au risque de voir les promesses d’un homme augmenté aboutir à un homme diminué, soumis plutôt que libéré par la technique. Voilà donc l’impasse à laquelle les prouesses technologiques des transhumanistes risquent de nous amener ; car l’être humain doit, pour accéder à l’épanouissement de tout son être, prendre davantage en compte toute sa complexité, qui le rend impossible à « maximaliser » à moins de le réduire à une chose que l’on manipule à souhait. Leur surenchère nous offre aussi l’opportunité de nous interroger sur le monde dans lequel nous voulons vivre. Dennis Gabor, Prix Nobel de physique, a énoncé la loi suivante : « Tout ce qui est techniquement réalisable sera réalisé, quoiqu’il [sic] en coûte moralement. » Nous avons donc du souci à nous faire si nous ne choisissons pas d’élaborer un autre projet qui tienne compte de toute la complexité de l’être humain. Dans ce projet, l’être humain refuse de se soumettre au « tout technologique » et cherche à discerner ce qui va dans le sens de l’accomplissement des différentes dimensions qui définissent toute son humanité. Plutôt que de se laisser enfermer dans un univers mécaniste et de devenir totalement dépendant du développement technologique qui envahit peu à peu sa vie, il est invité à reformuler le sens de sa vie, ses valeurs, mais aussi à choisir de cultiver ses capacités de résilience devant l’adversité, d’exprimer sa créativité, d’approfondir son lien avec autrui, et il est également encouragé à vivre certaines expériences qui auront une incidence sur la globalité de son être (corps, psyché, esprit) pour exprimer toute son humanité et être totalement « soi ».

L’apport technologique dont nous bénéficions dans tous les domaines de notre vie est certes très profitable, mais il a transformé fondamentalement la vision que nous pouvons avoir de notre humanité. Pour appréhender celle-ci dans sa globalité, il est essentiel de cesser de penser que la rationalité technique porte à elle seule l’avenir de l’humanité. Il ne s’agit donc pas de rendre l’être humain plus performant, ni de l’augmenter ou de le perfectionner, mais de penser l’homme autrement pour qu’il puisse se rendre plus perméable à sa propre humanité, la faire croître, afin qu’elle puisse s’accomplir pleinement.

Néanmoins, il y a fort à parier que certains demeureront subjugués par le génie de la technologie et continueront à l’idolâtrer ; ils n’auront d’autre souhait que de se fondre dans le moule de cet ordre nouveau qui leur fera miroiter la fin de toute entrave physique. Mais en réalité, ils resteront toujours aussi ignorants quant à la nature de leur être et toujours aussi désenchantés. Mis sous perfusion technologique et ayant de plus en plus de difficultés à s’échapper de l’emprise technoscientifique et biomédicale qui les modèlera, ceux-ci « fonctionneront » peut-être mieux en cédant sans cesse aux injonctions d’efficacité d’une société bien malade, mais leur souffrance ne fera que croître. Car ils se verront amputés de ce qui fait leur identité, leur dignité, leur singularité, leur personnalité faite de force mais aussi de faiblesse. En un mot, considérés uniquement dans leur réalité biologique ils deviendront une « chose ». Le « produit manufacturé » final de cette transformation ne sera donc pas un homme augmenté mais un être standardisé, uniformisé et contrôlé par ceux qui maîtrisent les technoscicences. Il est évident qu’au fur et à mesure que la complexité des technologies s’accroîtra, le sujet ne maîtrisera plus grand-chose et sera totalement dépendant des maîtres de la technique dont le pouvoir sera de plus en plus incontrôlable et hégémonique. Il comprendra de moins en moins comment tout cet attirail technologique fonctionne et sera donc dans l’obligation de se mettre totalement entre leurs mains et de leur accorder une confiance aveugle, perdant ainsi tout pouvoir d’être soi.

A moins que l’homme ne parvienne à sortir de cette transe technologique dans laquelle l’ont plongé les sirènes du « tout technologique » et qu’il puisse ainsi changer de focus pour retourner son regard sur lui-même, développer inlassablement son intériorité afin de trouver en lui les ressources physiques, affectives, spirituelles… en un mot tout ce qui peut lui permettre d’exprimer l’entièreté de son humanité. Alors, son avenir sera réenchanté…

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