L'ultime choix
Appréhender toutes les dimensions de l’homme
pouvoir « rentrer dans le mystère [109]». Où nous mène-t-il ? A reconnaître cette dimension d’infini en nous que nous avons tendance le plus souvent à ignorer et même pour certains à nier. « Cette partie constitue notre source,
celle qui nous humanise [110] ». Il est donc essentiel de la retrouver pour la nourrir. Les transhumanistes n’ont d’autres objectifs que de s’approprier le Vivant comme une marchandise. Ce projet va aboutir à la « fabrication » d’un être humain en perpétuelle fuite de soi, un être en réalité amputé d’une partie de lui-même et miné par le désespoir de se voir chosifié et transformé en un objet technologique entièrement inorganique qui aura perdu son âme. Mais heureusement d’autres perspectives attendent l’homme du XXIe siècle. Elles ne demandent rien à inventer, mais plutôt quelque chose à retrouver. Pour cela, il doit en premier lieu se libérer de cette conception morbide qui réduit l’homme à une machine et nie un pan entier de son expérience. Elle est source de souffrance, car cette approche mécaniste cherche à maîtriser la « matière grossière » et prend peu en compte la dimension psychologique de l’homme et encore moins sa dimension spirituelle. Mais comment s’épanouir si l’on refuse d’entendre l’insatisfaction fondamentale qui habite l’homme, insatisfaction qui le pousse à partir en quête de lui-même et de « plus grand que soi » ? Comment s’épanouir si l’on ne croit pas en l’homme et en ses capacités d’éprouver sa vie intérieure dans toutes ses dimensions ?
Appréhender toutes les dimensions de l’homme
« Il me semble que l’une des expériences humaines les plus élémentaires, celle qui est véritablement universelle et nous unifie ou, plus précisément, pourrait unifier toute l’humanité, est l’expérience de la transcendance au sens le plus large du terme. »
– Vaclav Havel
Il est évident que l’être humain ne se réduit pas à un corps aussi augmenté soit-il et il est essentiel de l’appréhender dans une vision englobant chacune des facettes physique, émotionnelle et spirituelle, car c’est au travers de ces trois dimensions que l’être humain déploie toute son humanité. Même si cette approche n’est pas celle qui est la plus habituelle en Occident, en particulier dans l’Art de guérir, prendre en compte la globalité de l’être, tout ce qui constitue son humanité, représente la seule façon de respecter l’humain dans sa dignité.
Dans notre société occidentale, si les médecins mais aussi les médias nous encouragent à prendre soin de notre corps et même à le redessiner au point de créer chez certains une préoccupation obsédante et très narcissique, il est toujours aussi suspect de se préoccuper de la mystérieuse dimension qui nous pousse à exprimer ce désir d’infini qui nous habite. Notre croyance en une identité pauvre et limitée est si forte qu’il nous est souvent impossible d’envisager que nous pouvons être plus que ce que nous donnons à voir. Seule compte la bonne santé de notre corps physique baignant dans un bouillon de molécules biochimiques qui lui procure des sensations agréables. Le reste est sans importance. Mais cette préoccupation exclusive, cet enfermement du Vivant dans le biologique, ce refus d’ouvrir la fenêtre pour nous mettre en relation avec ce qui nous dépasse, cette difficulté à envisager et donc à explorer et à nous enrichir d’autres plans de la réalité que celui du monde sensible n’est pas sans conséquence. Tout cela ampute l’humain d’une prise en compte de la composante spirituelle de son être qui pourtant représente une part importante de ce qu’il est et pourrait même être considérée comme un marqueur d’humanité. L’expérience humaine est d’une infinie richesse et elle intéresse différents plans dont celui de la dimension spirituelle qui doit avoir toute sa place. S’ouvrir à son mystère constitue un aspect vital de notre existence. L’homme ne peut en faire l’économie.
Je suis conscient que le mot spirituel est très connoté pour certains et en fait bondir plus d’un ; il peut aussi être tourné en dérision mais, paradoxalement, ceux qui se moquent souvent se lamentent de ce que le matérialisme efface toute humanité et réduit l’humain à n’être qu’un paquet de neurones, de gènes… ou encore de ce que notre cerveau n’est qu’un ordinateur hyperperformant.
Aussi, pourrait-on tout aussi bien parler de dimension transpersonnelle pour définir les expériences dans lesquelles nous réalisons une connexion avec une réalité au-delà de celle que nous vivons habituellement, expériences qui, quoi qu’on en pense, ont façonné notre histoire personnelle et collective car elles sont porteuses de sens.
Il arrive à l’être humain, quelquefois volontairement, d’autres fois involontairement, de vivre des moments pendant lesquels est suspendue sa façon habituelle d’appréhender la réalité pour vivre une reliance avec une dimension au-delà de tout ce qu’il connait. Ce sont ces expériences que l’on peut qualifier de spirituelles car cette mise entre parenthèses de « l’ordinaire », nous ouvre au mystère de ce qui est plus grand, de ce qui nous dépasse, nous transcende. Elles représentent des occasions d’accéder à une connaissance plus étendue et plus globale de la réalité au travers d’expériences intérieures, comme des expériences contemplatives ou d’émerveillement qui nous font entrer en résonance avec l’âme du monde, le ferment qui rend l’univers vivant.
L’expérience spirituelle peut être aussi l’aboutissement d’une quête personnelle, d’une recherche, de pratiques dans le but de contacter ce dynamisme. Mais, dans tous les cas, elle représente une forme de connaissance et peut-être même l’ultime source de connaissance au sujet de la structure intime du Vivant, une forme de connaissance globale qui dépasse toute autre forme de connaissance.
Aussi est-il temps de revisiter cette dimension de l’être, de lui redonner toute sa place dans notre vie pour sortir de l’impasse dans laquelle nous a menés la conception matérialiste de l’humain. En aucun cas la spiritualité se confond à mes yeux avec le sentiment religieux. Au contraire, elle transcende les religions car elle est totalement affranchie des dogmes religieux. « La spiritualité est universelle. Autant l’adhésion à une religion ne concerne pas tout le monde, autant le questionnement spirituel sur le sens de la vie intérieure, sur les pratiques qui amènent le calme en soi, est une chose que tout le monde peut partager, parce que tout être humain est
spirituel par essence [111]. »
La spiritualité est donc un terme qui définit un ensemble d’expériences singulières à laquelle l’être humain accède naturellement et qui peuvent s’avérer si puissantes qu’elles sont alors de nature à bouleverser son existence. Tandis que la religion risque de restreindre ces expériences spirituelles dans la mesure où elle fait référence à un corpus constitué de croyances et d’aspects culturels et historiques qui peu à peu s’est institutionnalisé. Ces expériences subjectives sont animées d’un processus dynamique important permettant à l’être humain de connaître une réalité qui dépasse le domaine étroit de notre réalité ordinaire. Elles ne dépendent donc, en aucune façon, d’un quelconque lien avec une religion dogmatique qui peut même représenter un empêchement au développement spirituel. Cette notion de spiritualité représente un sujet délicat et même tabou pour certains, mais son importance paraît essentielle car l’expérience subjective qu’elle permet approfondit notre compréhension de la réalité en nous donnant un accès direct à son ordonnance, à sa texture. Elle représente une habilité inhérente à notre nature humaine, celle de nous connecter à une dimension plus étendue de la réalité sans passer par nos sens. De tout temps, l’homme a eu l’intuition de l’existence d’un autre niveau et de la
nécessité de créer un lien avec celui-ci. Stanislas Grof [112] définit la spiritualité comme « une expérience directe de dimensions
"numineuses [113]” d’ordinaire invisibles » qui deviennent accessibles dans certaines conditions, comme « dans les états holotropiques de la conscience », des états qui se définissent par la sensation de faire partie d’un Tout. Quant à André Comte-Sponville qui revendique son athéisme, il décline une forme de spiritualité laïque qui se présente sous la forme d’un sentiment d’émerveillement et de communion avec la nature et l’univers, sentiment qui a toujours accompagné l’homme dans son cheminement. Pour cet auteur, cette spiritualité « fait appel à l’intériorité de l’homme, lui fait refuser l’inhumain, l’invite à s’accomplir dans une recherche de
transcendance [114] [115] » . Il relate dans le livre de Jacques Castermane
une expérience vécue alors qu’il était jeune adulte : « Je devais avoir vingt-cinq ans. Je me promenais avec des amis, la nuit, dans une forêt. Nous étions quatre ou cinq. Plus personne ne parlait. Tout à coup, voilà une expérience que je n’avais jamais vécue. C’était quoi cette expérience ? C’était un certain nombre de mises entre parenthèses. Mise entre parenthèses du temps ; c’est ce que j’appelle l’éternité. Tout à coup il n’y avait plus le passé, le présent, l’avenir. Il n’y avait plus que le présent. Là où il n’y a plus que le présent ce n’est plus le temps, c’est l’éternité… Mise entre parenthèses de l’espérance et de la peur. Bien sûr puisque j’étais dans le présent. Pour la première fois de ma vie peut-être, et pour l’une des dernières, je n’avais peur de rien. Ça c’est une expérience très étonnante. Tout à coup vous n’avez peur de rien ! C’est ce que j’appelle, ce qu’on appelle la sérénité… Enfin, mise entre parenthèses, et c’était plus étonnant, de tout jugement de valeur ; et c’est ce que j’ai mis plusieurs années à appeler l’absolu. Naturellement tous ces mots trahissent l’expérience, parce qu’elle était, par définition, intégralement silencieuse » et que de plus les mots que l’on emploie pour la dépeindre ne font que la pétrifier.
Ces expériences de transcendance ne font aucunement référence à un mystérieux mysticisme oriental, mais témoignent plutôt d’un processus naturel qui pousse l’être humain à se dépasser pour vivre l’absolu, l’infini, l’éternité… Elles nous transforment et donnent ainsi plus d’épaisseur à notre humanité alors qu’en acceptant les perspectives des transhumanistes, nous acceptons l’inhumain, nous encourons le risque de réduire l’humain à n’être qu’un « objet de la technologie », et nous nous exposons à générer un désenchantement de l’humain et du monde.
Jean-Guilhem Xerri définit cette dimension de l’être de façon plus métaphorique en écrivant qu’elle est cette « fenêtre intérieure à l’humain
qui lui permet une ouverture vers ce qui le dépasse [116] ». Mais elle pourrait tout aussi bien être comprise comme un processus dynamique qui pousse l’être humain à trouver le fil d’argent qui le relie au tissage du Vivant. Grâce à ce lien, il pourra sonder le substrat qui sous-tend l’organisation du monde, et ce, au travers d’une expérience intérieure.
Thierry Janssen souligne qu’il préfère définir la spiritualité comme la « science de l’esprit des choses », en prenant soin de définir l’esprit comme étant « le souffle qui anime tout ce qui vit comme l’ensemble des liens qui relient les différents éléments du vivant dans toutes les dimensions de la réalité pour créer l’élan de cette dynamique inouïe que nous appelons la
vie [117] ». Ces différentes citations tendent à montrer que l’aspiration spirituelle est une des dispositions les plus communes à l’espèce humaine, elle en est une partie intrinsèque et représente un mouvement de l’humanité qui existe depuis la nuit des temps. Elle participe à actualiser tout notre être pour nous sentir pleinement vivants en nous aidant à accéder à notre nature fondamentale. Elle enrichit donc la lecture que l’on peut se faire de l’expérience humaine et lui donne tout son sens. Aussi, toute personne croyante, agnostique, athée peut avoir l’opportunité de vivre cette expérience d’ouverture qui représente une occasion de se plonger dans la profondeur du mystère de l’être. Même s’il demeure illusoire de vouloir le percer totalement, s’y atteler permet non seulement d’aller plus loin dans la possibilité d’être « pleinement soi », mais induit de plus un profond changement de la compréhension du monde et de la place qu’on y occupe.
Mais pour s’ouvrir à cette dimension de l’être qui participe pleinement à son accomplissement, on doit se libérer de certains préjugés qui voudraient que « ceux qui sont en quête de spiritualité sont au mieux, de doux rêveurs… au pire, des imbéciles superstitieux, peut-être même des malades atteints par une grave psychopathologie qui les pousse à rechercher le
spirituel[118] ». Non, contrairement à ce que pensent certains, ce n’est pas l’intérêt que l’on peut porter à la dimension spirituelle qui serait pathologique et signe d’une profonde névrose, mais plutôt le refus d’explorer cette dimension et de la prendre en compte sous prétexte qu’elle relève d’une expérience intime, intangible, incommunicable… La spiritualité n’est ni une absurdité ni un amas de superstitions pathologiques, mais représente la quête de l’essence de notre être, ce qui en constitue son fondement. L’homme n’a donc pas besoin d’être augmenté mais de retrouver la totalité de son être pour pouvoir exprimer ce qui en fait sa singularité. En exprimant toute l’étendue de son humanité, il répond pleinement au défi de l’existence, celui de révéler la puissance de créativité qui l’irrigue.