L'ultime choix

Gérard Vigneron · Chapitre 25 sur 44

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L'ultime choix

Arguments qui s’opposent à l’approche des physicalistes.

Suffisamment de faits [196] infirment cette hypothèse et malgré tous les efforts des physicalistes, nous en sommes toujours au même point : « La conscience pose le problème le plus déroutant dans la science de l’esprit. Rien n’existe que nous ne connaissions plus intimement que l’expérience

consciente, et pourtant, il n’y a rien de plus difficile à expliquer [197] ».

 

Arguments qui s’opposent

à l’approche des physicalistes.

« Nul n’a jamais vu apparaître la conscience dans les conditions expérimentales, ni même

posé les principes d’une théorie sur la façon dont cela pourrait arriver[198] ». 

 

Face à ces solides arguments qui, encore une fois, sont défendus par la majorité des neuroscientifiques, persistent tout de même des interrogations importantes.

Tout d’abord, s’il existe une dépendance entre l’activité cérébrale et la conscience, quelle est la nature de cette dépendance et comment l’activité neuronale produit-elle l’expérience de la conscience ? Quelles sont les structures cérébrales nécessaires pour avoir une expérience consciente ? Ces structures sont-elles localisées ou réparties d’une façon globale dans le cerveau ? Emmanuel Ransford apporte un début de réponse à ces questions en écrivant : « Conscience et mémoire sont sans domicile fixe dans notre cerveau ; ils [sic] « flottent » partout et nulle part… L’évidence est là, incontournable : les données anatomiques et physiologiques ne permettent pas d’expliquer la cohérence globale de notre perception et de notre identité subjective qui est pourtant notre expérience de tous les

instants [199]. » On peut aussi se demander si l’activité cérébrale est pour autant suffisante pour être conscient ? Il persiste par exemple une forte activité neuronale pendant le sommeil et pour autant nous ne sommes pas véritablement conscients de ce qui se déroule dans notre environnement. Ou encore, dans la situation d’un patient plongé dans un coma profond on peut noter une activité cérébrale alors que le patient est totalement inconscient.

De plus, quand on constate une activité dans certaines zones cérébrales chez le sujet conscient, cela ne signifie pas qu’elle soit responsable de l’expérience de la conscience. Aucune relation de causalité entre une activité cérébrale et une forme de conscience n’a jamais été démontrée ; seule l’a été une corrélation. On ne peut donc pas affirmer que le cerveau soit la source de la conscience. Effectivement, il existe bien une interdépendance entre le cerveau et la conscience et il ne s’agit donc pas en aucune manière de nier l’incidence du fonctionnement cérébral dans l’expérience de la conscience. Il ne fait aucun doute qu’il existe une forte corrélation entre les deux, mais le cerveau n’est pas pour autant responsable de l’expérience intérieure elle-même, sinon à penser « que toutes nos expériences conscientes ne seraient que l’expression de mécanismes

déterminés par la physique et la chimie de notre cerveau[200]».

Oui, le cerveau est indispensable à l’expression de la conscience, il facilite l’expérience subjective de la conscience puisque certaines zones cérébrales jouent un rôle dans l’élaboration des pensées, des sensations ou des souvenirs, mais les produit-il ? « Les mesures de l’activité cérébrale indiquent que les réseaux neuronaux jouent un rôle dans la manifestation des pensées, des sensations et des souvenirs, mais pas nécessairement qu’ils

les produisent et les emmagasinent.  [201]» Le cerveau ne produit donc pas la conscience ; il la rend possible.

Malgré l’utilisation d’outils de plus en plus performants, aucune théorie scientifique ne peut transformer l’hypothèse soutenue par les neuroscientifiques en une démonstration convaincante. Ces derniers ont d’abord fait appel à l’électro-encéphalogramme, qui donne des indications sur l’activité électrique se déroulant dans le cortex, puis ils ont utilisé l’IRM fonctionnel, la tomographie par émission de positrons… Ils ont donc accumulé des données neurophysiologiques importantes sans pouvoir y trouver un début d’explication quant à la production de la conscience par le cerveau. Le credo neuroréducteur qui prétend que la conscience peut être décrite sous forme de données neurophysiologiques est donc obsolète.

En réalité, les travaux de neurosciences qui s’appuient sur les imageries cérébrales ne mesurent, là encore, que des corrélations, mais ils ne peuvent en aucun cas établir une relation de causalité. Une région cérébrale active lors d’une expérience indique seulement « qu’elle est impliquée dans la fonction étudiée mais pas forcément qu’elle est responsable de la fonction. Il y a souvent une confusion entre le principe de corrélation et celui de

causalité [202] ».

Pour discerner la notion de corrélation de celle de causalité, Harald

Walach[203] donne la comparaison suivante. Des études scientifiques montrent une forte corrélation entre l’accroissement de l’utilisation des réfrigérateurs et le déclin de la courbe des naissances en Occident. Personne pour autant ne se hasarderait à affirmer que le déclin du taux de natalité est dû à l’utilisation des frigos ! L’explication est beaucoup plus complexe et doit plutôt être recherchée dans les changements sociaux, plus particulièrement ceux qui résultent de l’amélioration de la condition de la femme initiée au progrès technique.

La corrélation peut être très forte, mais cela reste une corrélation et aucune preuve n’a encore été apportée d’une relation causale entre le fonctionnement cérébral et la production de la conscience. « Les neurosciences restent une science des corrélations. Ce n’est pas une science d’explications. Nous savons que des zones du cerveau s’activent avec certains types d’expériences conscientes, mais nous ne savons pas

pourquoi[204]. »

Harald Walach avance un autre argument : le langage du cerveau est très pauvre en comparaison de la richesse des expériences que nous pouvons vivre et ressentir. Si nous pensons à des éléphants roses, à un beau coucher de soleil ou à l’être aimé, nous n’avons rien d’autre dans notre cerveau qu’une activité électrique. Le langage du cerveau se traduit toujours par des différences de potentiel des connexions neuronales qui libèrent à ce moment-là différents neuromédiateurs. Alors que toutes les expériences subjectives que nous pouvons vivre se traduisent par des « qualités » de perception chaque fois différentes. Les données neurophysiologiques concernant les différents modes de fonctionnement du cerveau et les données phénoménologiques concernant l’expérience de la conscience sont tellement dissemblables qu’elles semblent provenir de deux mondes distincts. Les données neurophysiologiques font référence au monde objectif de la biologie, de la chimie et, en dernier recours, au monde de la physique, alors que les données phénoménologiques font référence à l’expérience subjective de la conscience.

Quant à l’argument avancé par les physicalistes soutenant que la mise au point de robots « intelligents » mimant certains aspects du fonctionnement cérébral prouve bien la relation entre ce dernier et la conscience, cet argument ne peut être retenu. Certes, la technologie va continuer à mettre au point des robots doués d’intelligence artificielle, une intelligence toujours plus performante qui va leur permettre d’effectuer des tâches de plus en plus complexes et (l’expérience le démontre déjà) plus rapidement qu’un cerveau humain. Mais l’intelligence n’a rien à voir avec la conscience. Le robot ne se pose aucune question métaphysique. Comme tout dispositif physique, il ne s’intéresse d’aucune manière au sens ou au non-sens de l’existence et il est dans l’incapacité d’éprouver une émotion, exceptées peut-être celles qui auront été programmées pour répondre à des situations prévisibles. Il ne réalise que des calculs selon une programmation préétablie et ne possédera aucune conscience, car si l’on considère que la conscience ne se limite pas à une propriété émergente des réseaux neuronaux, il est totalement illusoire de penser qu’elle puisse émerger du réseau électronique d’un robot. Le robot ne partagera donc pas l’expérience de la conscience avec l’être humain ; il n’est d’aucune manière un être de chair capable d’échanger ses rêves, ses émotions ou ses désirs. L’être humain et le robot seront toujours de nature différente, à moins que nous ne soyons prêts à considérer qu’un robot ou un zombi doté d’une vie biologique et de capacités cognitives, mais sans vie intérieure, soient l’avenir de l’homme.

Cette référence au zombi a été développée par David Chalmers, ce philosophe dont je préciserai la pensée dans le prochain chapitre. Il inventa, pour montrer l’insuffisance du modèle physicaliste, une expérience de pensée. Dans cette expérience, il met en scène un zombi, un être dont l’existence est purement fictive mais dont la description découle en toute logique du modèle que nous proposent les physicalistes. Le zombi est un être physiquement et extérieurement identique à un individu ordinaire. Il est soumis aux mêmes processus biologiques et physiques et son fonctionnement neuronal est le même que le nôtre, mais sans aucune expérience consciente. Ses capacités à agir ou à penser sont identiques aux nôtres, si bien que l’on pourrait le prendre pour le clone d’un individu ordinaire, mais il n’éprouve aucun ressenti, aucun vécu personnel : il est dépourvu de qualia, de qualités vécues et ne peut donc pas accéder à l’expérience phénoménale qui fait la richesse de nos vies. Il est certes capable de sourire, mais sans ressentir « l’effet que cela fait » d’avoir envie de sourire. Il a le même comportement qu’un individu ordinaire, les mêmes réactions, mais sans l’expérience consciente qui les accompagne. D’une façon générale chez le zombi n’existe en aucun cas « l’effet que cela fait d’être » un zombi. Or, un organisme est conscient uniquement si « cet effet que cela fait » d’être l’organisme en question existe. Voilà ce que serait un être humain dépourvu de conscience phénoménale.

En réalité, l’expérience du zombi, et donc le point de vue des physicalistes, diffère en tout point (et heureusement !) de notre expérience humaine. Quand nous avons faim, nous avons soif ou nous avons envie de faire l’amour, ces sensations sont très prégnantes. Elles se traduisent certes par des modifications neuronales clairement identifiables, mais ces processus cérébraux ne déterminent pas notre attitude pour autant. Nous pouvons, par notre libre arbitre, décider de répondre ou non à de telles impulsions. Nous avons la faculté de choisir, et grâce à cet attribut de l’homme conscient, nous agissons sur le fonctionnement de notre cerveau, ce qui serait impossible si la conscience n’était rien d’autre que le fruit d’un arrangement complexe de la matière ou un phénomène émergent de l’activité cérébrale.

Et pour finir, le point de vue des physicalistes ne peut être maintenu qu’en niant l’existence de nombreux phénomènes bien documentés qui sont des faits vécus par des millions de personnes et qui font donc bien partie de l’expérience humaine, mais que la science ne peut toutefois pas prendre en compte car le paradigme sur lequel elle s’appuie ne peut les expliquer. Ce sont des expériences sur lesquelles je m’arrêterai plus longuement dans un autre chapitre, les expériences de conscience élargie ou transpersonnelles, mais aussi mystiques, pendant lesquelles l’individu semble avoir accès à des informations qui ne sont pas accessibles par les canaux habituels des organes sensoriels.