L'ultime choix
L’expérience subjective
Un autre auteur, Herbert Feigl[166], évoque à son tour une expérience de pensée impliquant un Martien savant auquel on aurait appris tous les faits physiques concernant l’organisation et le comportement des organismes vivants. Malgré sa connaissance complète de ces informations traduisibles en faits physiques, le Martien sera dans l’impossibilité d’éprouver l’expérience qualitative qui accompagne la vue des couleurs, le son de la musique ou le parfum d’une rose.
Ce sont par conséquent les effets subjectifs associés aux expériences que nous vivons et représentant les propriétés phénoménales de l’expérience de la conscience qui seront perçus différemment par chaque individu. Appréhendées directement par la conscience, les qualia forment l’essence même de l’existence. Elles témoignent des modalités du mouvement de la vie dans tout son dynamisme.
En imaginant cette expérience de pensée, Frank Jackson voulait lancer un défi aux matérialistes en mettant en évidence l’irrecevabilité de leur slogan « Tout est physique » et en pointant leur difficulté à prendre en compte les qualia qui ne peuvent en aucune façon être ramenées à une réalité physique. Elles échappent au modèle explicatif physicaliste et témoignent de l’existence d’une réalité subjective impossible à appréhender par un tiers. On décrit alors une perspective appréhendée à la première personne, alors que la science ignore cette perspective pour privilégier celle à la troisième personne car elle ne sait comment la subjectivité peut être objectivement rendue.
L’expérience subjective
« Depuis Galilée, Descartes et Newton, notre culture est à ce point obsédée par la connaissance rationnelle, l’objectivité et la quantification que nous sommes arrivés à nous
sentir très mal à l’aise quand nous sommes confrontés aux valeurs et à l’expérience
humaine[167]».
Il est évident que le domaine de la connaissance relève de deux approches : une approche objective et une approche subjective. La première s’opère en orientant son attention sur les objets extérieurs, les événements, les autres êtres, leurs apparences et leurs actions. La connaissance subjective est le fruit d’une expérience intime lorsque notre attention se porte sur notre vécu, nos pensées, nos émotions, nos sentiments, notre état d’être. Elle se traduit donc en termes d’expérience vécue.
L’expérience humaine résulte de l’association de ces deux approches, l’une objective qui résulte de la perception d’une réalité « consensuelle », ce qui signifie qu’il y a un consensus pour dire que tous les individus observent peu ou prou le même monde extérieur. Cette réalité dont la perception fait consensus est donc indépendante de la qualité de la perception. Dans le même temps, tout individu fait une expérience « privée » très intime qui lui est propre, celle d’un monde intérieur dont il a beaucoup de difficultés à partager la profondeur et la valeur, mais qui revêt pour lui une grande importance dans sa quête de connaissance. Elle représente une expérience directe d’un monde vivant ayant une profonde signification. Seuls les poètes savent décrire de tels instants : « Un événement extraordinaire venait de se dérouler, l’efflorescence d’un univers parallèle, l’épiphanie d’une manière d’exister différente, dense et éthérée, riche et volatile, frêle et forte, laquelle tout en se donnant, conservait la
profondeur d’un mystère [168] ».
En Occident, la compréhension du monde extérieur revêt une plus grande importance et l’accent a été mis principalement sur l’étude du monde physique. Elle se réalise en faisant appel de façon rationnelle à la méthode scientifique basée sur l’observation, l’analyse et la mesure. On parle d’une perspective élaborée par un tiers, une expérience effectuée « à la troisième personne ». Mais l’approche scientifique ignore le vécu de celui qui éprouve l’expérience, sa qualité subjective et cherche à tout prix à le réduire à une perspective qui peut être prise en compte par une tierce personne, car l’objectivité est un des piliers du fondement de la connaissance scientifique. Certes, cette expertise du monde de la matière a donné naissance à une prodigieuse compréhension de la réalité physique, mais ne nous permet pas d’accéder à une connaissance des phénomènes qui sont accessibles uniquement par l’introspection qui, elle, se conjugue à la première personne. Indubitablement, nous sommes bien des êtres conscients capables de faire l’expérience d’un monde intérieur riche de processus imaginaires, de sensations, de pensées, de sentiments… et il importe donc de prendre en compte cette expérience intime, l’expérience subjective, pour avoir une connaissance plus globale et plus juste de la réalité. Devant cette évidence, le scientifique répond en affirmant que la subjectivité est le fruit d’une élaboration cérébrale. Mais ni la chimie, ni la physique, ni la neurobiologie n’ont réussi à élucider les mystères de l’expérience subjective : « L’expérience subjective est tellement différente d’un sujet à un autre
qu’elle ne peut être un phénomène émergeant d’un cerveau [169]. » Elle renferme donc une information essentielle (sous la forme des qualités des sensations) qui dépasse celle que nous donne la description physique la plus exhaustive, car l’expérience de la perception ne se limite pas à l’activité de certaines zones cérébrales en réponse à un stimulus sensoriel.
Déjà, Gottfried Wilhelm Leibnitz, au XVIIIe siècle, écrivait : « En feignant qu’il y ait une machine dont la structure fasse penser, sentir, avoir perception, on pourra la concevoir agrandie en sorte qu’on puisse y entrer comme dans un moulin. Et cela posé, on ne trouvera en la visitant au-dedans que des pièces qui se poussent les unes les autres, et jamais de quoi
expliquer une perception [170] », perception qui dépend aussi de la qualité de l’expérience.
Henri Bergson posait le problème en ces termes : « Quelle analogie entre des vibrations se communiquant à la rétine, au nerf optique et au centre nerveux d’une part, et, d’autre part, la sensation qui l’accompagne ? Tout ce que l’on peut en dire, est que ce dernier phénomène se produit à la suite ou à l’occasion des premiers. Mais comment se produit-il ? C’est une
question qui ne sera jamais résolue [171]. »
La conclusion est peut-être quelque peu hasardeuse, mais il semble sans conteste que les réponses à ces questions nécessitent un autre cadre conceptuel que celui dont disposent les neurosciences pour prendre en compte les deux paysages : le premier, interne, accessible au seul sujet, le second, externe, observable par tous.
La science a su élaborer des protocoles de plus en plus sophistiqués pour mener à bien une perception objective dans tous les domaines de la vie ; ce succès lui a permis de rendre compte parfaitement de l’évolution de l’univers depuis le Big Bang. Par contre, elle reste totalement muette, ou avance des hypothèses très réductrices, quand il lui est demandé d’expliquer l’expérience subjective et donc d’éclaircir comment chacun de nous peut faire l’expérience subjective de la conscience. Cet échec à définir la nature de la conscience est dû au fait que la science est placée devant une difficulté d’ordre épistémologique. Le fondement sur lequel elle repose veut que la connaissance ne soit atteinte qu’objectivement, c’est-à-dire indépendamment du point de vue ou de l’état de conscience de l’expérimentateur. Celui-ci doit maintenir une position d’observateur détaché, objectif et laisser toute approche subjective à la porte du laboratoire. Or, l’expérience de la conscience est dotée de qualités qui sont rebelles à toute mesure et à toute quantification. Cette particularité fait du phénomène de la conscience l’aspect de notre être le plus intime, le plus familier, mais aussi celui qui reste le plus mystérieux pour l’observateur.
Seule notre propre conscience peut appréhender la nature et la qualité de l’expérience subjective ; l’expérience de la conscience présente la seule connaissance directe que nous puissions avoir et toutes les validations scientifiques de la conscience sont déductives et donc indirectes. Nous sommes là très loin du dogme qui sous-tend toute la démarche scientifique et qui se révèle donc être incomplète puisqu’elle écarte délibérément l’expérience subjective et ne considère qu’un niveau de la réalité, celui « des phénomènes d’où on soustrait autant d’éléments de notre subjectivité
et de notre situation que possible[172] ». Il y a quelque chose d’illusoire à revendiquer une totale objectivité et il est donc tout à fait fallacieux de l’ériger en critère absolu de vraisemblance alors même que l’expérience que nous faisons du monde, et en particulier celle du Vivant, influence de quelque façon sa description.
Comment en effet percer les mystères du Vivant sans tenir compte de notre propre expérience d’être vivant qui nous permet justement de les identifier ? Comme le décrit la métaphore de la caverne de Platon, nous ne pouvons pas observer la réalité objective mais seulement le reflet de la réalité qui se déploie dans notre expérience subjective. Michel Bitbol en arrive au constat suivant : « Objectif est le nom que l’on donne à un squelette structural, extrait de la “chair” d’une expérience “subjectivement” située. Comment est-il possible de retrouver l’expérience subjective à partir de ce matériau résiduel qui a été obtenu en mettant de côté la subjectivité ? »
Dans son livre La redécouverte de l’esprit, John Searle attire notre attention sur le fait que notre expérience est ontologiquement subjective, c’est-à-dire qu’en tant qu’êtres nous pouvons approcher le Vivant, avant tout, grâce à l’expérience que nous en faisons depuis une perspective intérieure. La réalité de l’être se définit avant tout par l’expérience privée du « Je » qui vit l’expérience, réalité totalement impénétrable à l’observation pratiquée par une tierce personne.
Rien ne pourra remplacer l’expérience des couleurs, des sentiments, des qualia dans la connaissance que nous pouvons avoir du monde mais aussi pour embrasser la totalité de l’expérience humaine. Pour cet auteur, cette réalité subjective ne pourra jamais être réduite à des phénomènes appréhendés par un tiers, et donc l’explication « physicaliste » des expériences subjectives de la conscience n’est pas recevable. Le biologiste Thomas Henry Huxley exprime cette difficulté de la science en ces termes : « Considérer que quelque chose d’aussi remarquable qu’un état de conscience résulte d’une stimulation des tissus nerveux est tout aussi mystérieux que l’apparition de Djinn après qu’Aladdin [sic] eut frotté sa
lampe[173] ».
Aussi, je ne peux que souscrire aux propos d’Erwin Schrödinger quand il écrivait : « Le portrait scientifique du monde réel qui m’entoure est très déficient. Il donne beaucoup d’informations factuelles...(mais) il ne peut pas nous dire un mot sur le rouge et le bleu, l’amer et le doux, la douleur ou le plaisir physique… Bref, nous n’appartenons pas à ce monde matériel que
la science construit pour nous [174]. »
Dans d’autres cultures, il en est tout autrement, car il est établi depuis longtemps que la connaissance de la nature de la réalité ne peut être atteinte en faisant l’impasse sur l’expérience subjective que chacun de nous peut vivre. Elle représente un potentiel de connaissance reconnu comme étant essentiel. En Orient, par exemple, le processus de connaissance privilégie l’expérience directe de la personne elle-même, son expérience intérieure plutôt que les faits physiques, et s’appuie sur le processus d’introspection, véritable stratégie de recherche qui s’opère dans une perspective élaborée par la personne elle-même et se traduit par une expérience vécue à « la première personne du singulier ».