L'ultime choix
Le monisme à double aspect
Observant que les deux monismes, matérialiste et idéaliste, ont la même difficulté à expliquer comment matière et conscience peuvent dériver l’une de l’autre, des scientifiques comme Harald Walach ou des penseurs comme Whitehead et Bertrand Russell avancent une autre hypothèse, qu’ils nomment « monisme à double aspect », lequel envisage la conscience et la matière comme étant toutes deux aussi primordiales l’une que l’autre.
Dans cette éventualité, la conscience n’est pas une propriété émergente de la matière comme le soutient le monisme physicaliste, pas plus que la matière est secondaire à la conscience comme l’avance le monisme idéaliste. Toutes deux constituent deux aspects de la réalité et résultent de la manifestation d’une réalité sous-jacente à laquelle nous n’avons d’habitude aucun accès direct. Elles représenteraient les deux faces d’une même pièce, deux aspects complémentaires d’une réalité holistique plus fondamentale, « la conscience et l’univers physique sont des aspects co-éternels de la même réalité, à la manière dont le concave et le convexe sont des aspects de
la même courbe[152]». Ces deux aspects de la réalité nous apparaissent de nature totalement différente quand nous les étudions séparément, mais au travers d’une perspective plus large, ils peuvent être considérés comme possédant une intime relation du fait qu’ils sont reliés en totalité ou en partie à la même réalité sous-jacente.
Dans l’approche du monisme neutre, s’il persiste une notion de dualisme c’est un dualisme de propriétés et non pas un dualisme de substance comme le proposait Descartes. Il existe ici une seule et unique entité de laquelle émaneraient la matière et la conscience. Ces dernières sont donc phénoménologiquement secondaires à une réalité primaire unitaire qui, d’ordinaire, se situe en dehors de notre champ de connaissances. Elle n’apparaît à l’être humain que sous les deux aspects que sont la matière et la conscience.
Cette hypothèse rappelle celle du docteur Carl Gustav Jung qui suggérait de considérer la conscience et la matière comme deux aspects d’une unité sous-jacente dans laquelle l’esprit et la matière existeraient sous une forme indifférenciée qu’il appelait, en s’inspirant de la tradition alchimiste, l’unus mundus. Pour lui aussi, cette réalité transcendante ultime nous est inaccessible, sauf dans certaines conditions pendant lesquelles nous pouvons en faire l’expérience mais de façon éphémère. D’autres penseurs, comme des physiciens éclairés, se sont penchés sur elle et un nombre incalculable de termes ont été employés pour tenter de la définir, comme le Tao, l’Un, le Vide, le champ du point zéro, la mémoire akashique, la terra incognita, l’ordre caché, l’ordre implicite, la réalité primordiale… et bien d’autres encore qui tentent de rendre compte de la nature insaisissable de cette réalité.
Jung a partagé ses réflexions avec le Prix Nobel de physique Wolfgang Pauli qui écrivait en 1952 : « Il serait plus juste de considérer la matière et la psyché comme étant deux aspects complémentaires de la même réalité », une réalité ultime qui reste difficilement accessible à partir d’une approche rationnelle. Ce physicien a été soigné pendant plusieurs années par Jung et tous les deux ont eu par la suite de nombreux échanges épistolaires au sujet de la relation entre la matière et la psyché. On retrouve chez Jung la formulation de la même hypothèse : « Comme psyché et matière sont contenues dans un seul et même monde, qu’elles sont en outre en contact continuel l’une avec l’autre…, il n’est pas seulement possible, mais, dans une certaine mesure vraisemblable, que matière et psyché soient deux
aspects différents d’une seule et même chose[153] ».
Ces deux penseurs émettaient donc la même hypothèse, celle de l’existence d’un seul domaine unitaire qui donnerait naissance d’une part à la dimension physique et d’autre part à la dimension psychique de notre monde. Le monde de la matière est expérimenté par nos organes sensoriels ou les instruments qui en sont les prolongements ; la conscience, par un autre mode d’expérience, l’expérience intérieure induite par exemple par la méditation, la contemplation ou les expériences transpersonnelles. Ce sont ces expériences qui sont de nature à privilégier les valeurs nécessaires à l’expression de toute notre humanité, mais aussi la découverte de la structure la plus profonde de la réalité, inaccessible à nos organes sensoriels. Le physicien David Bohm partageait aussi cette hypothèse de l’existence d’un fondement commun à la matière et à l’esprit.
Il existerait donc pour ces auteurs une réalité qui est « une », sous-jacente à la réalité ordinaire et qui se révèle sous les aspects du monde de la matière et celui de la conscience. Même s’il reste difficile de définir cette dimension qui serait à l’origine des phénomènes objectifs et subjectifs (car elle n’a jamais été observée et le sera-t-elle un jour ?), cette hypothèse permet de résoudre l’antagonisme entre le monisme matérialiste et le monisme idéaliste. Pour autant, elle ne reprend pas l’approche cartésienne ; il n’y a pas deux « substances » différentes mais une seule qui revêt deux caractéristiques particulières, la matière et la conscience. C’est pour cette raison que certains auteurs parlent d’un « dualisme phénoménologique associé à un monisme ontologique ».
« Le monisme à double aspect » représente donc la thèse métaphysique qui décrit la nature ultime de la réalité – au-delà de la distinction entre la matière et la conscience – sous une forme unitaire, indivisible, mais dont l’expression se ferait sous deux formes différentes. Cette indivisibilité originelle de la psyché et de la matière permet d’envisager que l’esprit puisse influencer les phénomènes physiques et biologiques.