L'ultime choix
La conscience représente-t-elle le fondement de la réalité ?
La conscience représente-t-elle
le fondement de la réalité ?
« Je considère la conscience comme quelque chose de fondamental. Je regarde la matière comme un dérivé de la conscience. Nous ne pouvons pas contourner cette question. Tout ce
dont nous parlons, tout ce que nous considérons comme existant postule la conscience [213] ».
Devant l’impossibilité de la science à prouver que la conscience puisse être réduite à des processus plus simples, plus élémentaires, comme le sont les processus neuronaux, David Chalmers envisage une autre alternative. Il prend en considération l’hypothèse qui voudrait que la conscience ne soit pas le produit du monde matériel mais représente un des fondements à partir desquels se construit une représentation de la réalité. Puisqu’elle ne peut être réduite en des termes plus basiques, on doit l’envisager comme étant aussi fondamentale que le sont l’espace, le temps et la matière. Elle reflète quelque chose d’intrinsèque sur la façon dont la nature est organisée qui se manifeste aussi en l’homme et représente donc un caractère profond et fondamental. « L’intégralité du cosmos regorge de conscience. Nous sommes entourés et immergés dans la conscience. Elle est dans l’air que nous respirons, le sol que nous foulons, et le cerveau qui nous permet de
penser[214]. » La conscience serait donc universelle et omniprésente, et infuserait aussi bien le cœur de chacun d’entre nous que la nature. Elle n’est ni un accident ni un complément mais revêt bien un caractère universel.
Si la conscience est aussi fondamentale que l’espace et le temps, elle n’est donc pas limitée au cerveau mais représente plutôt une propriété primordiale de l’information qui sous-tend le monde physique, de la même façon que le champ gravitationnel imprègne tout l’espace, et ses origines prendraient racine dans un domaine qui précède l’émergence de l’espace et du temps. Dans ce cas, nous habitons une matrice de conscience que nous partageons avec les autres êtres vivants, un champ unifié de conscience qui nous contient tous mais qui aussi nous transcende.
L’idée que la conscience soit une qualité fondamentale de l’univers peut nous sembler un peu étrange à nous Occidentaux mais l’est beaucoup moins dans d’autres cultures, où la nature est gorgée de conscience. Elle représente même la perspective la plus répandue dans le monde. En réalité, c’est uniquement dans la culture occidentale que prévaut aujourd’hui l’hypothèse que nous vivons dans un univers dépourvu de conscience.
Il est évident que ce modèle qui reconnaît une place essentielle à la conscience n’est pas sans conséquence sur la façon dont on envisage les rapports entre le cerveau et la conscience, car si cette dernière n’est pas la résultante de processus physiques cérébraux mais une propriété fondamentale, comment l’intelligence artificielle pourrait-elle créer un robot qui puisse en être doté ? Mais si ce modèle qui donne une place essentielle à la conscience demeure le plus souvent réfuté dans les pays occidentaux, cela provient de son éloignement avec le paradigme qui sous-tend l’approche de la conscience dans ces pays. Néanmoins, si l’on se penche sur l’histoire des sciences, on constate que l’avancement de la science s’est toujours traduit par la prise en compte d’un nouvel élément fondamental pour élaborer une représentation de la réalité qui soit la plus cohérente possible. Ainsi, lorsque les lois de la physique newtonienne se sont avérées incapables d’expliquer les phénomènes électromagnétiques, de nouvelles lois furent requises et émergea alors la notion de charge électrique comme un élément fondamental. Sommes-nous rendus au même point puisque la conscience ne peut pas être expliquée au travers des lois existantes définissant l’espace, le temps et l’énergie, et faut-il de nos jours l’envisager comme élément fondamental ? « Si on ne parvient pas à l’expliquer en termes de lois fondamentales existantes – espace, temps, masse, charge –, logiquement il faudrait donc agrandir la liste. Il est alors naturel de postuler que la conscience elle-même est un composant
fondamental, un élément essentiel de la construction de la nature [215]. » Erwin Schrödinger était on ne peut plus clair quand il écrivait : « On ne peut pas rendre compte de la conscience en termes de physique. Car la conscience est absolument fondamentale. On ne peut en rendre compte en termes de quoi que ce soit d’autre. »
En retenant ce modèle, la conscience devient un trait inhérent de la nature et il y aurait une certaine continuité entre cet aspect fondamental de la réalité et notre conscience individuelle. Sous l’effet de processus cérébraux complexes se transformerait chez chaque individu ce vaste champ de conscience illimité en une expérience individuelle. Le philosophe Adrian
David Nelson [216] soutient l’idée que nous pouvons alors définir la nature fondamentale de l’être humain comme résultant de l’expression d’une conscience irréductible qui fait l’expérience de notre histoire personnelle. La conscience humaine refléterait ainsi un aspect fondamental de la réalité de l’univers et serait une extension de la dimension intrinsèque de l’univers ou encore, comme le souligne le psychiatre Olivier Chambon : « Il n’y a qu’une seule Conscience et notre individualité ne serait qu’un "point de condensation” momentané de celle-ci », suivant en cela l’opinion du physicien Erwin Schrödinger, qui écrivait : « La conscience est une singularité dont le pluriel est inconnu. Il n’y a qu’une chose, et ce qui ressemble à une pluralité n’est qu’une série d’aspects différents de cette
chose là[217] [sic]… » Jocelin Morisson exprime la même idée d’une façon plus métaphorique dans ce qui suit : « La conscience individuelle est une manifestation d’une conscience unique, absolue, tout comme le soleil se
reflète mille fois dans mille seaux d’eau[218]. »
La conscience formant un continuum qui nous imprègne comme elle imprègne tout l’univers, il y aurait donc chez chacun d’entre nous une réelle continuation du fondement de l’univers. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Toutes les traditions orientales décrivent la conscience comme « le fondement dans lequel la danse de la vie peut se déployer. » Dans un poème mystique rédigé en sanskrit à une époque mal définie, il est écrit : « Notre véritable nature est la conscience dans laquelle la totalité du monde s’élève comme les vagues dans la mer. » Cette approche de la conscience nous conduit naturellement à envisager des expériences de conscience élargie dans lesquelles cette dernière semble s’affranchir des limitations de son support physique. Il en existe de plusieurs types et je ne vais pas procéder à un inventaire exhaustif, mais décrire celles qui me paraissent les plus significatives. En premier lieu, je vais décrire celles dans lesquelles la conscience semble s’étendre au-delà du cerveau et opérer une action sur le monde de la matière.
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