L'ultime choix

Gérard Vigneron · Chapitre 23 sur 44

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L'ultime choix

IV | La conscience dans tous ses états

IV

 

La conscience

dans tous ses états

 

« Partir en quête de la conscience, c’est s’aventurer dans un labyrinthe hanté par une entité

indéfinissable[185] ».

 

Avant d’enterrer définitivement le matérialisme et de me pencher sur l’hypothèse des post-matérialistes qui pensent le monde de façon totalement différente, je voudrais revenir plus précisément sur cette notion complexe qu’est la conscience et que j’ai déjà tenté d’approcher dans les précédents chapitres. Elle représente en effet la clef de voûte sur laquelle s’appuie la construction d’un nouveau paradigme, l’élaboration d’une nouvelle vision du monde. Pour que cette construction soit solide, il me semble important de partir de ce que nous connaissons, c’est-à-dire de l’hypothèse qui est la seule reconnue en Occident. Je vais donc en premier lieu parcourir à nouveau les couloirs du monde académique pour écouter ce que les physicalistes ont à nous dire sur la conscience. Les insuffisances de leurs discours nous amèneront alors à nous interroger sur une autre manière de considérer l’expérience de la conscience. Mais avant tout, comment la définir ? 

 

Qu’en est-il de la nature de la conscience ?

« La conscience est une véritable énigme car elle est le seul instrument que nous ayons pour l’évaluer. »

– Michel Talbot

 

Tenter de résoudre cette énigme n’est pas chose facile. De nombreux hommes de science, des philosophes, des psychologues ont tenté, au fil des siècles, de s’y risquer, souvent sans succès. La première difficulté que rencontre tout explorateur de la conscience réside dans le fait que nous ne pouvons pas l’observer de l’extérieur car elle est le fruit d’une expérience intérieure, la conscience étant le seul instrument que nous ayons pour évaluer la conscience ! Alain Damasio souligne cette difficulté en écrivant : « Qu’y a-t-il de plus étourdissant que de s’apercevoir que c’est le fait même d’avoir une conscience qui rend possibles et même inévitables nos

questions sur la conscience ?  [186] » Un autre chercheur, Francis Crick,

employait un langage plus métaphorique pour rendre compte de cette difficulté et comparait le problème de la compréhension de la conscience à la situation d’un homme qui chercherait à se soulever en tirant sur les lacets de ses chaussures. « Nous sommes très exactement dans la même situation : comment comprendre la conscience de l’intérieur de la conscience ?  » puisque « pour se comprendre et s’observer, la conscience se sert d’elle-

même [187] ».

Malgré tous les efforts déployés par la science, la conscience demeure donc l’aspect le plus mystérieux de notre vie. Et pourtant, toute expérience humaine est véhiculée par l’intermédiaire de la conscience, que ce soit l’expérience de la douleur, d’une émotion ou d’une sensation.

En général, le mot « conscience » fait référence à la connaissance suscitée par une expérience vécue et désigne tous les états mentaux qui y sont associés. On est conscient quand cela nous fait quelque chose d’exister plutôt que rien, comme c’est le cas des robots.

Dans cette tentative de résoudre cette énigme, il est peut-être intéressant de se pencher quelques instants sur la définition qu’en donne la langue anglaise. Dans cette langue, il existe deux termes pour définir cette notion. Il y a d’abord le terme « awareness », qui recouvre l’ensemble des capacités cognitives, comme la faculté de penser, d’être attentif, de mémoriser, de percevoir, mais aussi de s’identifier et de réagir de manière adaptée à l’environnement. C’est cette notion de conscience qui a été retenue par les transhumanistes qui caressent l’espoir (ou l’illusion) qu’un jour l’intelligence artificielle sera tellement développée qu’elle pourra imiter et même dépasser les capacités de l’être humain. Mais c’est aussi celle qui est prise en compte par les neuroscientifiques qui ont « vidé la conscience

humaine de sa dimension d’intériorité et de sa profondeur [188] ».

Le deuxième terme qui définit la notion de conscience en anglais est « consciousness ». Ce mot est moins réducteur et tente de recouvrir ce que chaque individu éprouve. Il prend en considération la façon d’appréhender avec subjectivité les phénomènes extérieurs (par exemple sous la forme de sensations) ou les états émotionnels provoqués par certaines expériences intérieures. Ce terme recouvre aussi la conscience de soi, de sa propre existence.

Seule une définition embrassant ces deux approches peut rendre compte de notre manière d’appréhender le monde dans lequel nous vivons. En outre, une définition exhaustive de la conscience comme celle donnée par l’American Psychological Association englobe aussi bien les capacités cognitives de l’individu qui peuvent être étudiées objectivement, que l’appréhension subjective de nos expériences.

Etant donné cette difficulté à définir la conscience, cette dernière est souvent source de malentendus ou de raccourcis. Les neuroscientifiques, par exemple, la considèrent comme un sous-ensemble accessoire de l’activité neuronale et réduisent leur champ d’étude au cerveau. Pour eux, la conscience fait référence aux capacités cognitives que nous possédons et que nous perdons quand nous nous endormons ou lorsque nous sommes anesthésiés. C’est donc une version « simplifiée » de la conscience qu’étudient les scientifiques. Ils la considèrent comme une propriété émergente d’un système physique, le cerveau. « Nous sommes faits de matière, et c’est de cette matière que nait la conscience », affirme de façon lapidaire le neurologue Richard Frackowiak.

Quoi qu’il en soit, au jour d’aujourd’hui les neuroscientifiques « sont dans l’étrange position d’être quotidiennement confrontés au fait indiscutable de posséder leur propre conscience, sans posséder un

quelconque moyen de l’expliquer[189] ». Ils ne savent toujours pas décrire comment la conscience peut émerger de la matière, et ne parviennent toujours pas à élucider l’hypothétique métamorphose du substrat matériel, neuronal, en une expérience phénoménale qualitative. Ils n’ont aucune idée précise de la façon dont les processus mentaux comme la perception, l’intelligence, le langage, le calcul, le raisonnement émergent de l’organisation fonctionnelle du système nerveux. Aucune preuve montrant que la conscience soit réductible à des processus neuronaux n’a pu être apportée par la science. Si bien que l’on pourrait très bien souscrire aux propos du dalaï-lama : « La thèse selon laquelle tous les processus mentaux sont forcément physiques est une supposition métaphysique, pas un fait

scientifique[190] ».

Il existe donc un hiatus, un « fossé explicatif » séparant la connaissance de la nature intrinsèquement qualitative de l’expérience vécue et celle des structures et des fonctions cérébrales. Ce constat nous amène à la conclusion qu’aucune explication physique ne peut rendre compte de l’expérience de la conscience, même si les neuroscientifiques, pétris de ce que le philosophe des sciences Karl Popper nomme le « matérialisme de promesse », ont l’intime conviction que les progrès de la science permettront dans un avenir proche de montrer comment toute expérience vécue se réduit à des processus neuronaux.

Certes, les fonctions cognitives peuvent faire l’objet d’études précises et rigoureuses, mais le champ de la conscience ne se limite pas à ces seules fonctions. La conscience est décidément bien plus qu’un phénomène et est irréductible à la matière, car elle fait aussi référence aux contenus d’une expérience vécue subjectivement par une personne, dans l’intimité de son être. Et quand la plupart d’entre nous emploient ce mot, c’est pour se référer à une expérience éprouvée par la personne elle-même, par l’intermédiaire des sensations, des émotions et des pensées. C’est une expérience très familière, si familière qu’il est impossible de l’ignorer. Toutefois, elle est trop complexe et trop intime pour être expliquée et définie avec précision à l’aide des outils développés à partir du cadre conceptuel de la science matérialiste. Si bien que l’expérience vécue reste, écrit Michel Bitbol, le « point aveugle de la science… et comme tout point aveugle, il n’est pas reconnu par le sujet aveuglé  », au risque de devenir le « problème fondamental irrésolu de la science matérialiste  ». Cet auteur souligne combien cultiver ce que nous apporte l’expérience vécue est aussi important que d’objectiver une connaissance, car elle « est ce qui nous est donné de la

manière la plus immédiate, la plus fondamentale, la plus radicale[191] ».

Donner une définition exhaustive de la conscience représente donc un problème pour la science, car une expérience intime est par définition inabordable par un tiers et n’est donc pas directement accessible à l’investigation scientifique qui se voit donc incapable d’appréhender l’expérience de la conscience et sa qualité. Une boutade que l’on attribue à William James, le fondateur de la psychologie américaine, dépeint bien cette difficulté. Sollicité pour donner une définition de la conscience, il répondit : « On sait ce qu’est la conscience tant qu’on ne nous demande pas de la définir ».

Comme je l’ai déjà souligné précédemment, le paradigme sur lequel repose la science occidentale voudrait que le monde matériel, le monde de l’espace, du temps et de la matière soit la réalité première, primordiale. De ce fait, la conscience ne peut qu’émerger de ce monde de la matière et donc du fonctionnement cérébral, et par conséquent les états mentaux sont identiques aux états neuronaux. Le prix Nobel de médecine, Francis Crick, écrivait en 1994 dans son livre L’hypothèse stupéfiante : « Vous, vos joies et vos peines, vos souvenirs et vos ambitions, l’idée que vous vous faites de votre identité personnelle et de votre libre arbitre ne sont en fait rien de plus que le comportement d’un vaste assemblage de cellules nerveuses et des molécules qui leur sont associées… Vous n’êtes rien d’autre qu’un paquet de neurones. »

Pour les tenants du réductionnisme matérialiste, les émotions comme la colère, le chagrin ou l’amour se réduisent à des influx nerveux circulant dans des ensembles définis de cellules nerveuses qui libèrent des neurotransmetteurs. Il ne s’agit pas de nier le rôle de la chimie dans l’apparition de nos états émotionnels, mais réduire ces derniers à une soupe de molécules est un peu court… d’autant plus que personne ne sait comment des réactions chimiques et des courants électriques se combinant dans le cerveau peuvent créer une expérience subjective de douleur, de colère ou d’amour. « On a cette merveilleuse chaîne d’explications dont on a l’habitude : la physique explique la chimie, la chimie explique la biologie, la biologie explique une partie de la psychologie. Mais la conscience ne semble pas avoir sa place dans ce schéma. D’un côté : c’est un fait, nous sommes conscients. De l’autre côté : on ne sait pas comment l’accorder