L'ultime choix
Vulnérabilité et plasticité de l’humain
prix de nier la condition humaine tout en prétendant l’améliorer[83] ? »
Vulnérabilité et plasticité de l’humain
« La vulnérabilité est une propriété ontologique de tout vivant[84]. »
La vulnérabilité est bien consubstantielle au Vivant et donc à l’être humain. On peut, il est vrai, considérer que cette vulnérabilité témoigne d’une blessure que l’homme cherche à guérir depuis la nuit des temps, mais encore faut-il ne pas administrer le mauvais remède pour la soigner comme celui que les transhumanistes ne cessent de nous faire miroiter comme une panacée et qui consisterait à transcender notre réalité biologique. Il est indéniable que certains aspects de la condition humaine comme la souffrance, la maladie, le vieillissement ou la mort accablent l’être humain, mais c’est un leurre de penser que l’homme colonisé par la technologie en serait préservé. Il sera lui aussi confronté aux sentiments d’incomplétude qui minent l’être humain puisque sa santé, son bien-être, son accomplissement ne sauraient se réduire au seul respect de lois physico-chimiques, ni à un apport biotechnologique de plus en plus performant. Pour dépasser sa vulnérabilité, soigner cette blessure profonde, il devra prendre en considération et nourrir toutes les dimensions de l’humain qui participent pleinement à son accomplissement, telle la qualité de ses relations humaines. L’être humain a besoin de l’autre pour élaborer « le pouvoir d’être soi », le pouvoir de révéler l’être singulier qu’il est. Dans ces conditions, « la vulnérabilité est une promesse de solidarité : c’est parce
que je suis fragile, incomplet, que je communique avec vous [85] ». Elle nous oblige à grandir en humanité.
Il est vrai que la vulnérabilité est souvent déconsidérée si ce n’est moquée dans notre monde où il est essentiel de montrer sa force et donc de rejeter toute forme de faiblesse ou de fragilité. Nous la cachons derrière des masques d’assurance, d’autorité, d’aplomb et même de crânerie ou de fanfaronnade, mais ce n’est pas en se « blindant » contre cette vulnérabilité ou en comptant sur une toute-puissance du médecin, de la science, de la technologie que l’on peut espérer traverser les tempêtes de la vie. Oui, la vulnérabilité de l’homme est un signe que celui-ci est « boiteux », incomplet et que quelque chose de fondamental lui échappe. Il est tout à fait illusoire de penser que les technosciences pourront combler cette incomplétude et lui révéler « le fond des choses » qu’il tente d’atteindre. Il vaut mieux qu’il apprenne à surfer et à épouser les vagues pour surmonter les difficultés qu’il sera amené à rencontrer, et jouer ainsi pleinement le jeu de la vie. Cela nécessite de discerner avec plus d’attention ce qui se déroule dans notre monde intérieur, d’appréhender toute sa complexité et toute sa richesse et de percevoir le sens que nous pouvons donner à notre existence. C’est ainsi que se révèlera le mystère qui nous habite.
Le témoignage de Viktor Frankl[86] atteste que même dans les situations aussi dramatiques que celles que lui-même a vécues dans les camps d’extermination, ceux qui étaient les plus à même de dépasser la situation inhumaine qui leur était infligée, qui étaient capables de résilience, étaient ceux qui savaient effectuer ce voyage intérieur pour y trouver des ressources inaltérables. Grâce à cela, ils arrivaient à continuer à penser, à imaginer, à éprouver et restaient habités par cette quête inlassable visant à donner du sens aux circonstances dramatiques qu’ils vivaient.
La vulnérabilité est bien une disposition consubstantielle du Vivant. Mais, en même temps, elle le contraint à toujours évoluer, devenir, se laisser transformer par l’environnement. Ne pourrions-nous pas, nous autres humains, en tirer profit ? Oui, si nous ne la considérons pas comme un handicap, une incomplétude qui nous condamne, mais l’acceptons et la considérons plutôt comme la nécessité de changer, de déployer toute notre inventivité pour nous éveiller à notre humanité, toute notre humanité. Accueillir notre vulnérabilité ne signifie pas pour autant se résigner ou renoncer. C’est au contraire une façon de dire oui à la vie telle qu’elle se présente, une ouverture à ce qui est. Elle représente un acquis préalable pour profiter avec plus d’intensité du plaisir d’être en vie. Cette première étape consiste à regarder en face cette vulnérabilité qui est bien là, présente, inscrite dans le Vivant, et à dire oui en toute humilité à cette vérité liée à notre humanité. Non pas pour nous lamenter de la souffrance qu’elle occasionne, mais bien pour la reconnaître puis la transcender, et ainsi façonner notre monde intérieur de telle sorte que l’on puisse contacter ce noyau au plus profond de notre être, indestructible et présent depuis le premier jour. C’est ainsi que nous pourrons déployer cette force qui nous pousse à nous accomplir. Car lorsque l’on abandonne l’illusion de la toute-puissance et que l’on accepte sa vulnérabilité, un autre regard sur nous émerge. L’acceptation, créant ce mouvement nécessaire à l’émergence d’un dynamisme bouillonnant, nous pouvons alors voir surgir d’autres dimensions de l’humain dans toute leur force. Alors « qu’un organisme "invulnérable”ne saurait grandir, s’adapter, se laisser façonner par son
environnement et le façonner en retour [87] ».
Aussi, plutôt que de considérer cette contingence comme un handicap que l’on chercherait à corriger par tous les moyens technologiques, l’accepter conduit à mettre en évidence la plasticité du Vivant. Celle-ci représente une qualité essentielle du Vivant et donc de l’être humain à se transformer, à évoluer, à être en perpétuel devenir. Thierry Magnin souligne avec force combien la plasticité est une propriété intrinsèque du Vivant qui se traduit chez l’être humain par une aptitude fondamentale, celle de dépasser sa vulnérabilité.
Encore faut-il que cette plasticité soit favorisée de telle façon qu’elle intéresse toutes les dimensions de l’être. L’humain est complexe et ne se réduit pas à des fonctions physiologiques, même si leur bon équilibre est essentiel. Il est évident que cela reste totalement illusoire de permettre à l’homme de s’accomplir si l’on ne reconnaît pas l’humain dans sa globalité constituée d’un ensemble tripartite complexe dont les différentes dimensions corps-psyché-esprit sont en perpétuelle interaction entre elles mais aussi avec leur environnement. Car l’être humain ne vit pas sous cloche mais il appartient à un écosystème qui le modifie sans cesse. Cette prise en compte qui intègre tous ses éléments représente la condition essentielle pour pouvoir être pleinement soi et s’accomplir.
Pendant longtemps, la science a renoncé à considérer ce point de vue et a même délaissé l’étude des rapports entre le psychisme et la biologie. Et si elle lui reconnaissait un quelconque intérêt, c’était avant tout pour examiner comment la biologie agissait sur notre psychisme. Une preuve de ce désintérêt réside dans le peu d’études scientifiques publiées sur l’effet placebo. Ce n’est que depuis quelques années qu’il fait l’objet de recherches. Pourtant, les médecins sont confrontés tous les jours à la complexité de l’être humain dont une approche mécaniste ne peut d’aucune manière en rendre compte. Aussi, nombreux sont ceux qui refusent d’être transformés en simples techniciens du Vivant, et se tournent vers une médecine plus globale, qui se veut plus holistique, car ils se rendent bien compte que la vision réductrice et purement mécaniste de l’humain l’appauvrit.