L'ultime choix
VI | Conclusion
VI
Conclusion
« Dans notre société, toute l’ambition, toute la concentration est de détourner notre attention de tout ce qui est important. C’est la plus gigantesque conspiration d’une civilisation contre l’âme, contre l’esprit. Dans notre société où tout est barré, les chemins ne sont pas indiqués pour entrer dans la profondeur, il n’y a que la crise pour pouvoir briser ces murs autour de nous. »
– Christiane Singer
Le monde de demain
« La conscience précède l’Etre, et non l’inverse. Pour cette raison, le salut de ce monde n’est nulle part ailleurs que dans le cœur humain… »
– Vaclav Havel[287]
Dans les mois qui ont précédé la pandémie du COVID-19 se précipitaient sur les plateaux de télévision ceux qui voulaient nous vendre une société algorithmique où tout, nous promettaient-ils, était prévisible grâce à des modélisations dont les résultats étaient savamment étoffés par de belles courbes et de beaux schémas étalés à l’écran. Mais ces prévisionnistes aux têtes bien pleines avaient omis d’inclure dans leurs équations un facteur essentiel, si ce n’est le plus important, à savoir que nos sociétés sont constituées d’êtres vivants et que la spécificité du Vivant est d’être imprévisible. Le devenir de l’homme échappe à toute prévision probabiliste. Les devins ont donc, une nouvelle fois, échoué à modéliser le Vivant et celui-ci, sous la forme d’un virus infiniment plus petit qu’un grain de sable, est venu contrarier leurs projets un peu fous, mais a aussi mis en lumière l’impasse dans laquelle nous nous trouvons.
Quelques mois ont passé et nombreux sont ceux qui s’interrogent sur l’avenir qu’ils voudraient voir se bâtir pour sortir du chaos dans lequel nous a plongés la façon ubuesque de gérer cette épidémie. Certains veulent revenir au plus vite à l’ancien monde, d’autres nous disent que rien ne sera plus comme avant. Mais est-ce une simple incantation ou sommes-nous vraiment prêts à renverser la table pour reconstruire un monde plus juste, plus respectueux de l’humain comme de la nature, un monde qui ne serait plus régi par la rentabilité, le consumérisme, le productivisme mais privilégierait d’autres valeurs comme la fraternité, l’entraide, la coopération plutôt que la compétition, un monde dans lequel serait aussi prise en considération l’urgence de sauver notre planète ? Si l’espèce humaine veut survivre, il ne nous reste plus beaucoup de temps pour changer radicalement la représentation que nous avons de nous-mêmes et du monde, car notre vision du monde détermine notre façon de penser et d’agir. Certes, ceux qui prônent une humanité sauvée par les technosciences, ceux qui sont fascinés par la possibilité, jusque-là inconnue, de modifier et de manipuler notre environnement mais aussi le Vivant, si bien que nous pouvons réaliser pratiquement tous nos rêves démiurgiques, au risque de perdre toute humanité, ceux qui sont dans une attente messianique d’un médicament qui les sauverait du mal-être d’être vivant, tiennent encore la dragée haute et traînent toujours leurs basques et leur suffisance sur les plateaux de télé, mais peut-être plus pour très longtemps. Les médias les encouragent toujours à pérorer avec condescendance sur les bienfaits d’un progrès technologique sans fin, mais leur slogan « tuer la mort » fait de moins en moins recette. Car tout un chacun est en train de se rendre compte qu’à force de courir vers toujours plus haut, toujours plus loin, toujours plus grand… la souffrance est grande. L’être humain a oublié l’essentiel : cultiver son jardin intérieur. Pour s’en guérir, il n’existe pas de pilule miracle ni de prothèses électroniques et la foi en une technologie toute-puissante ne pourra pas le sauver. Il doit effectuer une seule chose, retrouver toute son humanité.
Cette nécessité va l’amener inéluctablement à s’interroger sur la notion de progrès illimité que l’on ne cesse de nous faire miroiter depuis des siècles et par conséquent à se demander de quel progrès il s’agit. Faisons-nous un bon ou un mauvais usage des prouesses technologiques qu’il nous permet de réaliser ? Cette interrogation n’implique nullement, aux yeux de ceux qui désirent soulever quelques réflexions, de vouloir revenir au temps où l’on s’éclairait à la bougie. Il n’y a donc aucune raison de les qualifier d’amish, ce qui, visiblement, était peu flatteur pour celui qui a employé publiquement ce mot il y a peu, un mot qui définissait à ses yeux des individus totalement désemparés dans un monde où règne le progrès salvateur. Ce regard très condescendant sur ceux qui refusent de se laisser griser par le développement de l’innovation technologique à tout crin et qui se révoltent face à cette marche forcée vers le progrès fantasmé qu’on leur impose représentait une fin de non-recevoir : circulez, il n’y a rien à discuter. Et pourtant…
Certes, on peut toujours croire naïvement que ceux qui prétendent savoir sont les bienfaiteurs de l’humanité et travaillent pour notre bien. Mais l’expérience d’une courte vie m’amène à penser que ceux qui « savent » sont souvent incompétents pour peser les conséquences de ce qu’ils font. Nous devons donc pratiquer la prudence à leur place puisqu’ils sont incapables de recourir à cette vertu contraire à l’idéologie de la toute-puissance technologique. Il est donc tout à fait légitime de s’interroger sur leurs véritables intentions et « de soumettre les découvertes scientifiques aux valeurs qui nous semblent essentielles. Nous sommes les drogués d’un
destin jamais pensé dont nous faisons mine d’être les maîtres[288] ». Tout progrès et toute innovation qui nous sont vendus comme étant la solution miracle à nos insuffisances doivent donc être accompagnés d’une profonde réflexion sur les bénéfices qu’ils prétendent nous apporter et sur les valeurs qu’ils vont mettre en exergue. D’autant plus que les panégyristes de la technologie, pour qui ce qui est réalisable grâce au progrès de la science est évidemment propice à notre bien-être et à notre bonheur, ne rêvent certainement pas à l’humanité dont nous souhaitons l’avènement. Est-il donc si réactionnaire ou même complotiste – c’est la nouvelle injure employée par ceux qui sont à court d’arguments contre ceux qui tentent de réfléchir – de manifester une certaine vigilance face au progrès technologique et de se poser les questions essentielles pour faire des choix et ne pas accepter tout ce qu’il nous permet de réaliser ? Faisons-nous preuve d’obscurantisme si nous décidons de réfléchir sur les valeurs que nous voulons voir s’épanouir dans le monde futur que nous rêvons de construire ?
Evidemment, la réponse est négative, car laisser l’expertise scientifique décider de notre sort représente un véritable danger. Il y a un peu plus de cinq siècles Rabelais écrivait que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Cette maxime est d’une grande actualité, car si l’expertise est sans égale pour innover sans cesse et nous émerveiller des prouesses techniques qu’elle nous offre, elle risque de nous mener à une déshumanisation, voire à une véritable barbarie, si elle n’est pas accompagnée et encadrée par une profonde réflexion sur l’usage que l’on peut en faire.
Cette réflexion est d’autant plus nécessaire que le rapport au monde élaboré par le paradigme matérialiste a généré un véritable fiasco qui se répercute de nos jours, en premier lieu par la destruction du milieu naturel dans lequel nous vivons. En raison d’une grande avidité, mais aussi par un manque de discernement, de sagesse et d’éthique, nous avons abusé sans vergogne des pouvoirs que nous procurait la technologie pour piller et empoisonner notre Terre mère. En outre, le peu d’intérêt pour notre monde intérieur et les expériences subjectives que l’être humain est susceptible de vivre s’est traduit par un assèchement de l’âme et donc un nombre croissant d’individus en déshérence et en souffrance dans une société matérialiste où « le Réel – c’est-à-dire l’espace entre les choses et les êtres, la relation, le tissu de corrélations, l’insaisissable, le mouvant, le vide, l’obscur, l’invisible respiration qui tient ensemble l’univers – n’a pas sa
chance[289] ». Inventer une autre société dans laquelle nous prendrons le temps de capter cette « invisible respiration » est donc vital.
La question impérieuse à laquelle nous sommes confrontés actuellement est de savoir si nous sommes en mesure de casser le miroir aux alouettes que ne cesse de nous tendre la société consumériste (ce miroir qui nous renvoie l’image d’un homme réduit à une machine biologique avide de posséder le plus d’objets possible), pour considérer enfin l’humain dans la globalité de toutes ses dimensions et redécouvrir ce qui en fait toute la richesse.
C’est en effet un truisme d’affirmer que, de nos jours, dans nos sociétés occidentales, le désenchantement, l’ennui existentiel, la dépression, si ce n’est une forme de désespoir, touchent de nombreuses personnes, « car l’homme s’est lui-même enfermé jusqu’à ne plus rien voir qu’à travers les
fissures étroites de sa caverne [290] ». Les raisons sont certainement multiples, mais une des plus importantes est certainement l’absence de perspective que leur offre notre société marchande. Seule prime la valeur de l’argent et il faut bien le reconnaître, avoir pour unique objectif de gagner toujours plus pour consommer toujours plus sans avoir le temps de nouer des relations profondes n’est guère exaltant. Il y a peu, un jeune adolescent de quinze ans m’interpellait en me faisant remarquer que « travailler toujours plus pour avoir une belle maison, une belle voiture, mais épuisé et stressé par ce rythme infernal, être incapable de profiter de la vie, pour in fine, au moment de la retraite, mourir d’un cancer ou d’un accident cardiaque ne présente vraiment aucun intérêt ». Si jeune, il niait déjà la possibilité d’être heureux, ratifiant ainsi les sombres pronostics de l’OMS qui prévoyait dès 2012 que la dépression serait la deuxième maladie la plus invalidante dans le monde à partir de 2020 et que son impact ne cesserait de croître dans les années à venir dans une proportion de 5 % par année.
Il est vrai qu’il est difficile de donner du sens à sa vie en souffrant de cet aveuglement qui conduit à s’intéresser uniquement au monde matériel et donc à rejeter l’hypothèse de l’existence de toute forme de monde inintelligible, tout comme celle d’une dimension immatérielle de l’être. « La réalité a une origine métaphysique et pas simplement matérielle »,
écrit Bertrand Vergely [291] « Quand on est dans l’homme extérieur, l’homme qui veut tout dominer, tout maîtriser, on passe à côté. Cette idée insupporte. » Cette cécité sur la véritable nature de la réalité laisse l’être humain réduit à sa seule matérialité physiologique, enfermé dans un corps sans âme à tenter de survivre dans un monde hostile. Il y a plus de cent ans, William James alarmait déjà ses lecteurs du danger de cette perspective qui nous rend incapables d’épouser toute « l’épaisseur » de la nature humaine.
Si seule la dimension matérielle existe, « nous vivons alors à la
périphérie de notre être[292] » et il manque dans ce cas quelque chose pour nourrir l’âme humaine et répondre à ses besoins fondamentaux. Il est alors difficile de répondre à la question « Quelles sont les raisons de vivre ? » En effet, ces raisons ne se révèleront que si nous sommes prêts à vivre les expériences intérieures qui nous mettent en situation d’entendre ce que la vie nous demande, ce qu’elle attend de nous.