L'ultime choix
Sommes-nous condamnés à demeurer « plus desséchés que des briques » ?
Des études[293] montrent que le manque de sens donné à sa vie et l’aspiration à un style de vie orienté exclusivement vers l’acquisition de richesses matérielles et de prestige social ne sont pas sans conséquence. Ils seraient à l’origine d’effets psychosomatiques préjudiciables en raison d’impacts dans les différents systèmes (nerveux, endocrinien, immunitaire) qui sont intimement interconnectés. Evidemment, aucun traitement ne peut résoudre le mal-être ou la souffrance causés par un manque de sens donné à sa vie. Faire croire qu’un médicament pourrait apporter une solution est au mieux un leurre, au pire un mensonge. Seule l’expérience d’une présence pleinement ouverte à tout ce que lui offre la vie, mais aussi à la façon dont elle nous interroge et nous bouscule parfois, peut nous aider à trouver du sens. « Il suffit que l’homme rentre dans son corps vivant pour que, dans le corps à corps de l’existence, se révèle l’archi-vivant qui vit en son
cœur[294] ». Ce sont donc les expériences intérieures, des expérimentations très intimes et très singulières, qui s’avèrent judicieuses dans cette quête de sens. Elles permettent de répondre à « la question fondamentale de l’homme
(qui) est de savoir s’il est ou non relié avec quelque chose d’infini[295] ». Or, ces expériences transcendent le cadre explicatif que nous soumet le paradigme matérialiste qui sous-tend notre façon d’être et de penser. De ce fait, elles sont reléguées à la marge ou tout simplement ignorées, si ce n’est niées.
Sommes-nous condamnés à demeurer
« plus desséchés que des briques » ?
« Le grand défi de l’avenir ne sera pas technique, il sera humain[296] »
Les expériences que j’ai relatées dans ce livre ébranlent considérablement la vision réductrice du monde qui est dominante dans le monde occidental depuis des siècles. Elles nous interrogent quant à la nature de notre conscience et à sa relation avec le reste de l’univers. Elles nous offrent la possibilité de dessiner une représentation « organique » de l’univers et d’appréhender l’être humain d’une façon beaucoup plus ample. Car leur prise en compte nous montre comment l’être humain est capable de transcender les frontières étroites du monde sensible pour appréhender sa nature la plus profonde, de même que la dimension la plus fondamentale de la réalité. C’est la raison pour laquelle elles sont qualifiées d’holotropiques, soit des expériences qui conduisent à vivre la totalité, la complétude. Leur témoignage nous aide à nous libérer de ce carcan conceptuel qui nous a menés à détruire la planète et à étouffer nos âmes en ne nous préoccupant que de la vie biologique. Seule une approche holistique de l’être humain, une approche qui rende compte de toutes ses dimensions, qui sont par essence inséparables, indivisibles, est susceptible de le « raconter ». Nous autres, hommes du XXe siècle, avons recouvert et « nous recouvrons (encore) notre nudité antérieure de quelque philosophie – chrétienne, marxienne, freudo-physicaliste – mais par derrière, nous demeurons
découverts, à la merci de tous les vents des circonstances[297] ». Il est temps de nous débarrasser définitivement de ces faux-semblants qui nous ont corsetés et empêchés d’exprimer ce que nous sommes. Cela demande de s’appuyer sur une nouvelle approche conceptuelle car la science matérialiste a atteint un point critique.
Certes, son efficacité à analyser avec précision et à comprendre les fonctionnements les plus complexes du monde de la matière lui a permis de concevoir une technologie de pointe et ainsi de manipuler le monde physique. Nombreux ont été ceux qui ont eu l’illusion qu’elle était aussi en mesure de nous fournir une compréhension très précise du mystère de l’homme. Mais quelque chose cloche dans cette approche qui n’accorde aucune place à des sujets pourtant essentiels dans nos vies, telles la créativité, l’intuition, la beauté, et des questions importantes comme les valeurs, le sens de notre vie, nos motivations, les aspirations spirituelles… En réalité, elle ne laisse même aucune place à ce qui nous est le plus familier, notre expérience intérieure et la conscience que nous en avons. Elle omet totalement l’expérience de la conscience ou tente désespérément de l’expliquer en termes réducteurs. En toute logique, en ne prenant en compte qu’une étroite portion de l’expérience humaine, elle échoue à « raconter » tout ce qui en fait la richesse et nous place devant le risque d’être déshumanisés.
Nous sommes aujourd’hui de plus en plus conscients de cette impasse et du légitime désir d’appréhender l’être humain dans toutes ses dimensions pour qu’il devienne « plus finement et plus profondément humain ». L’accomplissement de l’humain nécessite donc une nouvelle approche conceptuelle qui se débarrassera définitivement de la vision mécaniste qui veut nous réduire à des ordinateurs biologiques que l’on améliore et dont on augmente sans cesse la puissance.
L’être humain est évidemment bien plus que cela et son devenir est d’exprimer toute son humanité. Non seulement il est un être sensible qui a la capacité d’éprouver des émotions, de créer des relations sociales, mais aussi de vivre des expériences spirituelles, c’est-à-dire des expériences qui font référence à une réalité immatérielle qui transcende celle qui nous est donnée de percevoir par nos sens. Nous ne pouvons donc rien en dire sur le plan rationnel, mais nous sommes susceptibles d’en faire l’expérience et ainsi d’élucider ce qui, aux yeux d’Antoine de Saint Exupéry, représentait le seul problème de par le monde : « Rendre aux hommes une signification spirituelle, des inquiétudes spirituelles… On ne peut vivre de frigidaires, de politique, de bilans et de mots croisés, voyez-vous… Il n’y a qu’un problème, un seul : redécouvrir qu’il est une vie de l’esprit plus haute encore que la vie de l’intelligence, la seule qui satisfasse l’homme. Et la vie de l’esprit commence là où un être est conçu au-dessus des matériaux qui le
composent [298] ».
Face à « ce désert de l’homme » qui est bien manifeste de nos jours, il est tout à fait légitime de partager le sentiment de cet auteur qui écrivait la veille de sa mort : « Je suis triste pour ma génération qui est vide de toute substance humaine. Qui n’ayant connu que les bars, les mathématiques et les Bugatti comme forme de vie spirituelle, se trouve aujourd’hui plongé [sic] dans une action strictement grégaire qui n’a plus aucune couleur… » Cependant, je me refuse à perdre tout espoir, même si, pour la plupart, « aujourd’hui nous sommes plus desséchés que des briques ». J’ai l’intime conviction que chacun de nous est en mesure de devenir pleinement humain en respectant toutes les dimensions qui définissent notre humanité et en rétablissant un lien fort avec le Vivant. Rien de plus pourrait-on ajouter. Mais en réalité cela nous demande de redécouvrir une familiarité avec l’invisible.
D’où l’intérêt d’être « autrement scientifique » pour placer la conscience, la qualité de l’expérience intérieure et sa dimension subjective, au cœur de la réflexion et voir ainsi s’élargir notre champ de connaissance, car « la grande force de la science est qu’elle prend ses racines dans l’expérience véritable. Mais la grande faiblesse de la science contemporaine est qu’elle
ne reconnaît comme légitimes que certains types d’expériences[299]». Même si les scientifiques qui nient la dimension transcendante de l’expérience humaine sont encore les gardiens de l’orthodoxie scientifique, à ce titre la seule autorité reconnue, un nombre de plus en plus important d’entre eux osent néanmoins sortir du cadre conceptuel dans lequel la science matérialiste les enferme.
Considérant que l’avenir de notre humanité ne sera en aucun cas uniquement technique, ceux qui avancent l’hypothèse du paradigme post-matérialiste s’ouvrent à une compréhension plus globale et plus intime de l’expérience humaine de telle sorte qu’aucun phénomène ni aucune expérience ne soient ignorés au seul prétexte qu’ils semblent violer le paradigme actuel. Cette compréhension est donc « expérientielle » au sens large, à savoir qu’elle inclut les données subjectives au lieu d’être limitée aux seules données objectives. Elle nécessite une ouverture d’esprit qui conduit les scientifiques post-matérialistes à considérer la conscience comme étant fondamentale et non pas comme un épiphénomène surgissant du monde de la matière, et à reconnaître la dimension spirituelle de l’expérience humaine comme étant essentielle. Ces scientifiques sont prêts à prendre en considération l’expérience intime et donc subjective vécue par celui qui se soumet à l’exercice d’une écoute intérieure et développe une authentique « technologie de l’esprit » qui le conduit ainsi à embrasser toutes les dimensions de son être.
Ces scientifiques sont conscients que « le monde d’aujourd’hui est
suspendu à un fil ténu, et ce fil est la psyché de l’homme[300] ». Ils sont donc prêts à prendre en considération toutes les dimensions de la psyché humaine et les différents niveaux de la réalité qu’elle nous permet de vivre pour écrire de nouveaux projets, inventer de nouvelles perspectives et témoigner ainsi du potentiel de l’être humain. Accomplie à l’échelle individuelle, cette « métanoïa », soit ce changement radical de pensée, transforme notre vie en privilégiant des attitudes plus altruistes et des modes de vie plus respectueux du Vivant. Si elle s’opère à l’échelle collective, elle changera le monde. Il ne fait aucun doute que la prise en compte de notre monde intérieur ne manquera pas de se refléter dans une nouvelle vision du monde et donc dans la construction d’un nouveau monde extérieur. Car la vision dominante du monde est fortement influencée par la science. Si celle-ci élargit son champ de compréhension cela influencera automatiquement le devenir de notre société. Nous pourrons dès lors assister à la mutation d’une société dans laquelle primaient la productivité et le consumérisme en une nouvelle communauté dans laquelle l’expression du potentiel de chaque être humain sera encouragée. Si la science réussit à se régénérer, une autre vision de l’homme verra le jour. Plus susceptible de nous conduire à trouver du sens, à partager des valeurs, et une éthique, elle contribuera à inventer des solutions plus créatives aux problèmes psychologiques, métaphysiques, sociétaux et environnementaux auxquels est confronté l’homme moderne, qui décidément ne peut être réduit à un automate survitaminé, plus ou moins bien réparé ou augmenté, et si désespéré dans un monde rendu absurde qu’il est obligé de se gaver sans cesse de psychotropes pour rester debout et survivre. Il lui est promis de vivre pleinement dans un monde réenchanté, plutôt que de survivre. Mais pour cela, « seul un changement de la représentation que nous avons de nous-même et du monde – un changement de paradigme – peut nous faire revenir dans le sillon et retrouver le bon sens. C’est ce que nous enseignent toutes les sagesses et les spiritualités de l’humanité : [...] nous rappeler que le mot “humain” trouve sa racine dans le latin humus qui veut dire “terre” – cette terre où nous sommes nés, à laquelle nous appartenons et qui nous
constitue [301]. »
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