L'ultime choix

Gérard Vigneron · Chapitre 15 sur 44

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L'ultime choix

Le monisme transcendantal ou monisme idéaliste

Pour tenter de résoudre cette énigme, il existe une autre approche qui modifie radicalement notre façon de penser le monde et appréhende la nature de la conscience d’une manière totalement opposée au monisme matérialiste. On la définit comme étant le monisme transcendantal ou encore l’idéalisme, une approche qui considère la conscience comme étant prééminente par rapport à la matière et représentant la réalité fondamentale : tout est l’expression de la conscience. Cette approche se décline sous différentes formes. Certains ne remettent pas en cause l’existence des objets matériels, d’autres pensent que cette existence est dépendante de la perception humaine. Dans tous les cas, les idéalistes défendent l’hypothèse que c’est bien la conscience qui nous permet de faire l’expérience de notre corps, de notre environnement et de vivre toutes les expériences subjectives qui sont autant de nuances du Vivant que nous pouvons expérimenter. C’est grâce à notre conscience que nous pouvons rencontrer le monde dans toutes ses manifestations. Sans conscience il n’y a rien, car l’expérience est par définition consciente. Les idéalistes voient donc la conscience comme l’étoffe du Vivant à partir de laquelle les choses surgissent, et elle représente le socle à partir duquel nous faisons l’expérience de la réalité.

Cette approche conceptuelle qui envisage la conscience comme étant la réalité première est totalement irréconciliable avec la vision matérialiste des transhumanistes. Pourtant, c’est bien cette approche idéaliste qui est reconnue en Extrême-Orient. On la retrouve par exemple dans le taoïsme, qui pose comme postulat que le Tao purement immatériel précède et génère le matériel, que l’Esprit précède et génère le monde. C’est de l’Esprit qu’émane la matière sous toutes ses formes, il anime tout ce qui existe. La prééminence de l’idéalisme en Extrême-Orient explique certainement que dans cette contrée du monde il est tout à fait naturel de considérer l’importance des modifications des niveaux de conscience. Il est reconnu depuis longtemps qu’elles impactent le fonctionnement cérébral, d’où la nécessité de mieux les connaître et d’apprendre à les cultiver comme dans la pratique méditative.

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Ces différentes approches philosophiques qui représentent des façons de penser le monde présentent toutes des limites.

Le monisme matérialiste qui définit l’univers comme un merveilleux mécanisme d’horlogerie et explique tout par l’agencement de morceaux de matière minuscules, agencement réglé par diverses forces d’interaction, n’est plus acceptable. Malgré l’extraordinaire capacité de la compréhension du monde qu’elle a permise et le développement technologique considérable qui résulte de l’application des lois définissant la réalité objective, cette conception mécaniste de la réalité souffre de la difficulté à expliquer comment les qualia (qualités) d’une expérience peuvent être réduites à une réalité matérielle totalement dépourvue de subjectivité. Elle nie donc l’existence de toute dimension non matérielle.

De plus, cette conception de la réalité est battue en brèche depuis le développement de la mécanique quantique dans les années 1920. La réalité physique est de nature moins physique et ne se réduit pas à une interaction entre des objets matériels que l’on comparait à des boules de billard. La carte du monde qui émerge peu à peu ressemble plus à un ensemble d’ondes s’étendant sur tout l’espace. Un physicien de renom comme Sir James Jeans va encore plus loin, puisqu’il écrit : « Le flux de connaissances se dirige vers une réalité non mécanique ; l’Univers commence à ressembler davantage à une grande pensée qu’à une grande machine. L’esprit ne semble plus être un intrus accidentel dans le domaine de la matière, nous devrions plutôt le saluer en tant que créateur et gouverneur du domaine de la matière. » La réalité paraît moins objective que ce que l’on pensait, la conscience de l’observateur prenant une place essentielle dans le déroulement des expériences en mécanique quantique. L’intervalle entre la matière et la conscience devient inexorablement de plus en plus étroit.

Néanmoins, c’est encore l’hypothèse matérialiste qui domine en neurosciences, l’idée que « le cerveau ne serait rien d’autre qu’un tas de ferraille entièrement mécanique, comme un moteur de voiture mais plus humide, et qu’il ne fonctionnerait entièrement et explicitement qu’avec des

connexions mécaniques [150] », malgré son incapacité à expliquer comment les phénomènes de la conscience, que ce soit un sentiment, une prise de décision, un souvenir… peuvent être réduits à des processus physiques ou physico-chimiques totalement dépourvus de subjectivité. Rien ne nous dit que les neuroscientifiques y parviendront un jour. A l’opposé, le monisme idéaliste qui prétend que le monde matériel émane d’un champ de pure conscience ou même qu’il n’est qu’illusion échoue à expliquer comment le monde matériel constitué d’objets définis par leur volume et leur masse peut naître d’une réalité immatérielle et indifférenciée comme la conscience.

Quant aux dualistes, ils reconnaissent l’existence de l’esprit et de la matière mais en considérant leur nature ontologique comme totalement différente, ils se trouvent confrontés à la difficulté d’expliquer leur interrelation. Ils ne donnent donc aucune explication satisfaisante quant à la façon dont le monde matériel et la conscience peuvent interagir. On ne sait toujours pas quel peut bien être le point de rencontre entre le royaume intangible de la conscience et « la soupe biochimique électriquement

chargée[151] » qui bouillonne dans le cerveau.

Face à la persistance obstinée de ce problème difficile, on peut légitimement se poser la question de la validité du fondement de ces différentes thèses pour comprendre la relation entre l’esprit et le corps. Certains chercheurs ou philosophes des sciences pensent qu’il existe une alternative entre un monisme réducteur et un dualisme séparateur. Le neurologue Dominique Laplane, par exemple, propose un modèle dans lequel existe une conscience universelle qui est de nature totalement différente de celle de la matière et de l’énergie, et qui offre la possibilité d’interaction et même de transformation d’une entité en une autre. Il y a d’un côté la matière et l’énergie et de l’autre la conscience, qui a la possibilité de transformer ces deux entités. Le philosophe américain, John Searle, un philosophe de l’esprit, rejette aussi bien le dualisme que le réductionnisme matérialiste : « Toutes les tentatives réductionnistes pour éliminer la conscience sont aussi désespérées que le dualisme qu’elles étaient censées supplanter ; en un sens, elles sont pires parce qu’elles nient l’existence réelle des états de conscience qu’elles étaient supposées expliquer… Les matérialistes veulent aussi, en règle générale, nier que la conscience soit une partie réelle et irréductible du monde réel. Ils veulent soutenir que ce n’est "rien que…”, puis ils choisissent leur candidat favori pour remplir le blanc ; le comportement, les états neurochimiques du cerveau, les programmes d’ordinateurs, etc. » Reste à trouver la réponse à cette question : comment expliquer l’émergence de la conscience ? John Searle avoue son ignorance.

Enfin, d’autres auteurs avancent l’hypothèse d’un « monisme à double aspect » encore appelé « monisme neutre ».