L'ultime choix

Gérard Vigneron · Chapitre 14 sur 44

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L'ultime choix

Le dualisme

Si le monisme matérialiste réduit la conscience à un épiphénomène du monde de la matière et affirme qu’elle est régie par les mêmes lois ou réfute même l’idée de son existence, le dualisme s’oppose à ce dernier dans la mesure où cette approche philosophique considère l’existence de la matière mais aussi celle de l’esprit (ou de la conscience), qui seraient de nature totalement différente. Mais les deux modèles conceptuels appréhendent cette dernière comme une « chose », une substance.

Le point de vue dualiste a été celui qui a été privilégié en Occident pendant des siècles et on peut déjà distinguer cette approche dans les écrits de Platon qui distinguait nettement le corps de l’esprit. Mais pour Ervin

Laszlo[142], le point de vue dualiste est plus précisément un héritage de la distinction qu’opéra Galilée en introduisant la notion de qualités primaires et secondaires. Les qualités primaires sont celles des objets dont la réalité est indépendante d’un observateur. Il s’agit, par exemple, de leur volume, de leur aspect, de leur consistance, de leur mouvement dans l’espace, etc. Les qualités secondaires sont pour leur part introduites par celui qui vit l’expérience et tendent à rendre compte des caractères subjectifs de son expérience. Dénommées qualia, elles incluent, entre autres, la couleur, le goût, le son, etc. Quels que soient les mots que l’on emploie pour tenter de définir ces caractéristiques, pour les dualistes l’expérience subjective et le monde matériel objectif sont de nature tout à fait différente.

D’après Laszlo, Galilée introduisit cette distinction, et donc le dualisme, car il pensait (à tort) que cela le protégerait des foudres de l’Inquisition. Lui et ses élèves pouvaient ainsi continuer à étudier les propriétés des qualités primaires, celles des objets de la nature et du corps de l’homme et des animaux, laissant ainsi l’étude des qualités secondaires, celles de l’esprit mais aussi de l’âme, aux hommes d’Eglise.

Cette approche dualiste fut affirmée d’une façon encore plus radicale par Descartes qui, dans sa tentative de développer une description du réel purement « objective » pour échafauder une science cohérente, étendit sa vision mécaniste de la matière aux organismes vivants et à l’être humain en particulier. Il fut le premier à formuler le problème corps-esprit qui continue à préoccuper le neuroscientifique de nos jours.

En effet, c’est lui qui, en avançant l’hypothèse d’un « dualisme de substance », introduisit au milieu du XVIIe siècle la distinction entre deux ordres de réalité, la matière, le monde extérieur qui s’étend dans l’espace, la « res extensa », « la chose qui s’étend », qui peut être étudiée grâce à l’outil mathématique, et l’esprit, le monde des pensées qui représente pour lui une substance immatérielle, la « res cogitans », « la chose pensante », qui permet de faire l’expérience subjective et immédiate du monde.

Mais, en procédant ainsi, Descartes a tenté de « chosifier » l’esprit (qu’il assimilait à la conscience) et à en faire une substance qui pense. Pour cet auteur, la matière et l’esprit sont donc deux réalités totalement distinctes et ayant chacune une existence propre. Quant à l’être humain, il est lui aussi constitué d’une double nature :

un corps pourvu de dimensions physiques dont le fonctionnement est expliqué en ayant recours à un modèle mécanique obéissant aux lois de la physique,

et l’esprit, entité immatérielle de nature radicalement distincte du corps

physique que Gilbert Ryle[143] dénommait, pour se moquer du dualisme, « le fantôme dans la machine ».

 

Il y a dans l’esprit de Descartes une absence d’interdépendance entre l’esprit et la matière. « Rien de ce qui constitue le corps n’appartient à l’esprit et rien de ce qui constitue l’esprit n’appartient au corps », écrivait-il. Leur nature est si différente (l’une est solide et tangible, tandis que l’autre est immatérielle et intangible) qu’une interaction est difficilement concevable. Il est en effet ardu pour le dualisme de concevoir la présence d’un lien entre le monde abstrait de l’esprit, cette « substance pensante » qui n’a pas de réalité spatiale et qui possède donc des caractéristiques qui sortent du champ de la physique, et celui de la matière et donc du corps constitué d’une « substance non pensante » mais qui possède une réalité dans l’espace. Les deux mondes semblent de nature totalement différente puisqu’ils possèdent des propriétés irréconciliables, l’expérience de la conscience renfermant une qualité subjective dont ne disposent évidemment pas les phénomènes physiques du monde de la matière.

On pourrait résumer le dualisme par cette formule : « Je suis une chose pensante et j’ai un corps. » Il y a donc une stricte division entre la matière et l’esprit puisqu’ils n’ont rien en commun et il manque une notion d’interdépendance, cette approche philosophique ne donnant aucune réponse sur la façon dont peuvent interagir deux domaines de nature totalement différente.

Seule est envisagée une cohabitation dans le dualisme. Aussi, cette approche ne permet pas de rendre compte de l’interface qui peut exister entre l’animé et l’inanimé et donc de répondre à la question : comment se peut-il que l’expérience consciente ait le moindre effet physique et interagisse avec le corps, une entité matérielle pourvue de propriétés physico-chimiques ? Comment, en effet, une conscience immatérielle peut-elle réagir avec un corps physique ?

Pour trouver une solution au problème de la relation entre l’esprit et le corps Descartes avança l’hypothèse qu’ils interagissent au niveau de la

glande pinéale[144] ! Cette réponse totalement discréditée de nos jours était dans tous les cas notoirement insatisfaisante puisqu’elle ne répondait pas à la question : comment quelque chose de purement immatériel peut-il affecter quelque chose de purement matériel comme la glande pinéale ? Le problème de l’interaction causale reste entier.

Cette absence de réponse a profondément discrédité le dualisme aux yeux des philosophes. Quant à la science occidentale, elle a été amenée à nier pendant longtemps une quelconque influence de l’esprit sur le cerveau, ce qui n’a pas été sans conséquence dans l’Art de guérir. Certes, en considérant le corps et l’esprit comme deux entités indépendantes, cela a permis de mener une étude précise du corps, et des avancées techniques importantes ont pu ainsi être réalisées dans le champ médical, mais en faisant fi de l’expérience globale de l’individu. Car « en adhérant au modèle cartésien qui envisageait une séparation nette entre le corps et l’esprit, les médecins furent amenés à focaliser leur intérêt sur le corps-machine et donc à relativiser, si ce n’est à négliger ou même à nier, les

aspects psychologiques, sociaux et environnementaux de la maladie[145] ».

Pourtant, l’être humain est bien un être conscient et le sens commun nous amène à considérer que notre façon d’être, notre façon de vivre, notre état d’esprit, nos pensées, nos émotions, en un mot les expériences que nous vivons ont bien des répercussions sur le fonctionnement cérébral et par conséquent conditionnent notre homéostasie en influençant grandement l’activité des systèmes physiologiques, comme les systèmes immunitaire, endocrinien ou cardiovasculaire. D’autre part, les imageries médicales ont mis en évidence comment l’autorégulation émotionnelle provoquée par une psychothérapie ou par un effet placebo affecte l’activité du cerveau. Inversement, le fonctionnement cérébral exerce des contraintes sur notre champ d’expérience.

Il y a donc bien une interaction entre ces deux entités même si elles sont de nature différente. Le Prix Nobel de médecine Sir J. Eccles est l’un de ceux qui ont tenté de valider cette hypothèse. Pour lui, il y a bien une organisation hiérarchique entre l’esprit et le cerveau, avec un contrôle descendant du premier sur les connexions neuronales, qui s’expliquerait par les lois régissant le monde subatomique. Cet auteur suggère même que « la concentration mentale qu’accompagne une intention ou une pensée méthodique peut produire des événements neuronaux par l’intermédiaire d’un processus qui est analogue aux champs de probabilité de la mécanique

quantique[146] ». Un champ qui peut avoir une action sur les microsites

que représentent les synapses. Dans son livre[147], Jean Staune donne l’image suivante pour expliquer l’hypothèse d’Eccles : « Pour Eccles, l’esprit est comme un scanner qui lit l’état d’activation des neurones et qui influence cette activation de façon analogue à un champ d’activation quantique, champ qui n’a ni masse, ni énergie, mais exerce pourtant une influence causale en modifiant la probabilité que certains événements se produisent. En physique quantique, tout le monde admet l’existence d’un tel champ déterminant les états de la matière et de l’énergie, mais ne s’y réduisant pas. Alors pourquoi ne pas admettre cela en neurosciences demande Eccles ? »

Le philosophe des sciences Henry Margenau envisage lui aussi l’éventualité d’une action des processus mentaux sur des phénomènes neurologiques en se servant de l’outil de la physique quantique.

Quoi qu’il en soit et malgré ses limites, l’approche dualiste a permis à la science de s’affranchir des croyances distillées par les religions dogmatiques au sujet de la compréhension du monde et a ainsi facilité l’étude de la réalité objective. Car la difficulté à résoudre le problème de l’interrelation entre l’esprit et le corps a conduit inévitablement à l’élimination de l’étude de l’un ou l’autre des constituants du couple corps-esprit. Les matérialistes ont privilégié l’étude de la « chose » matérielle et donc du cerveau en considérant que les qualités de nos expériences se réduisaient à des stimulations neuronales. Certes, les neurosciences parviennent à établir des corrélations entre des stimuli et des processus neuronaux localisables dans certaines zones du cerveau. Mais ces corrélations ne nous disent rien de l’aspect qualitatif de l’expérience que nous vivons. Un fossé important entre la description neurologique et la façon de vivre l’événement est corrélé à cette modification neuronale. Le

matérialisme qui affirme que « tout est physique[148] » est incapable de déterminer la place de la conscience dans un monde régi par des lois physiques, car « la seule entité que la science peut installer effectivement sous sa loupe grossissante est la matière, distribuée dans l’espace-temps, et

gouvernée par les lois de la physique[149]».

Il n’en reste pas moins que la dichotomie corps-esprit, conscience-cerveau, monde intérieur-réalité extérieure, reste toujours un sujet d’interrogations et de controverses en neurosciences et témoigne bien de la persistance d’une forme de dualisme, même lorsque les scientifiques prétendent la rejeter.

Cette réflexion sur l’existence d’un lien entre l’esprit et le corps opposa aussi les matérialistes aux spiritualistes partisans d’une certaine autonomie de l’esprit. Elle continue à alimenter des débats animés, mais, au fur et à mesure du développement de la science, la position des matérialistes est devenue prépondérante, car ces derniers ont su établir une méthode qui, grâce à une approche objective, a révélé les lois les plus mystérieuses de l’univers physique. Si bien qu’à la suite de Descartes, Newton pouvait affirmer que l’univers était un gigantesque mécanisme fonctionnant selon des lois qu’il était possible de formuler mathématiquement. Les succès technologiques résultant de cette approche, accumulés au cours des siècles levèrent tout doute sur le fait que ces lois reflétaient bien la réalité.

Mais ce modèle matérialiste suscite de nombreuses interrogations comme : qu’est-ce qu’une pensée pour un matérialiste ? Ou encore peut-on réduire la conscience à un simple phénomène physique et doit-on s’en tenir à l’observation des mécanismes neuronaux pour répondre à cette question en considérant qu’il est légitime de réduire les états mentaux (nos pensées, nos désirs, nos réflexions) à une activité neuronale descriptible en processus physico-chimiques ? D’autre part, est-il justifié de faire abstraction de la dimension subjective de l’être humain ou d’affirmer qu’elle ne représente qu’un épiphénomène sans importance pour le fonctionnement de l’organisme ? Bref, est-il juste de soutenir le fait que de ressentir une émotion est sans conséquence et qu’à terme la psychologie va se fondre dans la neurobiologie ?

De cette distinction fondamentale entre les démarches objective et subjective est née une vision purement mécaniste de l’univers mais aussi de l’être humain selon laquelle tout se réduit à un monde matériel soumis à des forces et des lois naturelles que le scientifique peut observer de l’extérieur et donc de manière parfaitement objective.

Enhardis par toutes ces prouesses techniques dont notre société occidentale profite sans compter, de nombreux scientifiques restent néanmoins conscients que le paradigme physicaliste ne nous fournit pas un modèle abouti de la dimension humaine, puisqu’il fait totalement abstraction de la vie intérieure, de la dimension subjective de l’existence. Ce modèle, encore appelé monisme matérialiste, rejette en effet tout un pan de l’expérience humaine puisque seule l’approche objective est considérée comme valide pour acquérir des connaissances, que ce soit sur le monde matériel ou sur l’être humain réduit à une machine. Tout sentiment de subjectivité est totalement banni dans cette tentative scientifique pour comprendre le monde. Par conséquent, que ce soit l’approche dualiste ou celle du monisme matérialiste, aucune des deux ne permet de répondre aux questions du rapport entre l’esprit et le corps. L’énigme de la nature de la conscience et de sa relation avec le corps reste toujours aussi grande.