L'ultime choix
Témoignage de D.
« Il n’y a que deux façons de vivre sa vie : l’une en faisant comme si rien n’était un miracle, l’autre en faisant comme si tout était un miracle. »
– Albert Einstein
D. est un ancien toxicomane maintenant âgé de 50 ans qui a été aussi longtemps porteur du virus de l’hépatite C. J’ai eu l’occasion de le soigner dans les années 1980, puis il est parti s’installer en Martinique. C’est lors d’un séjour dans un hôpital ayurvédique en Inde que j’ai eu la surprise de le retrouver. Pour être franc, lorsque je l’ai reconnu, je n’étais pas particulièrement enchanté car j’appréhendais que sa faconde, mais aussi ses angoisses, ne viennent troubler le calme nécessaire au bon déroulement du traitement que je suivais pour me soigner. Mais rien de tel ne se produisit. Cet homme était resté le méridional exubérant qu’il était, mais depuis notre dernière rencontre il avait gagné en profondeur. C’est lors de ce séjour et des balades que nous partagions dans les rizières autour du centre de soins qu’il me décrivit l’itinéraire de vie qu’il avait accompli.
Il avait été pendant de nombreuses années héroïnomane. Trente ans après, du groupe qu’il formait avec ses compagnons de galère dans sa petite ville du Vaucluse et dont le nombre se situait autour de la trentaine, il est le seul rescapé. Tous les autres sont passés de vie à trépas. Quand il n’eut plus assez d’argent pour se payer sa dose quotidienne, il décida de se faire aider pour se sevrer de son addiction en se faisant prescrire de la méthadone, mais continua à consommer du cannabis à fortes doses quotidiennes jusqu’à ce jour de 2008.
Ce jour-là, une « amie » sur Facebook lui envoya une vidéo d’un gourou indien. En la visionnant, D. vécut ce qu’il nomme « un état d’extase ». Quand je lui demande de préciser ce que ce terme recouvre pour lui, il est dans l’incapacité de me donner plus de détails ; les mots lui manquent. « L’expérience est indicible. Cela transcende tout ce que je pouvais connaître. J’étais dans un autre monde », me répond-il. Ce qu’il peut décrire par contre, ce sont les changements qui se sont opérés très rapidement. Non seulement il arrêta séance tenante de prendre toute substance psychotrope, mais surtout cette expérience provoqua en lui un véritable retournement, un tsunami intérieur qui se traduisit par « la sensation physique de reliance avec la nature et la perception d’un autre niveau de la réalité ». Il découvrit aussi un sentiment profond de paix qui lui était resté jusque-là totalement inaccessible.
« J’ai eu l’impression de me retrouver, de restaurer un lien profond avec moi-même qui s’était rompu depuis bien longtemps. C’est comme si je me révélais à moi-même. Vivre ce type d’expérience est magique ; j’avais accès à une perception totalement différente de la vie, comme si un voile avait toujours été présent devant mes yeux et que d’un seul coup, il se déchirait. J’avais la capacité de regarder ce que j’étais d’une façon totalement différente. J’étais, par exemple, plus conscient de la mauvaise relation qui s’était établie avec ma mère qui m’avait détruit et je suis devenu peu à peu un fin connaisseur de ma névrose ! J’étais enfin moi-même et en même temps plus conscient de tout ce que la vie pouvait m’apporter. J’avais le même regard que celui de l’enfant qui, émerveillé, ouvre de grands yeux sur le monde. Je n’avais de cesse d’honorer la vie. »
Cette expérience dura six mois, puis la vie reprit son cours. « Ce n’est pas la réalité qui a changé mais c’est moi et ma façon de la percevoir. Ce n’est pas parce que j’avais fait cette expérience que tout était résolu. Tous les jours je dois faire la vaisselle, m’occuper de mes filles, trouver du travail pour subvenir à mes besoins même s’ils sont minimes. En tant que fils d’agriculteurs, je sais parfaitement que la vie demeure un grand champ que je dois labourer sans cesse pour pouvoir récolter des fruits et des fleurs. Il faut du temps pour que ce processus puisse arriver à son terme. »
« Tu connais certainement cet ouvrage de Jack Kornfield, Après l’extase, la lessive », me dit D. en me tendant le livre. « J’ai noté ces quelques lignes qui résonnent encore en moi et que je vais te lire : "Auparavant, ma vie ressemblait à un garage encombré dans lequel je passais mon temps à me cogner contre les étagères et à me juger moi-même ; aujourd’hui, c’est comme si j’avais déménagé dans un hangar à avion avec les portes ouvertes. Toutes mes vieilles affaires sont là mais elles ne m’encombrent pas comme avant… maintenant je suis libre de bouger et même de voler.” Aujourd’hui, je ne cesse de remercier la vie pour tout ce qu’elle m’apporte et je me dis que j’ai eu beaucoup de chance. Depuis 2018, à la suite d’un nouveau traitement, je ne suis plus porteur du virus de l’hépatite C. Tout baigne pour moi. Je voudrais te préciser encore une chose. J’ai essayé plusieurs fois de visionner à nouveau cette vidéo je ne l’ai jamais retrouvée. Elle a disparu de YouTube ! »
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On attribue à Tchouang-tseu, philosophe taoïste du IVe siècle av. J.-C., ce commentaire : « Confucius alla rendre visite à Lao Tseu… Ce dernier se tenait immobile, il n’avait pas l’air d’être un homme. Confucius se plaça hors de sa vue et attendit. Puis il se présenta devant lui et lui dit :
– Je ne sais pas si je dois croire ce que j’ai vu. Tout à l’heure, vous étiez comme un arbre mort, comme si vous eussiez oublié les choses et quitté le monde humain, vous êtes maintenant dans une absolue solitude. »
Lao-tseu lui répondit :
« J’évoluais à proximité du début des phénomènes. »
Confucius :
« Que voulez-vous dire ? »
Lao-tseu lui répondit :
« Il s’agit de quelque chose que notre esprit est impuissant à saisir et devant quoi nous restons bouche bée. »
Le témoignage de D. et ce commentaire de Tchouang-tseu relatent des expériences qualifiées de spirituelles ou de mystiques. Elles semblent bien énigmatiques, mais vu leur nombre important, elles représentent des données de grande valeur pour percer le mystère de la nature de la conscience. Elles se produisent dans des conditions diverses et, le plus souvent, nous ne savons pas comment les provoquer. Toutefois, qu’elles apparaissent spontanément ou au cours d’une méditation, d’une séance de yoga ou d’hypnose, leur étude contribue à nourrir une véritable méthodologie de l’expérience intérieure. Malheureusement, la plupart des personnes qui vivent ce type d’expériences restent silencieuses car elles craignent de ne pas être comprises. Elles savent pertinemment que la lecture qu’elles font de la carte du monde ne correspond pas à celle élaborée par les scientifiques, qui seuls sont habilités à le faire. Aussi est-il intéressant de prendre en considération ce type d’expériences lorsqu’elles touchent les scientifiques. C’est pour cette raison que je vais relater maintenant celle qui est survenue, un peu malgré elle, à Marjorie