L'ultime choix
Les expériences provoquées par les substances psychoactives
Certes, il est difficile d’admettre qu’un bon fonctionnement cérébral ne soit pas nécessaire pour vivre des expériences cognitives conséquentes, et pourtant les preuves de la réalité des expériences de mort imminente continuent d’être recueillies dans le cadre de protocoles scientifiques élaborés avec rigueur et ne cessent de s’accumuler. Elles témoignent bien de situations dont le contenu expérientiel est plus riche que lorsque le fonctionnement cérébral est optimal, des situations qui montrent qu’il est possible de faire l’expérience d’une réalité transcendant la réalité ordinaire. L’hypothèse matérialiste de la conscience ne peut rendre compte de ces situations.
Les expériences provoquées
par les substances psychoactives
« Le désir de se transcender… est et a toujours été l’un des principaux appétits de l’âme. »
– Aldous Huxley, Les portes de la perception.
J’avais rencontré Vincent[248] lors d’un séjour au Pérou en 2011. C’était un être très attachant, mais il émanait de lui une grande souffrance et il n’était pas nécessaire d’être un thérapeute expérimenté pour s’apercevoir que cet homme avait été blessé par la vie.
Manifestement, nous avions su, mon épouse et moi, créer une relation de confiance suffisamment forte pour qu’il puisse se confier et partager avec nous son profond désarroi. Agé d’une trentaine d’années, il venait de se séparer de sa compagne, faisait un travail qui ne le satisfaisait absolument pas, n’y trouvant aucun sens, et était dépendant au cannabis dont il était obligé de prendre plusieurs doses quotidiennes. Nous avions échangé sur nos trajets de vie respectifs et c’est ainsi qu’il nous avait appris que son père s’était suicidé en sa présence alors qu’il était jeune adolescent. Depuis, il était habité par une profonde colère qui pouvait le conduire à être très violent et rendait toute relation affective ou professionnelle très problématique. Il avait entrepris depuis son adolescence de nombreuses psychothérapies mais sans aucun résultat.
Devant ses multiples échecs et décidé à trouver un équilibre de vie plus harmonieux, il s’était mis à la recherche d’autres solutions que celles proposées par la médecine occidentale. Sur les conseils d’un ami psychothérapeute, il s’était intéressé à l’indication de l’ayahuasca pour les problèmes de toxicomanie mais aussi pour soigner les troubles de l’humeur. C’est ainsi qu’il s’était retrouvé dans la forêt amazonienne auprès d’un curandero pour suivre une diète et prendre le breuvage que les peuples indigènes appellent « la liane des morts », l’ayahuasca. Une médecine dont l’utilisation est prohibée en France, car considérée comme une drogue, mais qui est pour tous les peuples du bassin de l’Amazone une plante sacrée utilisée depuis plus de 5 000 ans pour « l’enseignement » qu’elle procure.
Je me souviens parfaitement de ce jeune Parisien pour qui la nature était un milieu étrange si ce n’est dangereux et qui, effrayé de se retrouver seul en pleine forêt amazonienne dans son « tambo » – un simple abri ouvert aux quatre vents et recouvert d’un toit de feuilles –, s’était empressé, avant de s’y rendre, d’acheter une machette pour se protéger de l’attaque éventuelle d’un animal sauvage. Mais à peine l’avait-il sortie de son sac que le curandero l’avait saisie. Peu rassuré de se voir ainsi dépossédé de son arme, il avait alors bougonné quelques mots mais avait dû s’incliner devant la détermination intransigeante du guérisseur qui, nullement impressionné, refusa d’obtempérer, lui faisant remarquer qu’elle ne serait d’aucune utilité pour lutter contre les moustiques ou les différents insectes de toute taille qui ne manqueraient pas de se glisser sur sa couche. Ces propos quelque peu provocateurs n’avaient rien de rassurant pour lui. Malgré tout, il réussit à surmonter sa peur et resta dans la forêt tout le temps requis.
L’année suivante, lors d’un nouveau séjour à Tarapoto, nous avons eu la surprise de le rencontrer une autre fois. Avant même qu’il ne se livre à nouveau, nous avons été alors frappés par le changement d’expression de son visage et d’une façon générale par son comportement. Plus avenant, plus souriant, et manifestement très heureux de nous retrouver, il nous avait alors appris qu’à son retour d’Amazonie, il avait réussi à réaliser des changements qu’il n’avait cessé de repousser depuis de nombreuses années. Il n’était plus dépendant au haschich, avait changé de travail et entrepris des études pour devenir psychologue.
* * * * *
Ce récit n’a aucune valeur scientifique et pourrait même paraître très anecdotique s’il ne venait corroborer d’autres témoignages relevés depuis une quarantaine d’années et qui ont amené les scientifiques à s’intéresser à l’effet thérapeutique non seulement de l’ayahuasca mais d’une façon plus générale des substances psychoactives.
En février 2019, une thèse en médecine a été soutenue à l’université de Toulouse par le psychiatre Sami Sergent. Le titre était : Intérêt de la psilocybine, de l’acide lysergique diéthylamide (LSD) et de la diméthyltryptamine (DMT) dans la dépression : une revue de la littérature. Cette thèse avait donc pour objectif de présenter l’ensemble des travaux scientifiques relatant les effets de ces molécules sur l’homme afin d’en dégager un intérêt thérapeutique dans la dépression. La soutenance de cette thèse témoigne de l’intérêt suscité à nouveau par les substances psychoactives en médecine. Elles avaient totalement disparu du champ médical dans les années 1960 du fait de leur utilisation quelque peu débridée dans un but récréatif avec toutes les dérives et les conséquences dommageables que cela a entraînées. David E. Nichols, professeur émérite de pharmacologie à l’université Purdue (USA) regrette le temps perdu et est convaincu que « si nous n’avions pas cette diabolisation (des substances psychoactives), nous en saurions beaucoup plus sur ce qui rend les gens heureux, tristes, déprimés ». Toutefois, depuis quelques années des études sont à nouveau menées sur leurs effets thérapeutiques.
Elles sont conduites évidemment dans des conditions de sécurité maximale pour éviter tout effet préjudiciable au patient, d’autant plus que le déroulement de ce type d’expériences est souvent imprévisible et diffère grandement selon la personne, le contexte environnemental et la dose de la substance. Leur prise se réalise donc dans un cadre psychothérapeutique élaboré avec rigueur par des professionnels expérimentés et ayant reçu une formation particulière. Ces professionnels insistent plus précisément sur deux éléments : le set et le setting. Le setting fait référence à l’environnement immédiat mis en place pour créer un espace sûr dans lequel le patient va pouvoir vivre son expérience en toute sécurité. Le set fait quant à lui référence à l’état d’esprit du patient qui doit être aussi serein que possible pour que l’expérience lui soit bénéfique.
Ces études sont déjà très avancées et il ne fait aucun doute que, dans les années qui viennent, la prescription sur ordonnance de ces substances sera derechef autorisée tellement leurs effets sont prometteurs dans des situations où les médecins ne disposent plus de traitement efficace, comme les formes de stress post-traumatique sévères, ou les états mélancoliques profonds… et il est vrai qu’une étude menée à l’hôpital Johns-Hopkins sur des sujets qui avaient vécu une expérience de conscience élargie sous l’effet de substances psychoactives a montré que 94 % des sujets la décrivaient comme l’une des cinq plus importantes, ou comme l’expérience la plus importante de leur vie.
En France, alors qu’elles ne présentent aucun caractère addictif, elles sont toujours considérées à ce jour comme des stupéfiants et leur utilisation est
interdite même à titre expérimental [249]. Il ne s’agit pas pour moi d’encourager leur consommation mais plutôt de montrer ce qu’elles apportent dans la compréhension de l’expérience de la conscience. Certains auteurs comme le psychiatre Stanislas Grof pensent qu’elles constituent pour l’étude de la conscience ce que le microscope a été pour la biologie : un outil pour mieux percer ses mystères.
Il existe de par le monde plus d’une centaine de plantes psychoactives différentes qui ont été identifiées dans des fouilles archéologiques. Cela indique que les peuples indigènes connaissaient leurs vertus. On s’en servait pour leur pouvoir thérapeutique mais aussi pour leur capacité à relier l’homme au monde des esprits, au monde invisible, peuplé de forces qui le dépassent. En réalité, en se penchant une fois de plus sur ces substances, la science occidentale redécouvre ce qui est certainement la pratique médicale la plus ancienne. Dans toutes les civilisations, à l’exception de la civilisation préindustrielle, l’accès à des états modifiés de conscience obtenu par des plantes psychoactives était considéré comme essentiel aussi bien dans un but thérapeutique que pour se relier à d’autres dimensions de la réalité. La prise d’une substance psychoactive était même le plus souvent la norme dans le cadre thérapeutique, que ce soit pour le guérisseur, quelquefois pour le patient ou même à certaines occasions pour la totalité de la communauté concernée par le problème à traiter. Accéder à des états de transe demandait pourtant un investissement important aussi bien en temps qu’en énergie pour installer un rituel qui soit sécurisant et permettre à l’effet de la substance psychoactive de se déployer à son maximum. Ce qui prouve l’intérêt que portaient nos ancêtres à ce type d’expériences qui revêtent un caractère universel puisqu’elles sont observées sous toutes les latitudes.
On retrouve de tels rituels en Egypte ancienne, mais aussi lors des mystères dionysiaques et des mystères d’Eleusis en Grèce antique. Lors de ces derniers, auxquels ont été initiées des personnalités aussi prestigieuses que Pindare, Platon, les empereurs Auguste et Hadrien, ainsi que Cicéron (qui en témoigna par ces mots : « Nous y avons appris non seulement à
vivre heureux, mais à mourir avec une meilleure espérance[250] »), il était absorbé en un breuvage, le kikéon, dont la composition reste encore
imprécise [251] mais qui était constituée de substances psychoactives. En Inde était utilisé le soma, un breuvage qui contenait d’après les ethnobotanistes, une plante psychoactive dont la nature est restée secrète.
De nos jours est utilisé en Amazonie – et ce, depuis plus de 5 000 ans – un breuvage appelé ayahuasca. C’est une décoction préparée à partir de différentes plantes. On retrouve le plus souvent des feuilles de Psychotria viridis, aussi appelée la chacruna, et des morceaux de liane (Banisteriopsis caapi) appelée elle aussi ayahuasca. La chacruna apporte la diméthyltryptamine (DMT) qui possède un puissant effet psychotrope et
augmente la concentration de sérotonine dans les synapses[252]. Ce neuromédiateur est réputé pour avoir un effet antidépresseur. Mais la DMT est inactive par voie orale car elle est dégradée par un enzyme, la monoamine oxydase (MAO) largement répandue dans notre organisme. Il faut donc la présence d’un inhibiteur de la MAO (un IMAO) pour que la DMT puisse être absorbée par voie digestive. C’est précisément l’action de la liane qui est riche en béta-carboline, un puissant alcaloïde, inhibiteur de l’enzyme monoamine oxydase (IMAO), permettant ainsi à la DMT présente dans la chacruna d’être active par voie orale. C’est donc l’association des deux plantes qui va rendre le breuvage efficace et provoquer des expériences curatives et même spirituelles, d’où leur nom de plantes
enthéogènes [253].
D’une façon générale, les tryptamines que l’on retrouve dans l’ayahuasca, la psilocine, principe actif du champignon psilocybe, l’ibogaïne issue de l’écorce d’un arbre, l’iboga, mais aussi les substances synthétiques comme le LSD, et d’autre part les phénéthylamines que l’on retrouve dans la mescaline issue du peyotl ont tous en commun une action sur les voies sérotoninergiques. Il existe donc une parenté moléculaire forte entre le neurotransmetteur, la sérotonine, dont les récepteurs sont distribués dans tout le cerveau (mais aussi dans le système digestif) et ces substances psychoactives. Cette proximité expliquerait l’efficacité de ces substances dans le traitement des troubles de l’humeur, du syndrome post-traumatique ou des dépendances.
Il est donc tout à fait légitime que les scientifiques aient tenté de percer le mystère de ces différentes molécules pour enrichir la pharmacopée, en particulier dans le traitement des affections que je viens de citer. Mais cette approche est uniquement pharmacologique et demeure très réductrice par rapport à la façon dont elles sont considérées par les peuples premiers. Leurs guérisseurs, qui savent par expérience que le monde physique n’est qu’une partie infime de la réalité, font appel à des plantes psychoactives pour accéder aux domaines de l’invisible, de l’intemporel, de l’illimité et percevoir cette dimension qui reste inaccessible à notre conscience de veille habituelle.
En ce qui concerne l’ayahuasca par exemple, les peuples amazoniens la considèrent comme une plante sacrée qui éclaire la conscience et apporte une forme de connaissance grâce à des expériences transpersonnelles qui donnent l’occasion de contacter un autre que soi, l’esprit de la plante, de la nature…
Il en est de même pour les champignons sacrés à psilocybine dont la consommation par l’homme remonte à plus de 7 000 ans. On retrouve dans le désert du Sahara, sur le site du Tassili, en Algérie, des fresques datant de 7 000 à 9 000 ans sur lesquelles sont représentés des hommes et des psilocybes.
L’effet de la psilocybine a été le sujet de deux études randomisées en double aveugle publiées en novembre 2016 dans la revue The Journal of Psychopharmacology. Ces études avaient pour objectif de tester son efficacité dans le traitement de l’anxiété et de la dépression chez des patients confrontés à un cancer incurable. Les résultats montrent qu’une seule dose de psilocybine réduit ces troubles de 60 à 80 % chez des patients résistant à tout traitement antidépresseur, et que les effets bénéfiques peuvent persister plusieurs mois après la prise. De plus, ces patients décrivent cette expérience comme de type « mystique ». Ils témoignent d’une sensation d’infini qui transforme durablement leur vision de leur propre mort.
Une autre étude publiée en février 2020 a eu pour but de mesurer la réponse à l’IRM fonctionnelle chez des patients dépressifs après la prise de la psilocybine. On constate, lors de cet examen pratiqué vingt-quatre heures après la prise de la substance, une modification des connexions entre l’amygdale, une structure cérébrale profonde liée aux réactions de peur, et le cortex préfrontal. On note que plus la modification de cette connectivité est grande, plus le patient a des chances de voir ses symptômes disparaître par la suite.
D’autres expériences ont été vécues après une seule prise de psilocybine ou de LSD au cours desquelles le sujet voit disparaître les frontières entre le soi et le non-soi et ressent un sentiment de fusion avec un « tout » illimité, des expériences que l’on peut là encore définir comme « mystiques ». Toutes ces expériences occasionnent de surcroît une augmentation significative de l’ouverture d’esprit (tolérance, curiosité, intérêt et compréhension pour des idées qui diffèrent des siennes) persistant au moins un an après la prise.
Mais le point commun de tous ces témoignages est leur caractère ineffable. Les sujets sont convaincus d’avoir vécu une expérience essentielle, plus réelle que la réalité de leur quotidien, mais sont incapables de trouver les mots appropriés pour décrire l’étendue de cette expérience.
D’autres recherches ont été réalisées au Canada, en Israël, aux Etats-Unis
et en Suisse au sujet de l’effet de la MDMA [254] dans le traitement des troubles dus au stress post-traumatique consécutifs à des événements particulièrement douloureux (accident, deuil, agression, ou catastrophes naturelles) qui mettent le sujet en état de sidération. Le recueil des informations fournies par l’imagerie médicale montre que la prise de cette substance « éteint » l’amygdale et favorise la sécrétion de la sérotonine, qui améliore l’humeur. Accompagné et assisté là encore par un professionnel compétent, le sujet peut alors « digérer » le souvenir de l’expérience traumatisante pour la dépasser. Les premiers résultats publiés en 2015 montrent que « deux tiers des 90 sujets ayant pris de la MDMA trois fois au cours des premières séances d’une psychothérapie ayant duré plusieurs mois ont été considérés comme guéris par la suite », déclare Rick Doblin,
directeur général de MAPS [255]. « Après le traitement et ensuite pendant des années, ils sont restés complètement asymptomatiques. » D’où le lancement des essais cliniques avec davantage de patients en 2018.
Quelles que soient les substances psychoactives, elles agissent sur presque toutes les dimensions de la cognition et de la perception, interfèrent avec presque tous les réseaux cérébraux et seraient plus particulièrement capables de réparer les circuits dysfonctionnels dans les troubles de l’humeur et de l’anxiété. Mais il se dessine un mode d’action spécifique qui a pour cible un réseau particulier de neurones : « le réseau du mode par défaut ». Ce réseau désigne les régions qui restent actives lorsque le cerveau ne « fait rien », que l’attention n’est pas focalisée. Sa fonction reste encore mystérieuse mais il semblerait qu’il soit impliqué dans le phénomène de la conscience de soi et il est aussi associé à la survenue de pensées introspectives et aux ruminations que l’on retrouve fréquemment dans la dépression. Dans ce cas, on constate une suractivation et une hyperconnectivité de ce réseau.
L’hypothèse qui est retenue actuellement est que les substances psychoactives mettent au repos le réseau du mode par défaut (RMD) et induisent au contraire une augmentation globale de la connectivité fonctionnelle du cerveau. Cette hyperconnectivité intéresse même des zones cérébrales qui, d’ordinaire, ne communiquent pas ensemble. D’habitude, des groupes de neurones indépendants les uns des autres effectuent différentes fonctions spécifiques, comme la vision, l’ouïe, le mouvement… Sous l’effet des substances psychoactives, la neuroplasticité cérébrale est renforcée, le fonctionnement cloisonné de ces groupes de neurones disparaît et on obtient un cerveau plus intégré, plus unifié dont les neurones communiquent en réseau hyperconnecté. Cette mise en réseau expliquerait l’effet de synesthésie – mélange des perceptions sensorielles qui conduit à entendre des couleurs ou à voir des sons par exemple – rapporté par les expérimentateurs.
Cette hyperconnectivité se fait donc au détriment de la connectivité fonctionnelle au sein du RMD, ce qui pourrait expliquer la diminution de la rumination anxieuse sous l’effet des substances psychoactives. Ce processus pourrait être assimilé à un mécanisme de « réinitialisation » du RMD qui induit une meilleure cohérence de ce réseau et donc la reprise d’un fonctionnement normal. En mettant au repos ce réseau, les substances psychoactives facilitent sa reconfiguration. Elles fragilisent en quelque sorte l’architecture des structures du soi, responsable de ruminations de pensées déplaisantes, de répétitions de comportements qui sont source de souffrance, et provoquent alors chez le sujet l’impression d’être une entité moins isolée, d’être plus relié aux autres et à l’environnement. Pour caractériser cette sensation on parle d’« assouplissement des mécanismes de défense de l’ego » ou encore de « dissolution de l’ego » associée à un sentiment de connexion accrue avec les autres et le monde extérieur.
Certains auteurs définissent l’impact des substances psychoactives par le terme de « sismothérapie chimique et consciente », une forme d’électrochoc qui modulerait la plasticité cérébrale en favorisant la réorganisation des connexions entre différents réseaux neuronaux.
Les substances psychoactives ont donc pour effet d’augmenter la connaissance de soi, corrélée à une augmentation des capacités d’adaptation. De plus, leur effet se traduit par une préoccupation plus importante pour des questions d’ordre spirituel qui, encore une fois, ne renvoient aucunement à une pratique ou à une croyance religieuse.
Pour les neuroscientifiques, observer comment ces substances psychoactives modifient le fonctionnement du cerveau revient donc à étudier la conscience comme phénomène biologique. Mais, encore une fois, considérer l’expérience de la conscience comme étant uniquement la résultante d’un phénomène biologique est désespérément réducteur. Bien évidemment, il ne fait aucun doute que les substances psychoactives ont un effet sur la physiologie cérébrale, mais elles ne se réduisent pas à ce seul facteur. Les neuroscientifiques – sauf les rares qui ont vécu l’expérience – se trouvent dans la même situation que la scientifique Mary imaginée par Franck Jackson, qui connaissait parfaitement la physiologie de la vision mais était incapable de préciser « ce que cela fait » de percevoir un ciel bleu. Ils sont aussi incompétents pour définir « ce que cela fait » que de vivre l’expérience créée par une plante psychoactive. Tout un pan de l’expérience leur échappe, en particulier la dimension spirituelle ou transpersonnelle de cette expérience, et son caractère initiatique dont témoignent un nombre important de ceux qui ont pris des substances psychoactives. Les témoignages de ces derniers valident l’hypothèse que ces substances ne sont pas réductibles à un simple remède qui provoque des modifications cognitives ou émotionnelles conduisant le patient à être mieux avec lui-même, mais aussi à mieux « fonctionner » dans notre société.
On peut donc affirmer que l’effet de la prise de substances psychoactives se manifeste sur deux plans différents. D’une part, en produisant un effet cognitif et une amélioration de l’état émotionnel qui se révèle par l’émergence de matériaux inconscients se dévoilant souvent sous la forme de visions (et non pas d’hallucinations !). Cette émergence facilite un processus d’individuation, c’est-à-dire la possibilité d’atteindre un état
d’être que Jung définissait comme étant le Soi [256], une forme d’unité intérieure. D’autre part, ceux qui en font l’expérience soulignent comment elle leur a permis d’accéder à d’autres dimensions de la réalité, d’où le caractère transpersonnel de cette expérience.
Le sujet voit donc se modifier l’image qu’il se faisait de lui-même, et en outre il s’affranchit des limites du champ d’expérience vécu d’ordinaire pour accéder à une dimension subtile de son être, une dimension qui est difficile à définir précisément et dont la connaissance est le fruit d’une expérience ineffable. C’est pourquoi le terme enthéogène est attribué à ces
substances, qui favorisent la libération de la force créatrice en soi[257] et créent la possibilité de dialoguer directement avec elle. Ces expériences transpersonnelles se traduisent aussi par la sensation de se relier plus facilement à l’ensemble des formes de vie et de ressentir de manière intime, derrière l’apparente dualité de l’existence, une forme d’unité avec toute l’humanité et le cosmos dans son ensemble.
Les substances psychoactives nous introduisent donc à cette dimension plus profonde de notre être et nous permettent d’en faire viscéralement l’expérience. Elles ouvrent les portes de la conscience. Mais comment partager cette conviction alors que celui qui n’a pas vécu l’expérience la juge incompréhensible, sinon délirante, et la déprécie en la définissant d’un terme très péjoratif, celui d’ hallucination ?
Il n’empêche, ces expériences transpersonnelles me semblent essentielles. Elles amplifient un mouvement naturel qui pousse l’humain à écouter cette aspiration existentielle venue du plus profond de lui-même et à exprimer la totalité de son être dans un dépassement de lui-même, qui lui permet de découvrir des aspects de la réalité restés invisibles jusque-là. En effet, ces expériences donnent accès à des aspects de la réalité auxquels nos organes des sens ne nous permettent pas d’accéder d’ordinaire. L’analogie qu’emploient certains auteurs est celle du spectre de la lumière : nous ne sommes capables d’avoir accès qu’à une infime partie des fréquences lumineuses, les autres demeurant imperceptibles. Pourtant, elles nous affectent bien comme les rayons X ou les ultraviolets.
La connaissance de notre nature transcendante comme celle d’une dimension illimitée au-delà de l’espace-temps devient alors naturellement un chemin de vie… Chaque pas effectué dans le but d’étancher cette soif de connaissance représente une étape vers la réalisation de soi, mais aussi une compréhension de plus en plus élaborée de la réalité du monde.
Les tenants d’un rationalisme pur et dur auraient tendance à penser que ces expériences ne sont que le fruit de l’imagination, des hallucinations, ou au mieux le fruit de processus neuronaux, mais qui en réalité ne nous apprennent rien de ce que peut être la réalité ultime. Par contre, celui qui fait l’expérience d’expansion de conscience la vit comme une forme d’initiation. Elle lui permet de le révéler à lui-même mais lui offre aussi une voie de connaissance qui lui fait approcher et sonder ce qui, au cœur de la réalité, ne peut être vu, senti ou touché. En donnant la possibilité à l’être humain d’accéder à des niveaux de conscience différents de celui de l’état de veille, ces expériences de conscience élargie sont l’occasion de contacter cette dimension au-delà de l’espace-temps et ainsi d’éprouver la profondeur de l’expérience humaine. Ces situations constituent donc un acquis essentiel dans le processus de connaissance de la véritable nature de l’être humain.
Le matérialisme avait réussi à convaincre l’homme occidental qu’il n’était qu’un dispositif mécanique, un homme-machine dénué de toute signification, vivant dans un univers fonctionnant avec la précision et la cécité d’une machine. Et il est vrai que « la conception du monde en faveur à notre époque renferme un élément considérable de ce que l’on peut appeler le mode de penser[sic] "rien que”. Les êtres humains, admet-on plus ou moins tacitement, ne sont rien que des corps… les seuls éléments véritables sont la matière et l’énergie sous leurs aspects mesurables ; les valeurs ne sont rien que des illusions… ; les événements mentaux ne sont que des épiphénomènes produits par la physiologie et reposant entièrement sur elle ; la spiritualité n’est rien que des désirs pris pour la réalité, et que
du sexe mal dirigé; et ainsi de suite [258] »… Là réside une méprise fondamentale du paradigme matérialiste, car ce sont justement les expériences transpersonnelles ou spirituelles qui nous enseignent la nature de la réalité et sa dimension la plus profonde dont la nôtre serait issue. Elles sont le plus souvent ineffables, mais voilà que les substances enthéogènes nous permettent d’en faire l’expérience et de découvrir une autre perspective, celle d’un monde porteur de sens, un monde qui ne procède pas d’une somme d’objets sans rapport les uns avec les autres, et organisée de façon aléatoire, mais qui est un ensemble cohérent d’événements et de processus étroitement liés se produisant de manière coordonnée. Nous soulevons alors le voile d’illusions qui nous cachait le Réel et nous faisait percevoir une réalité fragmentée pour découvrir enfin une dimension définie par une profonde interdépendance entre soi et les autres mais aussi entre soi et l’univers. Tout est interconnecté. Le prisme que représente notre système de référence à la réalité cessant temporairement de fonctionner produit une ouverture de la conscience facilitant l’accès à des aspects invisibles ou cachés de la réalité. Se dévoile alors une vision organique du monde qui considère tous les constituants de l’univers comme les parties intégrantes d’un tout harmonieux. Nous faisons alors l’expérience de « voir l’univers dans un grain de sable, un paradis dans la fleur sauvage, tenir
l’infini dans la paume de la main et l’éternité dans une heure[259] ».
Ce vécu comble les aspirations existentielles les plus profondes de l’être humain en lui donnant non seulement l’occasion de se retrouver, de se repenser, de se reconnaître dans une perspective qui dépasse la vision mécaniste, mais aussi de percevoir l’univers à travers le prisme de l’unité. La métaphore d’un monde-machine s’éclipse pour laisser place à un monde vivant, conscient, dans lequel tout est relié. Les expériences induites par les substances psychoactives représentent le moment de bascule entre ces deux mondes. Ce qui était caché devient perceptible et nous retrouvons alors tout simplement la faculté de percevoir le Réel, un monde où la conscience préexiste à toute manifestation et imprègne tout.
Tout est alors relié et fait partie d’un tout. Lorsque, d’ordinaire, « l’être humain s’expérimente lui-même comme quelque chose qui est séparé du
reste, une sorte d’illusion d’optique de la conscience [260] », il nous est donné dans ces expériences de nous en affranchir, de nous extraire de cette prison mentale dans laquelle nous sommes enfermés, pour percevoir qu’un autre monde respire au-delà, derrière, ou au-dessous de celui que nous connaissons. Il affleurait dans le monde visible, ce monde du temps, de l’espace et de la causalité, mais nous était caché, et voilà qu’il se dévoile en un instant. Cette expérience bouleverse celui qui la vit et lui fait prendre conscience qu’il fait bien partie d’un tout illimité. Il a alors l’occasion d’éprouver que « la vie (ordinaire), ce fragment d’existence qui se déroule dans un système à trois dimensions prévues spécialement à cette
intention[261] », n’est qu’une parcelle de tout ce dont nous pouvons faire l’expérience, car « la vie de la psyché n’a besoin ni d’espace, ni de
temps [262]».
Les substances psychoactives nous donnent l’occasion de nous affranchir de ces limites et représentent un moyen de résoudre l’énigme que représente la connexion avec la réalité fondamentale située hors de l’espace-temps. Cette résolution se traduit par une mise en syntonisation avec la Conscience infinie et insaisissable qui infuse tout et représente la trame de l’étoffe de l’univers.
Mais ne nous leurrons pas. Ceux qui ont pris des substances psychoactives n’ont pas tous eu accès à une compréhension soudaine de l’essence des choses (!), ni même constaté une quelconque réorganisation de leur monde intérieur parfois déstructuré par un vécu douloureux. Car encore faut-il intégrer, digérer, tout ce que ce type d’expérience éveille. L’effet peut tout aussi bien être très volatil et ne pas imprimer d’une façon suffisamment profonde la psyché. L’effet de ces substances pourrait être comparé à celui de l’ouverture d’une porte, mais cette ouverture nécessaire n’est que le début d’un processus. Elle n’est donc pas la solution en soi mais représente plutôt l’occasion d’accéder à de nouveaux territoires. Reste ensuite à les explorer en toute sécurité pour débuter un processus thérapeutique.
Une transformation qui s’opèrerait dans un instant magique est toujours possible mais l’expérience montre qu’elle est plutôt exceptionnelle. Aussi est-il pertinent de prendre connaissance d’autres voies moins escarpées que celle de la prise de ces substances pour non seulement contacter cette force créatrice et guérissante qui nous habite, mais aussi faire une expérience plus accomplie de la réalité. Il existe en effet des pratiques qui proposent des voies certes moins rapides que celles des substances psychoactives, mais est-ce vraiment un handicap, alors que nous avons le plus souvent besoin de temps pour assimiler, donner corps et sens à de telles expériences ? Ces pratiques que sont la méditation, le yoga, le yoga nidra, l’hypnose représentent même un saut qualitatif dans le domaine que certains définissent par « technologie de la conscience » dans la mesure où elles ne nécessitent pas d’aide extérieure pour ouvrir la conscience à un autre niveau de réalité plus fondamental. De plus, l’expérience montre que ces pratiques sont plus aptes à stabiliser cette ouverture que l’usage qui est fait de nos jours des plantes psychoactives. Il semblerait qu’au fil du temps nous ayons perdu un savoir-faire pour tirer pleinement profit de l’enseignement de ces enthéogènes qui, à n’en pas douter, ont joué un rôle primordial dans la vie spirituelle de nos ancêtres.
Toutefois, même si à première vue les substances psychoactives et ces pratiques semblent procéder d’approches totalement opposées, elles partagent en réalité des points communs. Certes, les premières plongent le sujet dans une expérience très riche, en particulier sur le plan visuel, mais qui peut paraître très chaotique et pourrait se limiter pour certains à un divertissement de l’esprit, pour d’autres à un voyage hallucinatoire vécu certaines fois de manière déplaisante, voire traumatisante. Alors que l’effet de la méditation, par exemple, considérée en Occident – d’une façon très réductrice – comme une forme d’entraînement de l’esprit, s’opère en prêtant le moins possible attention aux stimuli sensoriels pour se concentrer sur un point d’ancrage simple comme la respiration. Mais, en réalité, les substances psychoactives ramènent le sujet puissamment dans le moment présent. Le sujet dépressif qui suit une séance de psychothérapie associée à la prise de psilocybine est plus enclin à s’intéresser à ce qu’il ressent et à vivre l’instant présent qu’à se focaliser sur son passé douloureux ou un avenir qui ne peut être que problématique pour lui. Cette attention au moment présent est un point commun avec la méditation ou le yoga nidra.
De plus, ces différentes expériences se traduisent par des effets similaires au niveau cérébral et, plus précisément, semblent toutes affecter le réseau du mode par défaut responsable de la pensée réflexive et de la rumination. Au début de la méditation, l’esprit est encore parcouru de pensées répétitives qui reviennent en boucle et nous avons alors tendance à ruminer. Cet entraînement de l’esprit va nous apprendre à nous rendre compte plus facilement et plus rapidement de ce phénomène, à en être donc plus conscient pour rediriger notre esprit sur ce qui se vit dans l’instant présent. Cette attention s’accompagne d’un changement de la structure du cerveau. Outre l’augmentation de la densité de la matière grise dans les zones associées à la conscience de soi, à la compassion et à l’introspection et, d’un autre côté, une diminution de la densité de la matière grise dans la région temporale du cerveau, l’amygdale, région clef de l’anxiété, les études d’imagerie médicale montrent que la pratique de la méditation a un effet régulateur à long terme sur le réseau du mode par défaut et sa connectivité fonctionnelle avec les autres réseaux neuronaux. Cet effet est donc similaire à celui qui s’opère lors de la prise de psilocybine ou de LSD.
D’autres recherches mettent aussi en évidence l’effet de la méditation sur la sécrétion de la sérotonine et donc son intérêt dans le traitement des états dépressifs. Mais, plus encore, la méditation, comme d’autres pratiques pendant lesquelles le niveau de la conscience est modifié, nous offre aussi la possibilité de vivre des expériences dans lesquelles notre conscience individuelle entre en résonance avec un champ de conscience illimité, au-delà de l’espace-temps. Depuis toujours, aux quatre coins de la planète, l’être humain a cherché à faire l’expérience d’autres réalités que celle vécue dans des modes de conscience ordinaires et, pour cela, à se débarrasser des filtres qui l’empêchent de les percevoir. Il était fondamental pour lui d’apprendre à faire évoluer sa conscience, de cartographier les différents niveaux de conscience, puisque le niveau de conscience est un facteur essentiel dans l’expérience de la réalité. Il a donc développé des pratiques qui favorisent cette capacité à contacter des domaines profonds de l’être mais aussi grâce auxquelles se révèle, derrière la multiplicité apparente de l’univers, une dimension de la réalité dans laquelle tout est interconnecté.
Ces pratiques qui permettent de vivre des expériences d’unité se combinent de multiples façons en faisant appel non seulement à la méditation, au yoga nidra, mais aussi au chant, à la danse, à des techniques de respiration, à l’utilisation du tambour, au jeûne, à l’isolation sensorielle, ou encore à certains exercices physiques proposés par différents systèmes philosophiques comme le taoïsme, le bouddhisme, l’hindouisme et d’autres encore.
La première étape de ces pratiques (en particulier dans la méditation et le yoga nidra) consiste à stabiliser l’attention, car lorsque l’on est capable de
calmer l’esprit, [263] « les portes de la perception sont nettoyées » et les dimensions profondes de la réalité sont alors accessibles. Mais il est vrai que cet accès peut aussi se produire spontanément (dans la nature par exemple) ou lors de processus de création artistique, ou encore lors de rencontres… Il me paraît intéressant de lire le témoignage de certains de ceux qui ont vécu ce type d’expériences. Car, en général, ces témoignages représentent une forme d’épiphanie pour eux, c’est-à-dire une prise de conscience soudaine et lumineuse de ce qui leur était caché jusqu’alors.