L'ultime choix
L’histoire de Mary : « Tout est-il physique ? »
Alors que l’approche mathématique demeure à l’extérieur de l’objet à étudier dans une perspective quantitative, l’état dont nous faisons l’expérience quand nous éprouvons un sentiment amoureux, par exemple, possède des caractéristiques qualitatives particulières, impossibles à quantifier.
Notre perception du monde est donc soumise à notre expérience subjective qui nous donne à ressentir des qualités particulières, les qualia qui représentent les aspects expérientiels de notre vie auxquels nous accédons par l’introspection. Négliger la dimension subjective de l’expérience humaine conduit inévitablement à une perception déformée et appauvrie de nous-mêmes et de notre place dans le monde.
L’histoire de Mary : « Tout est-il physique ? »
« Le matérialiste qui est convaincu que tous les phénomènes proviennent d’électrons et de quanta contrôlés par des formules mathématiques, doit par conséquent penser que sa femme est une équation différentielle certes plutôt élaborée, mais il a probablement assez de tact pour ne pas soutenir cette opinion dans la vie domestique. »
– A. S. Eddington[163]
Un argument similaire à celui de Thomas Nagel a été avancé par le philosophe australien Frank Jackson, qui édifia « une expérience de pensée », un scénario imaginaire, mettant en jeu un personnage dans une situation extrême pour valider l’hypothèse que les expériences que nous vivons sont de nature différente des processus neuronaux qui y sont associés. Il imagine une neurophysiologiste prénommée Mary, « brillante scientifique qui est forcée, peu importe pour quelle raison, d’étudier le monde depuis une chambre noire et blanche par le moyen d’un écran de télévision en noir et blanc ». Elle se spécialise en neurophysiologie de la vision en potassant tous les traités neurophysiologiques traitant de la perception des couleurs, et en visionnant toutes les émissions programmées à la télévision à ce sujet. « Nous supposerons donc qu’elle acquiert toutes les informations physiques qu’il y a à recueillir sur ce qui se passe quand on voit des tomates mûres ou un ciel bleu, et quand nous utilisons des termes comme "rouge”, "bleu”, etc. Par exemple, elle découvre quelle combinaison de longueurs d’onde provenant du ciel stimule la rétine, et comment exactement cela se produit, via le système nerveux central… Que se produira-t-il quand Mary sortira de sa chambre noire et blanche ou si on lui donne un écran de télévision couleur ? Apprendra-t-elle quelque chose, ou non ? Il semble tout à fait évident qu’elle apprendra quelque chose sur le monde tout comme de notre expérience visuelle du monde. On doit alors conclure que ses connaissances précédentes étaient incomplètes. Mais nous avions posé au départ qu’elle possédait toutes les connaissances physiques. Il s’ensuit que les connaissances physiques n’épuisent pas l’ensemble des
connaissances et que le physicalisme est faux[164] ».
En effet malgré une connaissance exhaustive de la neurophysiologie de la vision des couleurs qui lui permettait de savoir précisément tout ce qui se produit dans l’appareil visuel lorsque nous voyons des tomates mûres ou le ciel bleu, Mary n’avait jamais fait l’expérience de voir ces couleurs de ses propres yeux. Certes, elle possédait toutes les connaissances théoriques, mais ne possédait pas pour autant une compréhension globale car elle
n’avait jamais eu accès aux [165] qualia de l’expérience de la couleur.
Les qualia caractérisent l’aspect qualitatif de l’expérience consciente, ses propriétés intrinsèques, et désignent donc les impressions directes que nous avons des choses. Elles définissent les particularités de l’expérience subjective et répondent donc à la question « Qu’est-ce que cela fait de percevoir ceci ou cela ? ». Ce sont donc les effets des sensations sur l’expérience vécue, son contenu qualitatif, comme l’effet du doux, du goût du sucré, de l’amer, de la perception du rouge… mais aussi ce que l’on éprouve lorsque l’on ressent des émotions et des sentiments, le plaisir ou la douleur.
En ce qui concerne la douleur, par exemple, l’aspect qualitatif de l’expérience, et donc son vécu, dépassera toute forme de connaissance de la physiologie de la douleur.
La façon dont chacun d’entre nous fait l’expérience de la douleur, son mode privé d’expérience, l’emporte sur toute compréhension des mécanismes. Par exemple, les observations innombrables de personnes souffrantes ne me donneront jamais la même connaissance de la douleur que lorsque je la ressens moi-même, que j’en fais moi-même l’expérience. Un état mental comme la douleur n’est donc pas réductible aux simples critères extérieurs ni aux événements neuronaux qu’un neuroscientifique pourrait observer à l’IRM cérébral. L’étude et la connaissance des processus neuronaux qui sont en corrélation avec la perception de la douleur ne nous apprennent rien sur la qualité des sensations ou des émotions éprouvées par celui qui souffre et donc sur l’expérience de son vécu.
Imaginons un savant fou qui parviendrait à explorer le cerveau de Mary afin de comprendre tous les processus neurologiques qui s’y déroulent. Ce savoir serait à jamais tronqué, car la connaissance qu’acquiert Mary en découvrant « l’effet-que-cela-fait » de percevoir la gamme chromatique des couleurs fera toujours défaut à l’observation du savant fou.
En effet, l’expérience de Mary est de nature subjective, elle est foncièrement intime, n’est accessible qu’à son introspection et personne d’autre qu’elle ne peut nous renseigner sur la sensation qu’elle est en train de vivre. Elle est la seule à avoir un accès direct à l’expérience et à la connaissance des couleurs qui transcendent la connaissance la plus étendue des processus neurologiques qui se déroulent au moment de l’expérience. Ces derniers ne sont que des corrélations à l’expérience perceptuelle.