L'ultime choix
« Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi[90] ? »
Oui, nous avons la capacité de tirer avantage de la plasticité du Vivant qui favorise l’éclosion d’expériences intérieures certes très mystérieuses mais dans lesquelles se manifestent les caractéristiques fondamentales de la nature humaine. Cette plasticité fait de chaque être un pèlerin sur le chemin de son accomplissement, un être en perpétuel devenir qui tente inlassablement de répondre à cette intuition qui, au fil des ans, se transforme en une nécessité, celle d’exprimer le maximum de son potentiel en le rendant de plus en plus vivant. Voilà une « belle perspective pour "devenir homme” pleinement plutôt que de considérer que nous sommes
soumis à la chimie du cerveau [89] ».
La vie se transforme alors en une grande aventure sur laquelle l’être humain pose alternativement le regard d’un enfant curieux et plein d’émerveillement face à un monde dans lequel fleurissent constamment des possibilités infinies, mais aussi celui d’un être qui questionne inlassablement le profond mystère qui l’habite. Cette interrogation ne reçoit pas toujours de réponse satisfaisante mais elle a le mérite de lui permettre d’assumer ce qu’il est et, en particulier, d’accepter sa finitude.
« Où cours-tu ?
Ne sais-tu pas que le ciel est en toi[90] ? »
« Les sciences de la vie sont arrivées à voir dans les organismes des algorithmes biologiques… »
– Yuval Noah Harari,
Homo deus : une brève histoire
de l’avenir, Albin Michel, 2017.
Cette capacité à changer l’expression de nos gènes comme celle de modifier les connexions neuronales signent la possibilité de l’être humain à cultiver l’ensemble du potentiel d’évolution qu’il possède en lui pour naître à toute son humanité. Une façon pour lui de plonger dans le courant de la vie, de se laisser prendre dans le mouvement d’expansion qui sourd de cette force vitale qui l’habite. Elle l’incite toujours à renouveler son existence, à sortir de sa zone de confort pour explorer d’autres possibles et exprimer ainsi la totalité de son être.
Il est évident que l’être humain possède une force intérieure, une qualité d’âme qu’aucune technologie ne pourra ni relever ni contenter. Il faut sans cesse la cultiver, alors que le transhumanisme ne répond d’aucune manière à cette nécessité. Ce dernier représente à mes yeux une tentative désespérée et totalement inefficace de l’homme occidental à trouver un remède palliatif à l’angoisse existentielle née de la prise de conscience de sa finitude et donc d’être un jour confronté à la mystérieuse énigme de la mort. Mais par peur de mourir, il en oublie de vivre, si bien que cette fuite éperdue de l’homme augmenté le ramène tôt ou tard face à son incomplétude, à sa vulnérabilité et à ses limites avec d’autant plus de dommages qu’il aura voulu les nier. Pour le philosophe Jean Guillebaud, le transhumanisme est mêlé à une forme d’immaturité qui conduit à la haine du corps vulnérable qui souffre d’imperfections, une haine en somme de ce qui constitue l’être humain. Mais évidemment, nous ne pouvons pas échapper à cette contingence de la condition humaine, et le credo des transhumanistes en un « no limit » n’y changera rien, car en quoi l’arsenal technologique qu’ils nous promettent peut-il nous aider à surmonter le malaise existentiel que nous éprouvons régulièrement ? En quoi peut-il nous apporter une quelconque aide à trouver des réponses aux questions que nous nous posons sur le sens ou le non-sens de nos choix, sur la direction que nous donnons à notre vie, alors que ces interrogations sur la nature des choses et sur notre destinée sont une des caractéristiques fondamentales de l’être humain ?
Certes, le fonctionnement de notre corps est soumis à des lois physiques, à des processus biologiques ou encore à des arrangements moléculaires dans le cerveau comme dans le système immunitaire, mais en tant qu’être humain, notre réalisation ne se limite pas à ce bon fonctionnement. L’accomplissement de notre existence résulte d’une autre disposition, celle de pouvoir donner du sens à notre vie, ou encore celle de cultiver des valeurs humanistes d’entraide, de compassion qu’aucun robot ne pourra générer. L’humain ne peut donc pas être saisi uniquement au travers d’une machine, fût-elle biologique. Il y a beaucoup plus à connaître sur lui lorsque l’on s’autorise à étendre son investigation sur une autre dimension qui transcende cette réalité.
Faisant fi de toute notion de valeurs ou de « sens », les transhumanistes ne considèrent l’humain qu’en termes mécanistes ou de processus biologiques. Cette vision réductrice, qui malheureusement devient dominante dans l’Art de guérir, me plonge, en tant que médecin, dans un profond questionnement sur le devenir de l’humain. Car ceux qui se laissent abuser par les promesses du transhumanisme d’accroître nos pouvoirs en nous transformant en post-humains, ne savent pas qu’ils perdent quelque chose de très subtil, leur vraie puissance, celle d’habiter le monde avec toute leur singularité et de pouvoir la déployer directement sans artifice ni prothèse. Aussi, le risque est grand de voir « l’accumulation massive des technologies que l’on nous propose se payer, comme une ombre portée, d’une diminution de notre puissance et même d’une forme latente et grave
de dévitalisation [91] ». Bardé de capteurs, le post-humain perdra non seulement un rapport intime avec son corps mais aussi le lien avec l’énergie de vie qui le traverse et lui permet de trouver sa juste place dans ce monde.
En réalité, face à l’imposture des chantres du transhumanisme, mon humeur oscille entre l’envie de brocarder de telles inepties qui sont relayées avec délectation par les médias et un relatif découragement teinté d’un agacement certain lorsque je perçois comment cette idéologie se propage et comment l’aspect mercantile qui l’accompagne devient prépondérant.
L’envie de me moquer me vient quand les transhumanistes tentent de nous aguicher en nous faisant miroiter l’éternité dès 2045. Ils trouvent cette proposition très affriolante, mais cela n’a rien de très excitant et cette négation de la finitude de l’homme risque d’amener certains d’entre nous à
trouver que [92] « l’éternité c’est long… surtout vers la fin ! »
L’agacement, voire l’exaspération, pointent le bout de leur nez quand ils nous promettent de nous transformer en des robots parfaitement huilés en reprogrammant le Vivant grâce au développement des technologies NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, sciences de l’Information et sciences Cognitives), pour pouvoir vivre en pleine forme jusqu’à 100 ans et plus dans un corps parfait et sans âge, disposant de surcroît d’un cerveau infaillible ; tout cela au prix d’une « machinisation » de l’individu. Le fantasme de pouvoir accéder dans un avenir proche au post-humain, voire à l’homme-Dieu, ne me fait pas rêver alors que tous les jours nous sommes confrontés aux limites de la médecine. Aucun traitement efficace n’existe, par exemple, pour traiter les maladies neuro-dégénératives comme la maladie d’Alzheimer. Sans la capacité de guérir ces affections, les médecins ne peuvent espérer que le maintien du patient dans une dépendance infantile ou prolonger sa vie dans un état végétatif pendant de longues années, au-delà du raisonnable. Les bonimenteurs du transhumanisme non seulement nous racontent des balivernes mais nous promettent aussi des lendemains qui ne chantent vraiment pas pour moi.