L'ultime choix

Gérard Vigneron · Chapitre 37 sur 44

Pages du PDF

L'ultime choix

Expérience mystique

Woollacott, d’autant plus qu’elle va me permettre de mieux préciser la relation entre le cerveau et la conscience.

 

Expérience mystique

« L’expérience humaine, dans sa vivante réalité, me pousse irrésistiblement à sortir des étroites limites où prétend nous enfermer la science. Le monde réel est autrement constitué, bien plus riche et plus complexe que celui de la science. »

– William James : L’expérience religieuse :

essai de psychologie descriptive.

 

Marjorie Woollacott est une neuroscientifique auteure de plusieurs livres,

dont l’un a pour titre [264] The infinite Awareness. Dans ce livre, elle relate comment une expérience un peu particulière a changé irrévocablement sa carrière professionnelle en déclenchant une remise en cause de sa façon d’envisager les rapports existant entre le cerveau et la conscience.

Quand elle était jeune étudiante, Marjorie souffrait d’une aviophobie. Un jour, alors qu’elle est à l’aéroport, sur le point de se présenter au guichet d’enregistrement, elle fait part de ce trouble à sa sœur, qui l’accompagne. Celle-ci lui propose alors de l’aider. Marjorie s’attend à ce que sa sœur lui suggère de prendre une pilule miracle, mais il n’en est rien. Sa sœur vivait déjà depuis plusieurs années dans un autre monde que celui de Marjorie. Elle avait emprunté un chemin totalement différent et s’était intéressée à la

pensée hindouiste au point de suivre l’enseignement d’un swami[265]. Elle pratiquait régulièrement la méditation et avait l’habitude de réciter des mantras. Elle en révéla donc un à sa sœur, lui conseillant de le répéter au moment de monter dans l’avion et pendant le vol quand elle en ressentirait le besoin. Marjorie n’était vraiment pas convaincue et l’accepta pour ne pas blesser sa sœur, qui cherchait à l’aider. Mais, une fois installée dans l’avion, elle ressentit la peur l’envahir, sa respiration devenir de plus en plus courte, son rythme cardiaque s’accélérer et elle commença à transpirer à grosses gouttes. Faute de mieux, elle décida de suivre le conseil de sa sœur. Contre toute attente, elle réussit à dominer sa phobie, à profiter du paysage qu’elle pouvait admirer à travers le hublot et à observer les formes étranges des nuages survolés par l’avion.

Intriguée par ce résultat inespéré et quelque peu déconcertant pour la cartésienne qu’elle pensait être, elle s’interrogea pour tenter de trouver une explication à cet effet. Où était passée sa peur ? Comment avait-elle pu être remplacée par le plaisir de pouvoir profiter de ce vol ? Comment deux simples syllabes avaient-elles pu la libérer de sa terreur ?

Quand elle arriva chez elle, elle décida de continuer à répéter ce mantra et remarqua que rapidement elle s’installait alors dans un état de calme profond. Elle en déduisit que c’était l’attention mise en œuvre lors de cet exercice qui en était responsable et se rendit compte qu’en réalité elle pratiquait une forme de méditation. Mais, très vite, sa vie stressante reprit le dessus et elle oublia de s’adonner à cette pratique jusqu’au jour de son anniversaire, où sa sœur lui proposa de rencontrer son « maître » pour s’exercer à la méditation. Sa première réaction fut de refuser, elle n’était pas du genre à fréquenter des personnages de ce type et considérait que leur enseignement se cantonnait à des boniments sans aucun intérêt. Mais se rappelant l’effet du mantra sur sa phobie, elle décida finalement de s’inscrire au séminaire tout en étant sur la réserve. En arrivant dans l’hôtel où se tenait le séminaire, elle décida de mettre de côté son scepticisme pendant tout le week-end pour que celui-ci lui soit profitable et que sa curiosité soit ainsi satisfaite.

Pendant la première journée, alors que chacun des participants tentait de s’installer dans un calme intérieur, le swami se mit à parcourir l’assistance, s’approcha d’elle et vint toucher le milieu de son front. Elle ne sut pas très bien ce qui se produisit, et aujourd’hui encore ne peut donner aucune explication rationnelle, mais elle ressentit aussitôt une sensation de douce énergie se propager dans tout son corps en même temps qu’une impression de quiétude l’envahissait. Rentrée chez elle, elle n’eut de cesse de comprendre cette expérience qui, pour elle, dépassait à tout point de vue les expériences sensorielles qu’elle avait pu vivre jusque-là. Jamais un toucher de son front n’avait entraîné une sensation aussi importante dans tout son corps ! Sa tentative de compréhension rationnelle s’avéra vaine ; elle ne trouva aucune explication à son ressenti, si ce n’est que l’action du « gourou » avait peut-être pu amplifier l’intensité de l’expérience intérieure qu’elle était en train de vivre. Par contre, elle fut convaincue, grâce à cet événement, de l’importance de développer une exploration qui se déroule non pas dans une perspective d’observation, comme elle savait si bien le faire en tant que scientifique, mais grâce à une pratique qui allait lui permettre d’accéder à un vécu intérieur. Elle fut donc persuadée qu’elle devait continuer à pratiquer la méditation.

Cette décision lui fit prendre un virage à 180 degrés dans sa vie professionnelle. En tant que spécialiste des neurosciences, elle tentait d’élucider le déroulement des processus neuronaux observés chez des sujets placés dans des situations expérimentales particulières. A partir de cet instant, elle décida d’étudier sa propre expérience de la conscience au moyen de la méditation pour en déceler la nature. The infinite Awareness, paru en 2015, est le fruit de ses recherches, qui durèrent quarante ans.

Dans la préface de ce livre, Pim van Lommel écrit dès les premières lignes cette question essentielle : que se passe-t-il pour un neuroscientifique qui vit une expérience de conscience élargie, une expérience qui ne peut être expliquée par le paradigme dominant les neurosciences ? Tenter de répondre à cette question eut deux conséquences pour Marjorie Woollacott. La première fut de constater qu’elle était tout à coup détentrice d’un secret impossible à partager avec ses collègues, car si elle le dévoilait elle était inévitablement déconsidérée et dès lors exclue par ses pairs de la communauté scientifique. Il est vrai que dans les années 1970, peu de scientifiques s’intéressaient à la méditation et il leur était inconcevable d’envisager un quelconque effet de l’esprit sur le corps et donc sur la physiologie cérébrale, effet que révèle pourtant la pratique de la méditation.

La deuxième conséquence fut un bouleversement important dans sa carrière professionnelle. Son déroulement se trouva tout à coup perturbé car, à partir de cette expérience, Marjorie Woollacott n’eut de cesse de vouloir comprendre un fait totalement inattendu et inexplicable dans le modèle scientifique qui lui permettait jusque-là d’appréhender la réalité. Chaque fois qu’un scientifique se confronte à une telle expérience qui ne rentre pas dans le cadre explicatif proposé par la science pour décoder la réalité, il se trouve dans une situation très déstabilisante car il ne sait comment la considérer et surgit alors naturellement ce questionnement : est-ce que ce changement de perspective relève de l’illusion ? Est-ce que notre cerveau nous induit en erreur lorsque nous méditons ou, au contraire, dans ce type d’expériences nous est-il offert la possibilité d’élargir notre champ de conscience ? Il en fut ainsi pour Marjorie Woollacott qui, de plus, ne put compter sur le soutien de ses collègues, lesquels refusaient d’étudier des expériences de conscience élargie qui sont pourtant des « faits d’expérience » dont peuvent témoigner des milliers de personnes. Mais les témoignages n’ont aucune valeur scientifique car ils sont par nature subjectifs et tout scientifique s’efforce d’écarter toute forme de subjectivité de toute expérience. Celle-ci doit être reproductible dans les mêmes conditions et observée objectivement, c’est-à-dire non pas au travers du prisme de la perception de celui qui vit l’expérience, mais au travers du celui qui observe de l’extérieur d’une manière la plus neutre possible.

A la suite de son expérience, Marjorie Woollacott vit s’ébranler sa conviction de femme de science, celle qui voudrait que seule la matière représente le fondement de la réalité. Le paradigme matérialiste s’effondrait. Elle réalisa dans sa pratique de la méditation que la conscience n’est pas simplement le fruit de processus neuronaux, et ce, quelle que soit la position défendue par les plus grands spécialistes des neurosciences qui soutiennent le contraire. Pour eux, des phénomènes comme l’intuition, l’inspiration, les émotions, nos capacités cognitives résultent de l’activité cérébrale, même si cela n’a jamais été clairement prouvé. Mais, pour Marjorie Woollacott, la valeur de son expérience fut la plus forte, c’est elle qui prévalait. Elle était maintenant convaincue qu’en vivant des expériences de conscience élargie elle allait mieux comprendre les rapports entre le cerveau et la conscience.

Dans ses recherches, elle fut amenée à s’intéresser à des textes philosophiques orientaux qui relatent comment la nature de la conscience peut être approchée grâce à une observation de sa propre conscience. Elle se pencha plus particulièrement sur les écrits de tradition philosophique, le

shivaïsme[266], plus précisément sur un de ses textes majeurs : les Shiva sutras. Ecrits il y a plus de mille ans, ces textes suggèrent que la conscience est première et constitue le fondement de l’univers. Mais le fonctionnement habituel du cerveau entrave l’accès à ce type d’expériences. D’où l’intérêt de respecter les recommandations des maîtres de la méditation qui, depuis des millénaires, nous conseillent en premier lieu d’apprendre à mettre notre esprit au repos. Ce type d’expériences n’a rien d’extraordinaire ; nous avons tous la capacité de les vivre en amenant notre cerveau à changer de fonctionnement. Mais ce changement a pour conséquence non seulement de faire taire le brouhaha incessant qui nous habite mais aussi de faire l’expérience de niveaux de conscience qui nous permettent d’entrevoir une réalité beaucoup plus vaste que celle que nous percevons d’habitude.

Frederic William Henry Myers[267], contemporain de William James, décrit cette amplitude d’expériences en la comparant au spectre de fréquence des couleurs. Il existe des expériences dont nous sommes inconscients qui seraient analogues à des fréquences situées en deçà de la fréquence de la couleur rouge. Mais la partie la plus intéressante des expériences qui nous soit accessible et pourtant la moins étudiée est celle provoquée par une telle extension de la conscience que nous accédons à la fréquence des ultraviolets. Myers la nomme « extension de l’ultraviolet ».

Dans un de ses livres, Olivier Chambon reprend une des métaphores que l’on cite souvent en Extrême-Orient : « En état de conscience ordinaire, c’est comme s’il y avait un brouillage interne qui empêche notre conscience de "voir”, de capter certaines informations. Quand les ondes cérébrales se ralentissent, le silence s’installe et permet plus de clarté. Pour être plus explicite, j’utiliserai l’allégorie suivante : quand on remue l’eau sans arrêt on ne peut pas voir ce qu’il y a au fond d’une mare. Si on arrête de remuer, en revanche, les sédiments vont se redéposer, l’eau va s’éclaircir, et l’on verra ce qu’il y a au fond. Eh bien la conscience c’est pareil. »

Depuis des millénaires ont été conçues de véritables méthodologies pour que l’être humain voie le bavardage incessant de l’esprit s’interrompre, donnant ainsi la sensation d’accéder à un espace intérieur plus vaste. Mais ces pratiques sont aussi l’occasion de nous interroger sur les fondements de la réalité : le monde que nous percevons autour de nous est-il bien réel ? Cette approche méthodologique a donné naissance à des pratiques diverses et variées dans lesquelles l’attention demeure le maître mot. Ce sont, entre autres, la méditation, le yoga, le yoga nidra et le taï-chi. Non seulement ces pratiques ont un intérêt thérapeutique, mais elles sont susceptibles de nous permettre de déchirer le voile qui recouvre notre perception habituelle et de nous libérer ainsi d’une forme d’illusion.

D’autres sont basées sur l’utilisation de plantes psychoactives, la récitation de textes sacrés, ou encore sur la lecture de koans, brefs textes utilisés dans certaines écoles bouddhiques qui semblent absurdes pour un esprit rationnel. La sensation de confusion qu’ils créent conduit l’esprit rationnel à capituler pour permettre au sujet de faire l’expérience d’un niveau de conscience plus élevé, d’un état « trans-rationnel ».

Marjorie Woollacott étudia aussi les expériences de mort imminente ou d’autres expériences « extraordinaires » comme les sorties hors du corps qui témoignent de l’accès direct à un champ de conscience infini. Elles confortent à ses yeux l’hypothèse de l’existence d’une forme de conscience qui n’est pas le fruit de processus neuronaux, mais semble au contraire avoir une origine au-delà du cerveau. L’observation de tous ces faits expérimentaux fit naître chez elle la conviction que l’hypothèse matérialiste du rapport entre le cerveau et la conscience émise par la plupart des scientifiques, des philosophes et des psychologues est trop réductrice pour comprendre ces phénomènes qui mettent en évidence un aspect élargi de la conscience.

D’après elle, les neuroscientifiques, à de rares exceptions près, envisagent une relation uniquement ascendante (bottom up) entre le cerveau et la conscience. Cela signifie que nos émotions, ce qui nous inspire, nous amène à développer telle ou telle capacité, ou au contraire nous en empêche, tout cela peut être parfaitement expliqué et mesuré en considérant la dimension physiologique de notre cerveau. En d’autres mots, seule l’activation de certains processus neuronaux est responsable de la conscience. Le cerveau est donc considéré comme une machine particulièrement performante qui a pour but de remplir certaines fonctions.

Mais ce dont Marjorie Woollacott fit l’expérience fut pour elle l’illustration d’une relation descendante (top-down) ente la conscience et le cerveau qui contredit le point de vue des neuroscientifiques. Cette perspective est celle qui est appréhendée par les mystiques, mais vécue aussi par des millions de personnes de par le monde. Elle nous amène à considérer d’une part que l’esprit a un impact sur le fonctionnement de notre cerveau. Cette affirmation n’a rien d’un scoop, mais il y a encore peu, il était difficile pour un esprit rationnel d’envisager que les pensées, les émotions pouvaient modifier non seulement la physiologie mais aussi la structure cérébrale. De nos jours, des milliers de publications scientifiques confirment les effets de la méditation, de l’hypnose ou encore comment nos pensées, nos émotions peuvent grandement influencer l’activité des systèmes physiologiques – immunitaire, endocrinien, cardiovasculaire – connectés au cerveau.

D’autre part, cette relation descendante entre la conscience et le cerveau explique que l’expérience de la conscience peut s’opérer dans certaines conditions indépendamment du fonctionnement neuronal et que la source de la conscience se trouverait donc au-delà du cerveau. Si je m’en tiens au point de vue scientifique, aucun modèle ne rend compte de l’existence de la conscience au-delà du cerveau. Par contre, de nombreux témoignages suggèrent que l’être humain a la capacité de faire l’expérience d’une conscience illimitée qui interagit avec le monde grâce au fonctionnement cérébral. Pourquoi évacuer d’un revers de la main ces faits expérimentaux ? Ils doivent être pris en compte pour appréhender d’autres facettes de la réalité.

* * * * *

 

Le point commun à tous ces « faits expérimentaux » que je viens de décrire et qui, il est vrai, peuvent sembler bien disparates, est d’alimenter ma réflexion sur l’expérience de la conscience et par conséquent sur l’expression de notre humanité.

Ils témoignent en premier lieu de l’existence de niveaux plus subtils de la conscience individuelle que ceux auxquels nous accédons dans l’état de veille ordinaire. Ceux qui parviennent à de tels niveaux de conscience voient leur capacité de perception et de réflexion accrue. Dans ces circonstances, leur expérience et leur savoir ne sont pas limités par les barrières espace-temps ni par leurs seuils sensoriels habituels. Lors de ces expériences, ils accèdent donc à d’autres niveaux de réalité que ceux dont ils font l’expérience habituellement.

En conséquence, ils appréhendent autrement l’univers. Celui-ci n’est plus considéré alors comme un mécanisme d’une grande complexité, mais plutôt comme un organisme vivant où tout est interconnecté et où disparaît la dichotomie sujet-objet.

Enfin, ces expériences donnent des arguments forts pour affirmer que l’essence de l’être humain est la conscience. Quoique notre conscience individuelle semble limitée dans notre état de veille habituel, elle représente une part d’un champ de conscience plus étendu. Nous avons la possibilité de dépasser les limites de cette conscience individuelle, permettant ainsi l’accès à une conscience infinie avec laquelle nous sommes connectés et qui constitue notre fondement et représente la caractéristique fondamentale de l’univers. Cette conscience infinie peut être considérée sous la forme d’un champ non matériel et non local, et utilise le cerveau de chacun d’entre nous pour générer de multiples consciences individuelles.