L'ultime choix

Gérard Vigneron · Chapitre 12 sur 44

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L'ultime choix

III | Pourquoi doit-on changer de paradigme ?

III

 

Pourquoi doit-on

changer de paradigme ?

 

« Il est possible que la redécouverte de l’humain passe par une reconsidération de ce qu’étaient les idéaux de la modernité au sens où Descartes et les philosophes du XVIIIe 

siècle l’ont envisagée[126]. »

 

Quelles sont les limites du matérialisme ?

« L’image d’un univers purement matérialiste fonctionnant comme une horlogerie représente la plus grande superstition de notre époque. »

– Arthur Koestler

 

Pour comprendre le monde dans lequel il vit et connaître son fonctionnement, l’être humain a élaboré au fil des siècles une procédure, la démarche scientifique qui est avant tout une méthode non dogmatique d’acquisitions de connaissances au sujet de la nature obtenues en l’observant et en la sondant pour isoler, étudier et modéliser le fonctionnement des éléments qui la constituent, et espérer ainsi en déchiffrer tous ses mystères. En fait, « la science pose des questions directement à la nature, sous forme d’expériences. La nature répond ensuite en manifestant certains comportements afin que les questions puissent être

traitées de manière objective [127]. » Cette méthodologie qui consiste à tenter de faire la lumière sur les phénomènes en considérant leurs constituants et les forces qui les animent a permis des avancées considérables quant à la compréhension du monde de la matière et a par conséquent grandement contribué au développement technologique dont nous bénéficions.

Pour atteindre cet objectif, la procédure scientifique s’efforce d’éliminer toutes les interférences causées par la subjectivité de ceux qui réalisent les observations. Tous les protocoles scientifiques sont donc réalisés en prenant soin d’écarter une quelconque influence de l’expérimentateur pour atteindre une vision objective. Mais l’on sait maintenant que cette visée qui fut considérée comme incontournable jusqu’au début du XXe siècle est tout à fait illusoire.

A cette date, les physiciens prirent brutalement conscience en explorant le monde subatomique qu’ils devaient réviser bon nombre de leurs concepts quant à la nature de la réalité, car les acquis de la physique quantique questionnent autrement notre relation au réel. Ils mettent à bas « le réalisme physique » qui avançait l’hypothèse de l’existence d’un monde extérieur à nous, composé d’entités aux propriétés bien définies que l’on pouvait observer avec objectivité. La physique quantique nous montre que tout est beaucoup plus flou, indéterminé, et semble attribuer une fonction à la conscience au niveau subatomique, puisqu’à ce niveau le rôle de l’observateur n’est pas neutre, celui-ci participant au phénomène qu’il observe.

Des expériences comme celle des fentes de Young ont montré que la conscience d’un observateur influence le comportement soit ondulatoire soit corpusculaire d’une particule comme un électron. Ce dernier n’est, intrinsèquement, ni une particule ni une onde. Ce sont les conditions de l’expérience et plus précisément la présence ou non d’un observateur qui l’amèneront à se comporter comme une particule ou comme une onde. La physique moderne a donc rendu obsolète l’idéal classique d’une description objective de la nature, mais a également remis en question le mythe d’une science objective. L’observation des phénomènes de la nature n’est pas neutre, elle dépend de l’observateur ; plus précisément, elle est soumise au modèle conceptuel qui anime sa recherche, si bien que David Bohm pouvait expliquer en 1977, lors d’une conférence à Berkeley, que « la réalité est ce que nous tenons pour vrai. Ce que nous tenons pour vrai est ce que nous croyons. Ce que nous croyons prend appui sur nos perceptions. Ce que nous percevons est lié à ce que nous cherchons. Ce que nous cherchons dépend de ce que nous pensons. » Cela signifie qu’en aucun cas nous ne percevons la réalité telle qu’elle est mais plutôt telle que nous pensons qu’elle peut être. Cet entendement étant limité par le cadre conceptuel qui domine alors.

Malgré tout, « la philosophie matérialiste, dans laquelle ont été élevés la majorité des hommes de science contemporains, conserve toute son influence dogmatique sur leur pensée bien que la matière se soit

évaporée [128] ». Il est vrai que ce cadre conceptuel représente encore l’interprétation la plus usitée de la réalité et, par conséquent, constitue le fondement implicite à la majorité des recherches scientifiques, d’autant plus que la révolution conceptuelle opérée dans le champ de la mécanique quantique ne s’est pas encore réalisée dans de nombreux domaines scientifiques, en particulier dans les sciences de la vie qui restent toujours imprégnées de la vision mécaniste élaborée par Descartes.

En effet, suite à Descartes et Newton, le paradigme qui a dominé les sciences pendant des siècles impliquait la conviction que l’univers était un système mécanique composé de particules matérielles élémentaires, et les scientifiques considéraient que les phénomènes complexes peuvent être compris en les réduisant à leurs constituants fondamentaux et en cherchant les mécanismes selon lesquels ils interagissent. L’univers était donc considéré comme une machine dont les scientifiques cherchaient à comprendre l’arrangement et les mouvements de ses différentes pièces.

Le présupposé qui domine encore la science d’aujourd’hui est donc que le monde n’est constitué que de matière ou, tout du moins, que de phénomènes physiques. On parle d’une science « matérialiste » ou « physicaliste ». Cette conception soutient que tout est matière ou plus précisément que tout est gouverné par des lois physiques qui sont considérées comme premières, la matière représentant la base de notre univers. Pour les matérialistes, l’univers et tout ce qui le constitue, mais aussi l’être humain, peuvent être réduits et appréhendés en termes d’interactions entre des constituants physiques. Nous sommes donc « des machines à survie, des véhicules-robots aveuglement programmés pour

préserver des molécules égoïstes qu’on appelle "gènes” [129]».

Cette approche matérialiste qui réduit l’univers à la seule dimension matérielle et considère donc qu’il n’existe rien d’autre qui viendrait parachever cet agencement a des effets non négligeables sur notre façon de vivre et notre manière d’être, car elle nous amène à considérer que nous sommes, comme tous les êtres vivants, intégralement sous la dépendance de

lois physiques. Elle considère [130] « qu’il n’y a d’être(s) que matériel(s) »,

et que tous les événements sont gouvernés par les lois physiques de la nature, telles qu’elles sont décrites par la physique classique. Ce sont des mécanismes physico-chimiques qui vont donc régenter nos désirs, nos espoirs, notre état émotionnel, notre façon d’être. Dean Hamer, généticien de réputation mondiale, a ainsi écrit que les humains ne sont en définitive que « des tas de réactions chimiques qui se baladent dans un sac ». Pour les matérialistes contemporains, il suffira donc de mieux piloter ces réactions en faisant appel à la technoscience pour avoir toujours plus de plaisir, de satisfaction… Et c’est ainsi que s’est dessinée peu à peu la volonté de fusionner l’homme avec des machines de plus en plus performantes dans le but de mieux contrôler notre bien-être qui ne peut être que la résultante d’un bon équilibre de « ce tas de réactions chimiques ». Ce paradigme matérialiste exerce donc, dans notre civilisation occidentale, une influence considérable sur la perception que nous pouvons avoir de la réalité. Certes, il a permis le développement d’une technologie très élaborée, mais il corsète aussi notre pensée. Et non seulement, il conditionne notre façon de penser le monde, mais il structure aussi l’expérience que nous pouvons en faire et donc nous appauvrit. Car il réduit l’homme à un dispositif mécanique dénué de toute signification et plongé dans un monde mécanique régi par des lois physiques. La comparaison qui revient souvent pour décrire cette approche mécaniste est celle de l’horloge : l’homme sain est comparé à une horloge fonctionnant parfaitement, l’homme souffrant d’une maladie, à une horloge défectueuse. Avec les découvertes des phénomènes chimiques et électriques, les « mécanismes horlogers » furent abandonnés pour laisser place à une machine chimique, les organismes vivants étant réduits aux interactions physiques et chimiques de leurs plus petits constituants. Mais là encore persiste une conception réductionniste de la réalité du Vivant et donc de l’humain, une conception selon laquelle une réalité peut être expliquée à partir de la compréhension de ses unités élémentaires. En embrassant cette conception réductionniste, l’être humain est perçu préférentiellement comme étant le fruit de processus physico-chimiques.