L'ultime choix

Gérard Vigneron · Chapitre 18 sur 44

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L'ultime choix

« Quel effet cela fait-il d’être une chauve-souris ? »

Et pourtant, on ne peut que constater le degré de souffrance qui imbibe notre société matérialiste et l’impasse conceptuelle dans laquelle nous nous trouvons. De trop nombreuses questions ne reçoivent pas de réponses satisfaisantes : l’objectivation opérée par la science rend-elle compte avec pertinence de ce que nous éprouvons, ressentons, et de ce dont nous faisons l’expérience ? Peut-on décrire précisément nos expériences intérieures en s’intéressant uniquement au fonctionnement cérébral ? Est-ce que la subjectivité (sensation de douleur, impression de beauté, sentiment de colère, etc.) pourrait être supprimée dans l’esprit du sujet sans que cela change ses réactions ? Il semble que la réponse à toutes ces questions soit négative et que tout le pan subjectif de l’expérience humaine, qui pourtant représente la pièce centrale de notre compréhension du monde, ne puisse pas entrer dans le cadre de cette objectivation opérée par les matérialistes.

Plus nous avançons dans cette réflexion et plus se précise la nécessité d’une étude et d’une meilleure compréhension de notre monde intérieur, car celle du monde extérieur n’est pas suffisante pour notre épanouissement. Nous avons besoin d’une autre forme de connaissance, celle de la dimension subjective des expériences que nous vivons pour permettre à notre humanité de prospérer. Voilà pourquoi j’invite le lecteur à se poser la question qui ouvre un nouveau chapitre.

 

« Quel effet cela fait-il d’être une chauve-souris ? »

« Dans une description du monde où seule la réalité objectivable, mesurable, chiffrable, analysable est prise en considération, le Réel – c’est à dire l’espace entre les choses et les êtres, l’insaisissable, le mouvant, le vide, l’obscur… l’invisible respiration qui tient ensemble l’univers – n’a pas sa chance. Décrété comme insignifiant et "subjectif” il est

tout simplement radié[156]. »

 

Dans un article paru en 1974 dans The Philosophical Review, le philosophe T. Nagel se demandait quel effet cela ferait de voir le monde comme une chauve-souris, interrogation qui avait pour but d’appréhender l’articulation entre le monde objectif et la subjectivité de nos expériences. Car si les scientifiques savent parfaitement décrire le fonctionnement perfectionné du sonar qui permet à la chauve-souris de se diriger dans le noir en émettant des ultrasons et en percevant l’écho en retour, lui donnant ainsi la possibilité d’explorer son environnement, il en est tout autrement quant à la connaissance de l’expérience intime de la chauve-souris. 

Aucune connaissance scientifique ne nous permettra d’éprouver précisément ce que ressent la chauve-souris, car nous autres humains ne possédons pas la capacité d’écholocation. Aussi, l’expérience sensorielle de la chauve-souris demeurera toujours un mystère pour nous puisque nous sommes dans l’incapacité de connaître « l’effet que cela fait d’être une chauve-souris ».

Cet article avait donc pour but d’amener une réflexion sur la réalité de l’expérience subjective de la perception, mais aussi de montrer comment l’expérience intérieure échappe à toute objectivation alors que le matérialisme se veut une théorie explicative exhaustive et complète du réel. Ce dernier soutient que toute expérience intérieure découle par nécessité de faits physiques, mais ne présente aucun « argument convaincant contre le

sentiment intuitif selon lequel ce n’est pas le cas[157] ».

La démarche des matérialistes est donc erronée puisqu’elle ne parvient pas à échafauder une articulation cohérente entre le monde intérieur et le monde extérieur. De ce fait, une grande partie de notre expérience d’être vivant se soustrait à leur étude. De la même façon que ce que « la biologie

moléculaire explique n’est pas le tout de la vie[158]», les neurosciences ne nous disent pas tout sur nos expériences conscientes. « En effet, la vie n’est pas seulement un phénomène “là dehors”, ou un quelque chose qui peut être observé au microscope. Elle inclut le fait que lorsque vous êtes vous-

même un être vivant, vous vivez une expérience [159]».

L’approche réductrice de la biologie moléculaire comme celle des neurosciences et, d’une façon plus générale, celle qui sous-tend le paradigme de la science matérialiste, amène à ignorer « le fait capital que pour comprendre un être vivant, il faut aussi se demander "quel effet cela

fait d’être cet être vivant” [160] ».

Une simple introspection suffit pour nous rendre compte que toutes nos joies, nos peines, nos souvenirs, tout ce qui constitue l’aspect qualitatif de notre monde intérieur, sont essentiels et ne peuvent se réduire à un feu d’artifice neuronal. « Nous ne pouvons comprendre la nature de nos expériences si nous éliminons d’elles le point de vue ou la perspective qui fait qu’elles sont, précisément, des expériences et non pas seulement des

processus physiques (neurologiques en l’occurrence) [161] ».

Les expériences « intérieures » semblent donc posséder des qualités qui sont tout à fait différentes des propriétés que le scientifique attribue aux constituants physiques du monde de la matière. Le sentiment amoureux ou une sensation de douleur insupportable n’ont rien de commun avec le poids, le volume et l’espace occupé par un rocher ou les propriétés physiques de l’eau qui s’écoule. Les propriétés que nous attribuons aux objets physiques « peuvent être exprimées en termes mathématiques. Cependant, l’expérience que nous avons d’eux, leur aspect qualitatif, est au-delà de la

description mathématique [162] ».