L'ultime choix
La perception à distance
expériences. Mario Beauregard[228] [229] souligne dans un article combien est centrale la question « de savoir jusqu’où les chercheurs sont prêts à accepter les données scientifiques dont on dispose. La réflexion est limitée quand, par exemple, on ne considère pas comme valides les données issues des expériences transpersonnelles, des états modifiés de conscience, ou encore de la recherche sur la perception extrasensorielle. On peut comprendre qu’on se limite à des phénomènes comme la perception visuelle ou auditive, simples en apparence. Mais en faisant cela, on donne l’impression que la question est réglée, alors qu’on laisse de côté tout un pan de l’expérience humaine. » De toute évidence, peu de scientifiques sont prêts à abandonner le matérialisme et le réductionnisme qui « sont en quelque sorte internalisés par les scientifiques au cours de leur formation, par osmose… Le modèle matérialiste serait en effet implicite et sa remise en cause taboue. » Les scientifiques semblent en quelque sorte piégés par leurs propres hypothèses qui les empêchent de considérer ne serait-ce que les faits dont l’interprétation risquerait de s’opposer à ces hypothèses. Seuls les post-matérialistes se risquent à prendre en compte ces faits qui représentent des moments d’ouverture exceptionnelle de la conscience individuelle à un flux, à un courant de conscience qui représente l’étoffe du monde.
Ils participent donc à élargir ainsi le champ de la connaissance…
La perception à distance
« Chaque homme prend les limites de son propre champ de vision pour les limites du monde. »
– Arthur Schopenhauer
Hérodote[230] raconte dans ses Histoires comment le roi lydien Crésus qui régna de 560 à 546 avant notre ère, plongé dans une profonde dépression à la suite du décès de son fils, prit connaissance d’informations lui annonçant une attaque imminente des Perses. Comme le voulait l’usage à l’époque, il décida d’aller consulter un oracle pour savoir comment agir. Mais à quel oracle pouvait-il faire confiance ? Pour trouver la perle rare, il envoya des messagers auprès de tous les oracles célèbres de l’époque, et à tous ces messagers il confia la même tâche : partir le même jour de la ville de Sardes, capitale du royaume de Lydie, et compter les jours pour qu’au bout de 100 jours chacun d’entre eux consulte l’oracle qui lui avait été attribué et lui demande ce que Crésus était en train de faire ce jour-là. Chacun devait consigner par écrit les dires de l’oracle et les rapporter à Crésus. Ce dernier mit ainsi en place une expérience de ce que nous appelons aujourd’hui la perception non locale. « C’est à dire [sic] la capacité à décrire des personnes, des lieux ou des événements qui sont inconnus en raison de
l’espace, ou du temps, parfois des deux[231]. »
Hérodote rapporte dans son livre une seule réponse, celle donnée par la Pythie de Delphes en vers hexamètres :
« Il est venu à moi l’odeur d’une tortue au cuir épais
en train de bouillir dans l’airain avec des chairs d’agneau ;
l’airain est étendu sous elle et l’airain la revêt. »
Cette réponse très énigmatique est la seule que Crésus considéra comme recevable. Pour lui, seule la Pythie de Delphes avait donné une réponse satisfaisante, car effectivement, nous dit Hérodote, ce jour-là, « il avait coupé une tortue et un agneau en morceaux et les avait fait bouillir ensemble personnellement dans un chaudron d’airain sur lequel il avait mis un couvercle d’airain ».
De tout temps, l’être humain a cherché à étendre sa conscience pour explorer la réalité inaccessible à sa perception ordinaire. Dans ce type d’expériences, la conscience est élargie ; elle transcende l’espace et le temps et « rend donc impossible de maintenir la conviction que votre
conscience existe [232] uniquement dans les limites de votre crâne».
* * * * *
En 1972, en pleine guerre froide, Harold Puthoff et Russell Targ, physiciens travaillant dans le domaine des lasers au SRI (Standford Research Institute), furent contactés par la CIA pour développer un projet de recherche, le projet Stargate, dans le but de conduire une recherche scientifique sur les phénomènes de perception extrasensorielle. Ce terme étant connoté négativement dans la communauté scientifique, les chercheurs définirent ce type d’expériences sous le terme de vision à distance (remote viewing) ou encore de perception à distance, car la collecte d’informations ne se limite pas uniquement aux impressions visuelles. Cette recherche fut menée pendant treize ans et reproduite par d’autres équipes de chercheurs. Ces expériences avaient pour but de vérifier si une personne pouvait donner des détails suffisamment précis sur une cible inaccessible aux organes sensoriels, en mettant en œuvre une attention focalisée.
La perception à distance est donc la capacité à connaître et à décrire des sujets, des événements et des lieux distants dans l’espace et dans le temps en focalisant son attention. L’expérimentateur se trouve donc dans un lieu et est capable de recevoir des informations provenant d’un lieu à distance qui ne sont pas accessibles par les mécanismes sensoriels habituels. Dans le projet Stargate, par exemple, l’expérimentateur situé aux Etats-Unis avait pour tâche de décrire des sites militaires situés en Union soviétique dont l’existence était ensuite confirmée par des photographies prises par satellite. L’expérimentateur était capable de se mettre très facilement dans un état de calme mental, un état méditatif, et il enregistrait alors directement les impressions provoquées par la cible qu’il décrivait oralement ou qu’il dessinait sans chercher à les analyser et à les interpréter, en s’attachant donc à réduire au maximum « le bruit mental », le bavardage incessant de l’esprit qui risquait d’entacher la qualité de l’information reçue.
Dans son livre L’esprit sans limites, Russell Targ reprend les conseils de Patanjali qui, dans Yoga Sutras, précise que pour voir se refléter la lune dans un seau d’eau, il faut attendre que toute ondulation disparaisse à la surface de l’eau. C’est à ce moment seulement qu’une image claire peut être perçue. Il en est de même pour la vision à distance, où la première opération à effectuer est de calmer son esprit.
Une autre forme de perception à distance requiert la présence d’un agent émetteur sur le lieu de la cible. Celui-ci va s’efforcer de relever le maximum de données qu’il va ensuite envoyer mentalement à un agent récepteur qui, à son tour, va tenter de restituer les éléments reçus pour identifier la cible qu’il ne connaît évidemment pas.
En d’autres termes, la perception à distance peut être considérée comme un processus de perception d’un signal non sensoriel pendant lequel l’interférence causée par l’interprétation et la recherche de compréhension du signal doit être aussi minime que possible, car une telle interprétation viendrait polluer la qualité du signal. Au fil du temps, les protocoles furent affinés pour respecter les normes les plus strictes de la recherche. Ces protocoles furent en particulier utilisés par l’armée américaine afin de recueillir des informations très sensibles, par exemple celles se rapportant à des sites d’armement.
L’intérêt de l’expérience du remote viewing réside dans le fait qu’au cours de celle-ci se dévoile la conscience non locale. En s’entraînant, l’expérimentateur développe la faculté de changer de bande passante, de changer de fréquence, de passer d’une fréquence qui nous permet d’accéder habituellement à des informations locales à une autre fréquence qui nous offre la possibilité de dépasser les limites de l’espace et du temps. Il est
alors capable d’accéder à [233] « une conscience non obstruée » par les signaux intenses qui bombardent sans cesse nos organes sensoriels pour capter des signaux plus faibles. Cette situation représente donc une possibilité à s’exclure temporairement de l’espace-temps et témoigne là encore du fait que la conscience n’est pas limitée au corps.
La capacité de percevoir à distance est, comme d’autres capacités humaines, répartie dans l’ensemble de la population selon une courbe de Gauss, une courbe en cloche. Cette courbe montre qu’il existe d’un côté un petit groupe de personnes particulièrement douées pour percevoir à distance et, de l’autre côté, un autre groupe qui est réfractaire à l’expérience. Entre les deux, une grande majorité de personnes est capable de percevoir à distance. Tout en ignorant comment expliquer ce phénomène de perception à distance, il paraît évident que la majorité d’entre nous est capable d’obtenir des informations sur des lieux et des événements que le temps et l’espace séparent de nos corps physiques. Mettre en œuvre le remote viewing nécessite une certaine assiduité, comme lorsque l’on apprend à pratiquer un art martial ou à faire de la musique. C’est en persévérant que l’on pourra progresser, car le facteur principal de cet apprentissage est la faculté de soutenir une attention focalisée sur l’objectif tout en évitant toute forme de tension psychique. Cette condition explique que les personnes pratiquant la méditation ont de meilleurs résultats.
Stephan Schwartz, l’un de ceux qui se sont livrés pendant de nombreuses années à des recherches sur la perception à distance, a aussi rapporté l’existence de deux autres éléments importants qui facilitent l’émergence de cette capacité. Le premier est la qualité « numineuse » de la cible à percevoir, c’est-à-dire qui lui donne un caractère sacré. Un ancien sanctuaire ou une église sera ainsi plus facile à percevoir qu’un simple entrepôt. Le deuxième élément est lié au contexte, à la charge émotionnelle qui est associée à la cible. Il sera plus facile de percevoir une personne souffrante ou mourante qu’une personne simplement allongée sur son lit.
Les expériences de perception à distance se dérouleront également plus facilement si la cible présente un caractère inattendu ou change brutalement. Enfin, la règle la plus importante à respecter est celle de faire cesser « le bruit mental que constituent la mémoire, l’imagination et l’analyse… C’est le fait de nommer inconsciemment les images dans notre
esprit qui génère ce bruit mental [234]. »
D’autres expériences furent menées pour vérifier l’existence d’un transfert d’informations entre deux personnes isolées dans deux pièces différentes. L’une des personnes est l’émettrice et va tenter de transmettre mentalement à un receveur une image cible placée devant elle. Pour ce faire, l’émetteur doit être parfaitement concentré et immergé dans l’image pour transmettre tout ce qu’elle lui évoque : les impressions, les émotions… Une fois le transfert réalisé, on présente au récepteur quatre images et il doit les classer de 1 à 4 en donnant la première place à celle qui correspond aux impressions subjectives ressenties pendant l’envoi de l’image cible. La qualité méthodologique de ces expériences sur les phénomènes de télépathie a été de plus en plus affinée en mettant en place des protocoles totalement automatisés pour éviter les biais expérimentaux.
Des études sur les phénomènes de prémonition ont aussi été menées en
particulier par Dean Radin [235]. L’expérience consiste à faire visionner à des participants placés devant un ordinateur des images de deux ordres. Certaines (des images érotiques ou de violence) vont provoquer une forte réaction émotionnelle alors que d’autres (des images de paysage par exemple) vont provoquer des sensations de calme. Pour mesurer la réaction émotionnelle sont alors enregistrés la pression artérielle, le pouls et la conductance cutanée, soit l’activité électrique à la surface de la peau, qui reflète l’activité du système nerveux autonome. Cet enregistrement de la conductance est réalisé grâce à un capteur placé sur le majeur de la main gauche. L’ordinateur sélectionne de façon aléatoire des images qui apparaissent sur l’écran toutes les cinq secondes. Conformément aux résultats des recherches précédentes, la conductance cutanée se modifie lors du visionnage des images chargées émotionnellement, mais étonnamment cette modification se produit avant que l’image soit choisie aléatoirement par l’ordinateur et qu’elle soit projetée sur l’écran, sans bien sûr que le sujet soit conscient de l’image qui allait être visionnée. « Plus l’image montrée ultérieurement à un sujet sera chargée émotionnellement et plus grande sera la magnitude de la réponse de ce participant avant qu’il ou qu’elle
[sic] observe cette image [236]. » Alors que cette réaction d’anticipation n’existe pas si l’image qui va être visionnée dégage une sensation de quiétude. Une autre expérimentation sur la prémonition a été réalisée par une autre équipe de chercheurs en utilisant l’IRM fonctionnelle. Cette étude a montré que certaines régions du cerveau étaient stimulées avant que les images soient visionnées.
Les résultats de ces expériences montrent que nous sommes capables de percevoir inconsciemment notre futur. Ils « nous amènent à nous interroger sur la notion de temps, suggèrent que certaines zones de la psyché humaine
peuvent "voyager” le long du continuum temporel [237] ».
Les expériences de perception à distance comme celles portant sur la télépathie ou les impressions de prémonition présentent des conséquences multiples :
– elles montrent qu’il est possible d’acquérir mentalement des informations sans l’utilisation des sens ordinaires, et ce, quelle que soit la distance existant entre l’expérimentateur et la cible ou l’émetteur et le récepteur ;
les résultats de ces expériences témoignent d’un impact de la conscience d’un individu sur la conscience d’un autre individu ; elles permettent d’apprendre à contrôler notre bavardage mental, contrôle qui se traduit aussi par une plus grande sensation de paix ; en ce qui concerne plus spécifiquement les expériences de perception à distance, elles rendent notre cerveau plus « ondoyant », plus flexible, pour faire des allers-retours entre deux ordres de la réalité. Cette compétence, fruit d’une forme de yoga mental, permet non seulement d’acquérir des capacités particulières mais nourrit aussi l’expérimentateur d’une plus grande confiance en son propre être.
Mais ces expérimentations présentent un intérêt plus fondamental. Elles valident l’hypothèse de la possibilité pour l’être humain de faire l’expérience d’une conscience élargie et nous amènent donc à entrevoir un autre modèle conceptuel de la réalité. Au cours de ces expérimentations, on découvre un aspect de la conscience humaine : sa capacité à se glisser dans un autre ordre de la réalité qui ne connaît pas de limites d’ordre spatial ou
temporel. Russell Targ souligne dans son livre[238] que « notre capacité à déplacer délibérément notre conscience à travers le temps et l’espace permet de vivre des expériences intenses de nature à changer nos vies car elles démontrent clairement que nous ne sommes pas simplement des corps mais plutôt des consciences éternelles présentes dans un corps ». Effectivement, rares sont les expérimentateurs qui sont sortis indemnes de ces expériences, car non seulement elles bouleversent leur vision du monde mais en outre nombreux sont ceux qui ressentent un sentiment de paix et de réconfort en ayant l’impression de renouer avec une dimension plus vaste de la vie. Certains ont même l’impression « de voir la conscience à la manière de ce que les bouddhistes appellent "la conscience nue ou intemporelle”, c’est à dire [sic] d’accéder à une dimension de la conscience qui correspond à notre essence la plus fondamentale et la plus
profonde [239] ».
Mais, pour autant, je ne pense pas que la perception à distance doit être considérée comme une capacité surnaturelle ou qu’elle s’inscrit dans un cheminement spirituel. Elle n’atteste pas d’une forme d’extase spirituelle mais est « simplement » une faculté que nous possédons tous à des degrés divers. Nous pouvons nous entraîner à l’acquérir et à l’approfondir en pratiquant un art martial mental qui favorise le maintien de notre attention et de notre intention. Ce sont les seules conditions pour créer une forme de cohérence mentale qui nous amène à faire l’expérience d’une réalité élargie en nous ouvrant à une forme de conscience que l’on pourrait appeler « conscience non locale ». La perception à distance se révèle donc une capacité à s’ouvrir à cette dimension de la conscience.
Les recherches sur la perception à distance nous permettent donc d’affirmer que la conscience n’est pas limitée au corps physique. Il existe en effet d’autres situations où la conscience semble non locale, c’est-à-dire qu’elle semble s’étendre au-delà des limites spatio-temporelles et former un continuum de conscience. Je vais en donner quelques exemples, car l’étude de ces expériences représente une prise en compte d’une des facettes de la nature de la conscience et témoigne du vaste potentiel expérientiel que nous possédons pour nous accomplir. Aucune étude de l’expérience humaine ne peut être complète si elle les ignore car elles nous ouvrent les yeux sur les perspectives d’un vaste champ de conscience.
Le qualificatif de transpersonnel est donné à ces expériences que je vais maintenant relater. Ces dernières se caractérisent par un ensemble de traits bien particuliers qui renforcent la conviction que la réalité ne se cantonne pas à celle que nous révèlent nos sens.
Les peuples premiers l’affirment : ce qui est invisible à nos yeux, imperceptible à nos instruments de mesure est plus réel que la réalité perceptible. Ce que nous discernons d’habitude n’est qu’une des facettes que ce monde aux multiples aspects nous donne à voir, mais que notre niveau de conscience habituel nous voile. Les expériences transpersonnelles permettent d’approcher ce monde invisible et de témoigner de sa réalité vertigineuse. Elles modélisent un aperçu plus complet de la réalité et, en cela, transforment la vie de ceux qui y accèdent.
Lors de telles expériences, la personne ressent un profond sentiment d’unité avec l’univers, un sentiment de joie et d’amour intense, une distorsion de la perception du temps, le sentiment d’accéder à une profonde connaissance, mais aussi le sentiment que l’expérience est bien réelle et n’est donc pas le fruit d’hallucinations ou d’illusions. Ces expériences, qui peuvent survenir dans des conditions très variées, changent radicalement la perception de la réalité de l’individu et transforment donc sa façon de vivre car elles permettent au sujet d’accéder à des dimensions de la réalité qui transcendent ce qu’il connaît habituellement de lui-même comme du monde.