L'ultime choix
Qui choisissons-nous d’être ?
Cette thèse corrobore aussi l’intuition que l’on peut avoir (et ce, malgré la conviction qui habite la majorité des scientifiques occidentaux de la prééminence de la matière sur cet « objet non identifié » que l’on nomme l’esprit ou la conscience), intuition que la conscience ne peut pas être réduite à un état neuronal, fruit d’une activité neurophysiologique et donc à une réalité matérielle. En nourrissant l’illusion que tout ce qui existe répond aux lois de la physique, le monisme matérialiste étouffe toute tentative d’élaboration d’une nouvelle approche dans l’étude de la conscience. Il désenchante le monde et ne peut en aucun cas satisfaire la soif de connaissance de l’être humain. Celui-ci perçoit bien que sa grande complexité ne peut être appréhendée uniquement au travers d’une approche matérialiste et que son destin ne peut être régi par des agencements neuronaux. Dès que nous commençons à reconnaître les limites du matérialisme, nous devinons la réalité immense qui se profile au-delà et nous nous éveillons à la découverte d’un univers réenchanté, univers auquel nous appartenons.
Qui choisissons-nous d’être ?
En médecine, il ne fait plus aucun doute que le point de vue des dualistes qui considèrent une séparation entre le corps et la conscience est non seulement erroné mais a aussi longtemps affecté la représentation que l’on peut se faire de l’être humain. Pour autant, le modèle moniste matérialiste qui prévaut en neurosciences n’est pas, comme je viens de le souligner, satisfaisant. Celui-ci n’oppose pas l’esprit au corps puisque dans ce modèle tout se réduit à la matière et il existe une identité (plus ou moins parfaite suivant les différentes approches matérialistes) entre l’esprit et le cerveau. Tous nos états mentaux (la pensée, les émotions, les sentiments, la conscience) correspondent à des états cérébraux. Ils sont donc des produits de la matière cérébrale et considérés comme des qualités émergentes des
circuits neuronaux. L’imagerie cérébrale [154] semble corroborer ce modèle et montre qu’une partie du cerveau est mobilisée lorsque nous effectuons un calcul, nous nous remémorons un souvenir heureux ou nous visionnons une scène chargée émotionnellement. C’est ainsi que l’on a pu repérer le dysfonctionnement d’un réseau neuronal particulier, le « réseau par défaut » dans les états dépressifs.
Les avancées considérables réalisées depuis une vingtaine d’années dans la connaissance du fonctionnement cérébral, grâce aux imageries médicales, laissent à penser qu’il « suffit » de décrypter les circuits neuronaux pour comprendre la logique de nos états mentaux. Mais en procédant ainsi, les scientifiques envisagent une identité entre un état psychique et une activation de certains réseaux neuronaux, et ignorent toute la dimension subjective de l’expérience humaine alors qu’elle « entre toujours de quelque façon dans notre description du monde – et tout particulièrement
dans notre appréhension du vivant[155]».
Cette approche matérialiste ne prend donc en compte qu’une infime partie de l’expérience de la vie. Elle semble détachée du Vivant et induit une perception et une compréhension très réductrices et déformées de la dimension de l’être humain et de ses rapports avec la nature. Elle conduit à amputer l’être humain d’une partie de lui-même et à le considérer comme un petit soldat mécanique, un incident fortuit se produisant dans un univers où tout est réglé telle une horloge.
Il est urgent pour l’équilibre de l’être humain qu’il soit considéré dans sa globalité, au travers de toutes les dimensions de son être. Toutefois, il n’est pas toujours aisé de s’interroger sur notre nature profonde, car nous sommes formatés par notre culture ultra matérialiste et aveuglément attachée à la technologie. Le transhumanisme en est, encore une fois, un exemple emblématique ; il s’enracine profondément dans le paradigme matérialiste et n’est que le dernier soubresaut d’une approche réductrice de la réalité qui nous imprègne depuis si longtemps que nous sommes, pour la plupart, incapables d’envisager d’autres points de vue.