L'ultime choix

Gérard Vigneron · Chapitre 2 sur 44 · partie 1/2

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L'ultime choix

I | Voyage au pays de la démesure

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

I

 

Voyage au pays de la démesure

 

« La propagande nous enseigne à accepter pour évident ce dont il serait raisonnable de douter. »

– Aldous Huxley.

 

L’homme apeuré et sidéré

La fin des illusions

 

Panique à tous les étages

17 mars 2020

Cela fait déjà plusieurs jours que tous les soirs se déroule un rituel mortifère au cours d’une grande messe vespérale. Des experts médicaux bardés de certitudes, des « supposés sachants », mais qui sont en réalité totalement dépassés par ce qui est en train de se dérouler sous leurs yeux, nous annoncent l’apocalypse en livrant aux téléspectateurs comme aux auditeurs les décomptes macabres des décès de la journée dus à la pandémie causée par le coronavirus, des chiffres qui n’ont aucune valeur scientifique puisqu’ils ne sont pas corrélés avec d’autres données telles la moyenne habituelle des décès à cette période de l’année, la comorbidité dont ces personnes souffraient, leur âge, etc. Ce discours alarmiste a pour effet de créer une psychose collective, une épidémie de panique qui révèle la fragilité et la fébrilité de notre société.

Ce sont ces mêmes experts qui faisaient preuve de déni il y a encore quelques semaines et cherchaient par tous les moyens à minimiser les risques et à nous rassurer en nous disant que le virus n’atteindrait pas la France. « Mais le virus chemine de main en main, de souffle à souffle, prend la route, le bateau, l’avion, va de terre en terre, de toux en salive. Il pénètre

en catimini, ici et là, en Lombardie, dans l’Oise, se répand en Europe[10]. » Comme pour le nuage de Tchernobyl en 1986 qui devait s’arrêter à nos frontières, nos experts en santé publique affirmaient il y a quelques semaines encore que l’épidémie ne nous toucherait pas. Le pouvoir politique discrédité depuis de nombreuses années a fait appel à ces experts pour se doter d’une boussole qui lui donne le cap dans la tempête de la pandémie. Mais, totalement médusés, nous observons la boussole tourner dans tous les sens.

Aujourd’hui, tous ces acteurs des plateaux de télévision distillent quotidiennement aux téléspectateurs leur ration de peur et entretiennent la dramatisation collective ambiante en leur annonçant, la mine défaite, que ce n’est que le début et que demain sera encore pire. Ils semblent à l’affût des premiers signes qui nous indiqueraient que nous allons vivre la grande épidémie, celle dont l’ampleur dépassera la grippe espagnole de 1919, qui fit plus de 50 millions de morts dans le monde. Les téléspectateurs transpirent d’angoisse devant leur poste de télévision à l’idée que des millions de vies humaines vont être fauchées en quelques jours. Le massacre sera terrible.

Hier soir, un palier supplémentaire a été franchi. Le président de la République a annoncé un confinement des plus sévères pour tenter de freiner l’avancée du tsunami qui va déferler sur les hôpitaux. Tout est mis à l’arrêt… la vie sociale, économique, culturelle. Cette mesure est totalement inédite puisqu’elle n’a jamais été mise en œuvre et n’a fait l’objet d’aucune étude scientifique qui aurait pu en mesurer l’intérêt. Mais aucune voix ne s’élève pour la contester alors que l’on peut sans peine imaginer ses effets à moyen et à long terme.

« Nous sommes en guerre », a proclamé le président de la République à plusieurs reprises, ne faisant que renforcer le sentiment de sidération qui s’est installé dans toutes les strates de la société. Comment en sommes-nous arrivés là ? Il faudra certainement plusieurs mois pour répondre à cette question ; aujourd’hui règne le sentiment que la mort rôde autour de nous, nourrissant une sensation d’angoisse d’autant plus vertigineuse qu’elle est proportionnelle au déni de la mort qui pèse sur notre civilisation occidentale. Nous sommes brutalement rappelés à notre condition humaine et à ses limites… nous pouvons mourir. Certes, nous allons tous mourir, et cette année ce sont un peu plus de 600 000 personnes qui vont passer de vie à trépas en France. Peut-être 1 à 2 % d’entre nous mourront-ils du coronavirus, tandis que 98 % mourront du cancer, qui tue plus de 400 personnes par jour, d’accidents cardiovasculaires, d’une chute, de leur belle mort ou encore d’autres choses. Dans le monde, près de neuf millions de personnes mourront de malnutrition cette année, comme chaque année depuis des décennies ; d’autres mourront de tuberculose ou de paludisme par centaines de milliers sans que cela nous émeuve le moins du monde. Toute perte de vie est tragique et regrettable, mais la mort fait bien partie de

la vie. [11] « Nous mourons de ce que nous sommes vivants.» et immanquablement, tôt ou tard, l’aventure chaotique de la vie prend fin.

Et quand je fais remarquer à un ami que la panique qui gagne empêche l’être humain de vivre et qu’elle est, sans aucun doute, une façon de mourir, il trouve mes propos incompréhensibles. Toutefois, si j’insiste et que j’émets quelques doutes sur le bien-fondé des prévisions délivrées par les oracles du 20 heures qui prennent grand soin d’exclure de leurs propos toutes les données qui n’alimentent pas cette peur mais au contraire usent de récits poignants pour que la dramatisation soit maximale, je me fais alors méchamment rabrouer et traiter d’irresponsable. « Nous sommes en guerre, me dit-il, on ne discute pas. » Douter, réfléchir, se renseigner, se poser des questions, prendre du recul, plutôt que de se laisser terroriser par les prophéties claironnées sur les chaînes d’information en continu, représente pourtant un droit légitime et même une nécessité vitale, un acte de santé mentale, dans cette période très trouble. Préférer écouter d’autres avis plus tempérés ou encore faire fi du politiquement correct – sans tomber pour autant dans le complotisme – en pensant qu’il existe indéniablement une certaine disproportion entre le risque encouru et les mesures prises pour y faire face, tout cela est impossible à entendre et semble même relever d’un acte de haute trahison. Jour après jour, la peur se voit érigée en vertu cardinale et celui qui n’en affiche pas assez est vite considéré comme un égoïste insensible au sort des anciens, voire un salaud.

Cette dramatisation de l’épidémie entretenue par les autorités sanitaires et politiques a pour conséquence de diffuser un état de panique à une grande partie de la population, alors qu’un très faible pourcentage d’entre nous est touché par la maladie. Soumis à des mesures extrêmes comme le repli et l’enfermement dans chaque cellule familiale, certains deviennent complètement paranos. Effrayés à l’idée d’être contaminés, ils tournent le dos à leurs sympathiques voisins qui, en quelques jours, se révèlent être des individus menaçants et même l’ennemi absolu puisqu’ils sont susceptibles d’être porteurs du virus. Pour d’autres, à moins que ce ne soit les mêmes, l’effroi qui les étreint les conduit à vider les rayons des supermarchés pour constituer des réserves en prévision de pénuries…

Cette communication alarmiste est relayée sans discontinuité par des médias qui se gargarisent le plus souvent de thèmes sans intérêt, mais semblent avoir déniché avec le COVID un scoop qu’ils répètent à l’infini et ad nauseam sur nos antennes pour ainsi augmenter toujours plus l’audimat. Soucieux avant tout de « sensationnel », ils se contentent d’égrener à chaque bulletin d’informations le nombre de décès de la journée, plutôt que de contribuer à diffuser une information qui nourrisse le débat d’idées et d’opinions. Ils se rendent ainsi grandement responsables de l’absence de débats éclairés en martelant tous les jours le même message de propagande pour fabriquer des croyances, au lieu de faire appel à l’intelligence et à la faculté de raisonnement de chacun d’entre nous. Ce message s’est révélé d’un grand pouvoir anxiogène, car la répétition d’un seul message qui tourne autour d’un seul sujet, la mort (le nombre de décès, les décès prématurés, ceux qui se sont produits à l’hôpital, en EHPAD, à la maison, ceux qui n’ont pu être comptabilisés, etc.), provoque une véritable déferlante de stimuli cérébraux et sature les capacités cognitives. « En valorisant spécieusement le total cumulé des morts, on construit un

storytelling de l’anxiété, voire de la panique[12]. » L’individu est alors plongé dans un état de sidération qui le laisse, les bras ballants, dans l’incapacité de réfléchir. Il se trouve alors en situation de croire aveuglément à l’information reçue. Il est vrai que le téléspectateur, comme l’auditeur ou le lecteur, a été soumis à un tir d’artillerie intense. En ce qui concerne la télévision, c’est la première fois dans son histoire que lors de la grande messe vespérale est énuméré le nombre de morts causées par une maladie. Aucun journaliste ni aucun expert ne s’étaient livrés jusqu’à ce jour à ce décompte macabre des décès quotidiens dus au cancer ou aux maladies cardiovasculaires, à la malnutrition, ou autre.

En participant à cette débâcle intellectuelle, les médias contribuent à amplifier la vague de peur et de désolation qui s’abat sur la société entière. Ils nous annoncent qu’inexorablement le virus va envahir nos poumons, mais à n’en pas douter c’est surtout notre esprit qui en est farci. Notre horizon de pensée s’est réduit à sa seule existence ; objet de fascination, il capte toute notre attention, nous pétrifie, affecte nos capacités de discernement et d’analyse et nous fait régresser dans des réactions d’angoisse, ce qui, par peur de l’autre, qui ne peut être qu’un pestiféré, nous amène à nous claquemurer à double tour.

Mais si cette pandémie bouleverse notre quotidien, nos habitudes et nous ébranle émotionnellement, elle met aussi en évidence l’effondrement d’une certaine science qui, enivrée par sa propre hubris, avait fait croire à certains qu’elle pouvait maîtriser le vivant. Mais voilà que ce dernier nous échappe, nous obligeant à éprouver notre vulnérabilité. Nous ne maîtrisons plus rien, surtout pas nos peurs qui circulent plus vite que n’importe quel virus. Le désarroi s’étend peu à peu et gagne tous les cœurs : peur de tomber malade, peur de l’irréparable pour nous et nos proches qui, les jours passant, se transforme en une panique proportionnelle au déni de la mort de notre société. Le mot « pandémie » réveille en l’homme un sentiment de peur viscérale et ancestrale, un sentiment de peur tout à fait compréhensible, car il est le fruit des épidémies que nos ancêtres ont subies et qui ont décimé des générations entières. Il est lié au désir primaire de retrouver une sécurité et n’est pas une mauvaise chose en soi. La peur présente même l’intérêt de susciter des questionnements fondamentaux sur notre nature humaine et le sens de notre vie, mais encore faut-il qu’elle ne se transforme pas en état de panique qui nous paralyse, car ce virus infecte nos esprits, peut-être plus encore que nos corps.

La pandémie devrait au contraire nous rappeler qu’il importe de garder une certaine lucidité dans les moments difficiles pour éviter toute réaction disproportionnée. Pour cela, la première condition est de ne pas prendre pour argent comptant ce que les experts médicaux, à l’instar des médias, nous présentent comme la vérité absolue, d’autant plus que la vérité du lundi ne sera pas celle du mardi.

Il faut dire que le matraquage que nous subissons atteint un tel degré qu’il est compréhensible que la raison vacille et que certaines personnes ne soient plus capables de prendre un peu de recul et d’élaborer une réflexion par elles-mêmes. Des centaines de fois par jour sont réitérés les mêmes éléments de langage, si bien qu’il est difficile de ne pas être terrifiés et sidérés par ce pilonnage médiatique délivré en continu si ce n’est en pratiquant la « distanciation médiatique », car tous les soirs le même mantra est psalmodié : « Nous sommes en guerre. » Cela sous-entend que nous devons soutenir sans faille les soignants, les applaudir tous les soirs, eux qui ont été sacrifiés sur l’autel de la rentabilité depuis trente ans et ont été envoyés au front pathétiquement désarmés, sans masque, sans blouse de protection du fait de l’incurie des technocrates de la santé et des politiques que nous avons élus. Il y a quelques mois encore, nos gouvernants ont envoyé les CRS les matraquer alors qu’ils revendiquaient plus de moyens pour simplement remplir leur mission, qui est de soigner. Aujourd’hui, ils sont traités en héros, mais ils ne demandent qu’une chose, que les promesses faites se traduisent en actes au plus vite. Car il est vrai que les hôpitaux, saignés par des décennies d’austérité, sont saturés. Les plus fragiles, ceux qui souffrent de pathologies chroniques, sont les premiers à être emportés par la grande faucheuse. Terrés chez nous, ayant pour certains fait le plein de papier toilette comme s’ils s’étaient trompés d’épidémie et pensaient qu’ils allaient affronter une épidémie de choléra, nous tournons en rond et les plus pessimistes retiennent leur souffle, la peur au ventre, devenant complètement paranoïaques vis-à-vis du voisin qui prend quelques libertés avec les horaires de sortie, ou de l’infirmière, leur voisine de palier, qu’ils estimaient tant mais qui, du jour au lendemain, devient une pestiférée, car elle travaille à l’hôpital et est donc suspecte de porter la mort virale qui va, à n’en pas douter, se répandre dans tout l’immeuble. Il serait vraiment préférable qu’elle déménage, pensent-ils !

Les jours s’écoulent, le mois de mars s’achève. Ni le nombre de morts provoqué par la « grippe de Hong Kong » de 1968 qui a fauché un million de personnes dans le monde, dont 31 226 en deux mois en France, ni celui de l’épidémie de grippe de 2017 (14 400), ou encore de la canicule en 2003 (19 490 en deux semaines) ne sont encore atteints, mais il ne fait aucun doute pour la pythie du 20 heures que si ce n’est pas en mars, la vague déferlante emportera tous les plus fragiles à Pâques. Certes, toute mort est une tragédie et elle est d’autant plus injuste qu’elle est provoquée par un petit virus, alors que les hommes politiques nous serinent depuis des années que nous possédons le meilleur système de santé du monde. Toutefois, les prévisions terribles qui nous étaient annoncées ne se réalisent pas.

Mi-avril, les courbes qui attestent du nombre de victimes et qui étaient jusque-là commentées avec terreur, prennent une forme descendante. Le professeur Didier Raoult annonce même la fin de l’épidémie à Marseille. Mais il ne faut pas se réjouir pour autant. « Détrompez-vous, nous avertissent les experts médiatiques, ce sera au déconfinement que le pire va survenir, à moins qu’une deuxième vague ne survienne plus tard, à l’automne peut-être. » De toute évidence, ils n’en savent rien.

Les téléspectateurs découvrent tout à coup avec stupeur les propos contradictoires des technocrates de la santé qui, lors de la messe du 20 heures, veulent un soir nous convaincre que les masques et les tests ne servent à rien, pour souligner quelques jours après tout leur intérêt… dans quelques semaines quand nous pourrons enfin en disposer. En réalité, leurs propos ne font qu’habiller la pénurie ; ils cherchent tout bonnement à camoufler leur manque d’anticipation et leur incompétence. Cela devrait mener les divers « experts » à une plus grande humilité, mais il n’en est rien. Ils continuent à parader sur nos écrans, à discourir avec suffisance et arrogance sur nos antennes et à conseiller les politiques en plein désarroi. Ils bénéficient d’une véritable adulation, alors que contrairement à ce qu’ils affirment ils ne maîtrisent pas grand-chose et certainement pas la vie qui, sous la forme d’un virus, fait plier la civilisation humaine techniquement la plus développée de la planète et nous précipite dans un chaos que nous sommes incapables de gérer. « Le roi est nu. La première grande pandémie de ce siècle révèle le spectacle cruel "d’une start up nation” sûre d’elle-même, incapable de stocker et de produire une pièce de quelques centimètres carrés de tissu indispensable pour protéger des millions de vies

à commencer celles de ceux qui soignent tous les jours[13]. »

Hier, les ardents admirateurs de la technologie nous promettaient un progrès sans fin. Aujourd’hui, ces prédictions s’effondrent aussi facilement qu’un château de cartes. La vie nous fait un pied de nez et nous en sommes réduits à chercher dans l’urgence comment nous procurer des masques et du gel hydroalcoolique que l’incurie des technocrates de la santé rend introuvables même dans nos hôpitaux. Dans un monde dominé par la marchandisation et le profit, un des pays les plus riches du monde manque de tout, de lits d’hôpitaux, de soignants, de respirateurs, de blouses pour les hospitaliers, de gel hydroalcoolique, de masques, de tests… Non, nous ne sommes pas, contrairement à la fable que l’on voulait nous faire croire, des super-puissants capables de dominer et maîtriser le vivant. « Nous sommes

des joueurs/joués, des possédants/possédés, des puissants/débiles [14]. »

Aujourd’hui, un petit virus nous confronte brutalement à la fragilité inhérente à notre condition humaine et à notre finitude car « si nous pouvons retarder la mort par vieillissement, nous ne pourrons jamais éliminer les accidents mortels où nos corps seront écrabouillés, nous ne pourrons jamais nous défaire des bactéries et des virus qui sans cesse s’automodifient pour résister aux remèdes, antibiotiques, antiviraux,

vaccins [15]». Personne ne peut nous garantir un droit à une vie pérenne à moins d’être un fieffé menteur.

Il est vrai que ce virus représente encore une terra incognita, mais plutôt que d’avouer leur ignorance, les experts médicaux, tels les médecins de Molière, nous assènent des vérités absolues, des affirmations irréfutables qui sont démenties dès le lendemain. De plus, la médecine n’est en rien une science exacte même si certains voudraient bien la revêtir de ces habits. Elle ne se cantonne pas à l’application de protocoles rigides, mais est avant tout une pratique empirique basée sur des décennies d’expérience et d’intuition, un art que le médecin tente en toute humilité d’exercer au lit de son patient en tissant patiemment un lien avec lui pour trouver comment le soigner. Le médecin, sur le terrain, est donc loin du pouvoir médical sacralisé exercé sur les plateaux de télévision par les soi-disant « sachants », car sa priorité absolue est de soigner. Cela semble une lapalissade, mais l’actualité m’oblige à asséner cette évidence puisque les médecins se voient privés de prescrire un traitement (hydroxychloroquine + azithromycine) qui diminue la charge virale et apporte dans la balance bénéfices-risques plus de bénéfices que l’attitude qui consiste à attendre que le virus ne se soit diffusé dans tout l’organisme et que l’on soit alors obligé d’être hospitalisé en urgence dans un service de réanimation. Selon les statisticiens de la santé, aucune étude scientifique ne démontre la validité de ce traitement. Mais, de même que lorsque l’on voit quelqu’un se débattre dans une tempête pour ne pas se noyer, on ne se pose pas la question de savoir si la bouée que l’on voudrait lui lancer a bien été homologuée, il me semble que le rôle du médecin est bien de soigner son patient et non pas d’attendre le résultat d’études randomisées pour la mise au point d’un éventuel traitement, études qui demandent le plus souvent beaucoup plus de temps que ne dure une épidémie.

La polémique qui a enflé pendant cette pandémie entre les tenants d’une médecine basée sur les preuves et celle qui valorise plus l’expérience des médecins qui sont sur le terrain est significative de la dérive de la pratique médicale qui subit de plus en plus la pression de l’industrie pharmaceutique, la seule capable de financer les études qui doivent apporter les preuves en question.

Il ne fait aucun doute que la pratique de la médecine est fondée sur des preuves – les données de la recherche – mais aussi et surtout sur l’expérience du médecin et les attentes, et donc les choix du patient.

Au début, il y a plus de cinquante ans, les essais thérapeutiques ont été mis en place pour contrôler l’industrie pharmaceutique et vérifier la qualité et l’efficacité des médicaments qu’elle cherchait à nous vendre. Puis, ces essais ont évolué, et ce sont maintenant les firmes pharmaceutiques qui mènent la danse. Ce sont elles qui les financent, en particulier les essais cliniques randomisés en double aveugle, c’est-à-dire ceux dans lesquels on attribue au hasard à différents patients soit le traitement à tester, soit un placebo. Ces essais ont pris une place prépondérante dans cette logique de démonstration d’efficacité et sont devenus le nec plus ultra de la recherche médicale ; la médecine fondée sur les preuves est devenue l’idéologie dominante en matière de recherche. Mais ces essais posent quelques questions.

– Tout d’abord, est-il éthique de convaincre un patient de se soumettre à une étude en double aveugle et donc de prendre un traitement qui présente le risque de n’être qu’un placebo ?

Deux auteurs britanniques, Gordon Smith et Jill Pell, ont tenté de

répondre à cette question en utilisant une métaphore [16]. Ils veulent ainsi balayer définitivement l’idée qu’il est toujours éthiquement recevable de remplacer un traitement possiblement utile par un placebo. Ils soulignent pertinemment qu’aucune étude sérieuse mettant en œuvre des essais contrôlés randomisés n’a été effectuée pour déterminer si les parachutes sont réellement efficaces pour prévenir les traumatismes majeurs liés au défi de la loi de la gravitation. Ils conseillent donc aux adeptes qui sont les plus attachés à respecter la liturgie de la médecine fondée sur les preuves d’organiser et de participer à un essai en double aveugle randomisé et contrôlé avec remplacement du parachute par un placebo !

– Plus sérieusement, est-il bien éthique de s’adonner au culte des essais randomisés en période de pandémie, essais qui demandent beaucoup de temps alors que le temps presse et qui, d’autre part, réclament des moyens financiers importants ?

– Enfin, est-il sérieux d’exiger ce type d’essais en ce qui concerne l’hydroxychloroquine, alors que l’on sait pertinemment que personne n’obtiendra de l’industrie pharmaceutique les moyens pour faire des essais en double aveugle pour cette molécule qui est passée dans le domaine public et qui donc ne rapportera pas un kopeck pour celui qui oserait se lancer dans une telle aventure ?

D’autre part, il existe de nombreux traitements qui ne sont pas validés par « de hauts niveaux de preuve » et sont néanmoins prescrits quotidiennement.

Alors, que doit faire le médecin au lit de son patient ?

Si l’on considère que la prise en charge des pathologies et des souffrances d’un patient se fait grâce à des traitements qui résultent avant tout d’un savoir empirique, d’une connaissance clinique et thérapeutique accumulée au cours des années, alors dans ce cas c’est l’expérience qui prime. Elle permet d’avancer l’hypothèse de l’efficacité d’un traitement pour ensuite vérifier son bien-fondé. L’histoire de la médecine nous montre que cette démarche a été la plus efficace en particulier dans le cas de maladies infectieuses.

L’autre solution pour le médecin est de s’en remettre aux études réalisées par l’industrie pharmaceutique qui n’ont d’autre objectif que de prouver l’efficacité du médicament qu’elle-même produit.

Depuis les années 1970, seules les études randomisées en double aveugle sont considérées comme répondant au standard exigé. La prééminence absolue de ces essais est si grande qu’elle est devenue un dogme intouchable qui a contribué à mettre sur pied « l’evidence-based medecine », la médecine fondée sur les preuves. Celle-ci se révèle un outil essentiel pour imposer, sous couvert de preuves scientifiques, une pratique médicale uniformisée. Mais l’avantage des études randomisées sur les études « observationnelles » n’est pas clairement prouvé, notamment dans les maladies infectieuses . De plus, cette prééminence cache une réalité peu reluisante qui devrait faire réfléchir ceux qui ont une foi inébranlable dans les études randomisées. En effet, seules les puissantes firmes de l’industrie pharmaceutique peuvent financer de telles recherches qui nécessitent un recrutement de patients important et donc des moyens financiers considérables. Il faut être aveugle pour ne pas s’apercevoir que de plus en plus d’études – même celles qui sont publiées dans les revues les plus prestigieuses – présentent des biais, voire des falsifications, dans le but de tromper les prescripteurs sur l’efficacité d’un médicament qui est

produit par cette même firme pharmaceutique qui finance l’étude [17]. Malheureusement, peu de médecins ont une formation méthodologique qui leur permettrait d’évaluer la validité des preuves que présentent ces études, d’autant plus que leur montage est d’une grande complexité. Il suffit que l’initiateur de l’étude apporte la moindre modification (la durée de l’essai, le moment où on administre le candidat-médicament, le dosage, le nombre de patients à inclure, les critères de jugement de l’efficacité du médicament, le choix des outils statistiques, etc.) pour provoquer leur réussite ou leur échec. Chaque étude a un montage différent, d’où la difficulté de comparer avec précision différentes études.

Les méthodologies de « la médecine basée sur les preuves » et les désormais célèbres méthodes statistiques de randomisation ont fait rêver une génération de médecins qui voulaient élever la médecine au rang d’une science en substituant l’approche statistique à l’expérience clinique. Mais l’intuition du médecin nourrie de son expérience n’a pas moins de valeurs que les canons de la vérité promulgués par les méthodologistes. De plus, cette dérive fondamentaliste est totalement incapable de rendre compte de la complexité du vivant. Plutôt que de s’appuyer sur des études qui, l’actualité le montre, peuvent être « bidouillées » sans aucun scrupule, il est donc plus pertinent de compter avant tout sur l’expérience du soignant pour comprendre et appréhender avec justesse la réalité de chaque patient qui, par nature, sera chaque fois différente. Le clinicien au chevet de ses patients aura toujours une réponse thérapeutique plus adaptée, car aucun de ses patients ne peut être réduit à des paramètres ou des variables quantifiables et ne pourra jamais être modélisé.

Le praticien va certes faire appel à ces données, mais le soin réclame autre chose, soit une approche individualisée et globale qui se traduit par une prescription souvent différente de celle des protocoles établis à partir des données fournies par les méthodologistes. Il est illusoire de penser que, dans le secret de son cabinet médical, le médecin suit à la lettre les consignes prodiguées par les diverses et nombreuses agences de santé. Néanmoins, la contrainte exercée sur les médecins se fait davantage ressentir et ceux qui osent exprimer un avis différent de la doxa gouvernementale sont de plus en plus souvent traînés devant les conseils de l’Ordre des médecins dont les membres se sont érigés en gardiens de la science. Au Moyen Age, le dogme scientifique était énoncé par le Saint-Office. Sous le joug soviétique, il l’était par les sbires du régime stalinien. Aujourd’hui, le praticien risque d’être sanctionné par les tribunaux ordinaux pour avoir contrevenu aux injonctions officielles, et d’être jugé au nom de la vérité scientifique.

Mais, en réalité, il n’y a aucune trace de science dans tout cela. C’est un ramassis d’assertions invérifiables, de justifications qui sont démenties très rapidement évoquant, au mieux, une forme de scientisme, au pire, une collection de croyances totalement infondées. Il n’est pas besoin d’être un grand clerc pour savoir que l’esprit scientifique n’est pas habité par la conviction de posséder la Vérité, mais par un doute fondamental. Seuls les scientistes, remplis de leur hubris et de leur arrogance pensent posséder la vérité qui se trouve le plus souvent très vite réfutée. Mais leur emprise est telle qu’il n’est pas bon d’être considéré comme un déviant de la ligne officielle. Celui-ci risque gros face à la surenchère scientiste qui voudrait définir la vérité officielle et les « bonnes conduites » qui en découlent. De plus, cette croyance a pour conséquence d’empêcher l’émergence de toute voie novatrice. De tout temps, ce sont justement ceux qui ont osé remettre en cause la vérité du moment qui ont suscité les progrès dans la prise en charge thérapeutique.

Ne serait-il pas plus judicieux de favoriser la liberté de pensée et d’expression du médecin puisque toute décision thérapeutique résulte d’un colloque singulier entre lui et le patient ? Par conséquent, cette décision prise par le médecin en toute responsabilité se trouve chaque fois bien spécifique pour donner une réponse individualisée. Et qui mieux que le médecin de proximité, celui qu’on appelait il y a peu « le médecin de famille », celui qui reste au plus proche de ses patients, pour remplir ce rôle ? Mais la technostructure qui gère la crise sanitaire en a décidé autrement et les médecins généralistes, considérés avec dédain, sont écartés de toute prise en charge.

Malgré tout, il ne fait aucun doute que c’est bien cette médecine clinique, celle qui se fonde sur la rencontre avec le patient, qui prime, car l’expérience du clinicien sera toujours plus opérante pour composer avec l’incertitude qui imprègne le vivant. C’est lui qui possède la boussole pour aider le patient à affronter l’incertitude de l’issue d’une maladie et « l’arrivée de ce virus doit nous rappeler que l’incertitude reste un élément inexpugnable de la condition humaine. Toutes les assurances sociales auxquelles vous pouvez souscrire ne seront jamais capables de vous garantir que vous ne tomberez pas malade ou que vous serez heureux en ménage ! Nous essayons de nous entourer d’un maximum de certitudes, mais vivre, c’est naviguer dans une mer d’incertitudes, à travers des îlots et

des archipels de certitudes sur lesquels on se ravitaille[18]… ».

Cette pandémie met en lumière les carences de l’expertise médicale et même son effondrement, et nous sommes violemment confrontés aux limites de cette médecine qui se voulait scientifique. Les données statistiques sur lesquelles elle s’appuyait lui donnaient l’illusion de bâtir quelques îlots de certitude, mais ils se sont transformés en mirages. Ceux qui ont cru que sa toute-puissance allait les protéger de tous les aléas de la vie et qu’elle représentait la meilleure assurance vie commencent à en douter en prenant tout à coup conscience de leur vulnérabilité et paniquent à l’idée de ne pas pouvoir en réchapper. Et si toutefois dans leur voyage ici-bas ils parviennent à accoster des îlots de certitudes, ils seront toujours, comme tout un chacun, confrontés à leur fragilité et à leur finitude.

Nous sommes donc contraints d’accepter l’incertitude. L’hubris technologique nous promettait il y a encore peu l’homme augmenté, mais nous sommes aujourd’hui confrontés avec virulence à la fragilité de notre existence et à la vulnérabilité de notre condition d’être humain. Puisse cette pandémie nous « vacciner » à tout jamais contre l’illusion de toute-puissance. Mis à genoux par le vivant, nous n’avons d’autres solutions pour nous protéger que de nous isoler comme au Moyen Age lorsque les populations étaient confrontées à une épidémie.

Sans polémiquer sur le confinement qui a certainement été mis en place trop tardivement et de manière disproportionnée, nous sommes en droit de nous interroger sur cet emballement médiatique qui a nourri sans interruption pendant plus de deux mois un état de panique stupéfiant face au risque de mourir, qui était pourtant des plus faibles pour la grande majorité d’entre nous. Notre société occidentale riche et consumériste a tout fait pour nous détourner de l’interrogation sur la mort en nous gavant de gadgets divers et variés, rendant souvent notre vie futile et superficielle, et voilà que le virus nous saute au visage. La vie factice se lézarde et se révèle à nous brutalement une vérité que nous voulions effacer à tout prix, à savoir que notre avenir est bien de vieillir et de mourir.

Cette difficulté à vivre avec la mort et la volonté de l’oublier à tout prix la rend encore plus insupportable quand elle se rappelle à nous. Il est à espérer qu’en étant amenés à penser plus que d’ordinaire à la mort, nous prenions pleinement conscience de notre finitude et que cela nous conduise à aimer encore davantage notre vie si fragile et si précieuse. Elle est toujours trop brève et la pandémie devrait nous mobiliser pour donner assez de prix au plus petit instant de l’existence en vivant avec encore plus d’intensité, de présence et de lucidité.

 

Considérer uniquement notre vie biologique est-il satisfaisant ?

« La grande tragédie de la vie n’est pas la mort. C’est ce que nous laissons mourir en nous alors que nous sommes en vie. »

– Norman Cousins

 

Le fait de prendre conscience que la grande faucheuse peut frapper à tout moment à notre porte sous la forme d’un misérable petit virus nous contraint à méditer non seulement sur le rôle que nous attribuons à la médecine, mais aussi sur la qualité de vie à laquelle nous aspirons. Il est en effet manifeste qu’il existe chez de nombreux contemporains l’illusion que la médecine va déjouer et vaincre la mort, si ce n’est aujourd’hui, cela sera bientôt. Ils sont persuadés que les médecins les sauveront toujours et se remettent donc corps et âme entre leurs mains, les considérant comme de véritables démiurges. Cette attente est non seulement illusoire mais insensée. S’il est urgent d’accorder enfin les moyens nécessaires aux soignants pour nous

soigner, il est dangereux de placer les experts médicaux dans une position dominante et de les laisser s’arroger le droit de définir la conduite de nos sociétés à la place des politiques.

Le philosophe Comte-Sponville a mis en exergue dans une interview sur France Inter le 14 avril 2020 le danger que nous courons en faisant « de la santé (et non plus de la justice, de l’amour ou de la liberté) la valeur suprême, ce qui revient à confier à la médecine, non seulement notre santé, ce qui est normal, mais la conduite de nos vies et de nos sociétés. Terrible erreur ! La médecine est une grande chose, mais qui ne saurait tenir lieu de politique, de morale, ni de spiritualité. » Ce n’est surtout pas aux experts cathodiques de résoudre tous nos problèmes, et en aucun cas ils ne doivent être à même d’édicter à notre place les valeurs qui motivent notre désir de vivre.

La santé demeure un objectif louable, mais elle ne doit pas devenir « l’essentiel ». « Un de mes amis me disait au moment du sida : “Ne pas attraper le sida, ce n’est pas un but suffisant dans l’existence.” Il avait raison. Eh bien, aujourd’hui, je serais tenté de dire : “Ne pas attraper le

Covid-19 n’est pas un but suffisant dans l’existence[19].” » Assurément, échapper aux virus ne représente pas un projet de vie d’une grande valeur, car le but de la vie ne peut se réduire à ne pas mourir. Vivre en bonne santé, c’est certes toujours mieux, mais avoir la santé n’est rien… si elle n’est pas accompagnée de tout ce qui fait la qualité de la condition humaine : la liberté, l’amour, la fraternité, la culture, des valeurs qui sont le fondement de notre vie sociale et l’essentiel pour construire une société plus juste et plus respectueuse de l’ensemble du Vivant. Indéniablement, le risque est grand d’abdiquer sur l’essentiel si l’objectif prioritaire est la survie du corps. Aussi est-il préjudiciable de vouloir sans cesse privilégier l’avis des médecins par rapport à celui des philosophes, des artistes, des économistes, des psychologues, des sociologues et autres, tous ceux qui peuvent en somme nous éclairer sur les répercussions des mesures sanitaires sur le « vivre-ensemble ».

D’une façon plus générale, cette pandémie du coronavirus nous place à la croisée des chemins et nous allons devoir choisir la direction à prendre et la communauté humaine à laquelle nous aspirons. Voulons-nous construire une société plus éthique, plus solidaire, ou au contraire une société totalitaire à laquelle nous donnons pour mission principale d’assurer la survie de notre vie biologique dépourvue de toute dimension sociale, affective et spirituelle ?

De nombreuses personnes âgées dans les EHPAD avaient d’emblée fait leur choix. En paix avec l’idée qu’elles allaient bientôt achever ce séjour ici-bas, elles auraient préféré continuer à recevoir leurs proches pour vivre leurs ultimes moments de joie en serrant leurs enfants dans leurs bras, en les embrassant une dernière fois, au risque d’abréger leur vie de quelques mois, plutôt que de rester confinées dans leurs chambres pendant près de deux mois. De multiples témoignages font état d’un complet isolement fatal à des personnes dans un état de grande vulnérabilité. Elles ont été dans l’impossibilité de recevoir le moindre soutien et le plus minime réconfort de leurs proches et se sont laissées mourir. Les têtes bien pleines qui nous gouvernent n’ont pas voulu prendre en considération leurs droits humains les plus fondamentaux. Prétextant que c’était pour leur bien, ils les ont privées de la présence aimante de leurs proches. Cette perte de liens sociaux essentiels pour l’équilibre de la santé physique et psychique de tout un chacun a eu bien évidemment un impact majeur sur leur espérance de vie.

Sommes-nous prêts, sous prétexte de préserver notre vie biologique, à renier ce qui fait notre humanité, c’est-à-dire nos rapports sociaux, nos amitiés, nos amours, le partage de moments essentiels que nous offre la vie, pour ne pas tomber malade ? Demeurer en bonne santé est-il la quintessence d’une existence ? La réduction de la mortalité est-elle la norme pour mesurer le progrès alors « que vivre est une maladie mortelle ?

Que le risque est consubstantiel à la fragilité magnifique du vivant [20] ? »

Et que deviendra cette société qui est prête à renoncer à une valeur essentielle comme la liberté pour privilégier la survie ? Jamais nous ne pourrons atteindre le risque zéro et aucune structure, que ce soit l’Etat ou les commissions d’experts, ne pourra nous protéger complètement des risques d’être vivants. C’est une évidence, mais qui semble devoir être rappelée, tellement sont nombreux ceux qui sont prêts à renoncer à leur liberté. Effrayés et encore en état de sidération face à cette pandémie, ils sont prêts à accepter la pérennité de l’abrogation de leurs droits. Si cette atteinte peut être justifiée à court terme tant que l’épidémie n’est pas contrôlée, qu’en sera-t-il dans l’avenir ? Désirons-nous vivre dans une société qui sacrifie la liberté sur l’autel de la sécurité, mais qui, paradoxalement, nous conduirait à vivre dans un état d’angoisse et d’insécurité permanent provoqué par la peur que l’autre ne soit contagieux ? Nos sociétés n’ont jamais été aussi sécuritaires et sécurisées, et pourtant l’anxiété y règne en maître. Cette angoisse qui se transforme si facilement en panique et qui nourrit en retour une société avide d’encore plus de mesures sécuritaires va rendre notre manière de vivre de plus en plus étriquée et la transformer en un véritable cauchemar. Désirons-nous vraiment vivre dans un monde où les êtres humains ne pourront plus se rencontrer et se toucher et ne vivront les rencontres que virtuellement ? C’est déjà une tendance qui s’est développée depuis quelques années. Nous nous rendons moins souvent dans les magasins et nous nous faisons livrer à domicile. Quant aux rencontres amoureuses, elles se font avant tout sur Internet. Voulons-nous continuer à nous isoler encore plus les uns des autres et du monde, sachant que « neurologiquement, on ne peut pas vivre coupé

des autres : un cerveau isolé s’éteint [21]» ? Ou faut-il considérer que tous ces symptômes sont le signe d’une civilisation sans ressort, totalement épuisée et désespérée qui s’approche de sa fin ?

Le Covid-19 finira par se faire beaucoup moins menaçant, pour peut-être revenir à nouveau cet automne avec des effets encore plus importants s’il se conjugue alors à une épidémie de grippe. Nous risquons alors d’assister, une fois de plus, à une situation dramatique dans nos hôpitaux. De nouveau mise sous tension, la structure hospitalière qui, tous les ans à cette époque de l’année, est prête à craquer malgré le dévouement du personnel soignant dont le nombre diminue à chaque coupe budgétaire, risque fort de s’écrouler. Quoi qu’il en soit, la menace des maladies infectieuses ne disparaîtra pas demain par enchantement. Au contraire, avec la dégradation de notre biosphère, la destruction des écosystèmes, le nombre d’épidémies ne peut qu’exploser. Cette pandémie, nous explique l’écologue Gilles Bœuf, s’est déclarée à cause de « notre irrespect du vivant » qui s’est traduit par une déforestation effrénée, un élevage intensif, etc. Ce non-respect du Vivant aboutit à faire cohabiter des espèces qui ne s’étaient jamais rencontrées et qui sont à l’origine de nouvelles infections comme celles causées par le virus Ebola. Il ne fait aucun doute que de nouveaux virus vont émerger dans les années à venir. Ainsi, est-il bien raisonnable de succomber à l’hystérie hygiéniste qui s’installe dans notre société, laquelle a dès lors l’illusion de faire disparaître virus, bactéries et champignons de nos vies, mais nous fait réellement courir le risque de voir l’état d’urgence sanitaire et les dispositions liberticides qui l’accompagnent devenir permanents et définir une « nouvelle normalité » ? Ces mesures de restriction qui, à l’origine, devaient être temporaires menacent d’être réitérées encore et encore, jusqu’à ce qu’elles deviennent une forme d’habitude que chacun s’imposera.

Les consignes qui nous sont adressées quotidiennement sur toutes les ondes nous ont appris que toucher des objets, être trop proche d’autres

personnes, respirer l’air dans un espace clos représente un risque[22]. Cela pourrait donc devenir pour nous une seconde nature de refuser de nous serrer la main, de nous prendre dans nos bras ou de nous embrasser pour ne pas être contaminés par le virus qui représentera un danger à ce moment-là, au risque de déshumaniser toute relation humaine et de dire adieu à jamais à tout ce qui nous rend vivants. Pour réduire le risque d’une autre pandémie éventuelle, allons-nous choisir de vivre dans une société où auront disparu à jamais toutes les manifestations d’empathie, de solidarité, d’amitié, d’affection, d’amour, et donc de survivre sans contacts physiques, sans embrassades, sans poignées de main ? Les hommes se sont touchés, congratulés, embrassés, serrés dans leurs bras, aimés pendant des millions d’années et le summum du progrès serait de dépouiller nos vies de ces manifestations d’attention à l’autre, d’affection et d’amour parce qu’elles seraient trop risquées !!

Toutes ces supputations qui reposent sur la peur ne peuvent éliminer les risques bien réels que nous fait courir l’utopie hygiénique. Le premier d’entre eux est une dégradation de notre système immunitaire, car le contact microbien provoqué par la proximité sociale est nécessaire à notre santé. Si, lors d’une épidémie, le virus ou la bactérie sont considérés comme des ennemis, hors de ces périodes particulières, ils participent en réalité à un équilibre bactérien essentiel et les virus jouent un rôle fondamental dans notre écosystème. Virus et bactéries sont dix fois plus nombreux dans notre organisme que le nombre de cellules dont celui-ci est constitué. Nous sommes donc en permanence dans un bain viral et bactérien qui nous imbibe mais aussi nous anime. Le fantasme hygiénique dont nous sommes atteints ne peut donc pas être sans conséquence s’il doit régir notre façon de vivre. Nous savons, par exemple, que sans un microbiote intestinal prolifique et diversifié composé de milliards de bactéries mais aussi de virus et de levures, notre système immunitaire sera incapable de nous défendre correctement. En confinant nos existences, nous avons l’illusion de nous placer sous cloche, dans une bulle immunitaire protectrice. Si cette situation est appelée à perdurer et que l’hygiénisme devient l’alpha et l’oméga de notre existence, cette illusion disparaîtra car la vie ne s’épanouit pas en vase clos, et l’efficacité de notre système immunitaire est totalement soumise au contact du Vivant.

Il est tout aussi évident que la prise de distance vis-à-vis de l’autre, cet autre qui est en train de se muer en un danger redoutable, débouchera rapidement sur un plus grand isolement et occasionnera donc plus de souffrance car l’isolement peut certes représenter une protection physique, mais génère dans le même temps une véritable agression psychique. Boris Cyrulnik relate, dans un article paru dans la presse en avril 2020, le cauchemar des enfants des orphelinats roumains pendant la dictature de Nicolae Ceausescu. L’isolement sensoriel et affectif dont ils ont été victimes a provoqué des altérations psychologiques mais aussi cérébrales définitives. Chez l’adulte, l’isolement sensoriel prolongé est la cause de crises d’angoisse, mais aussi de décompensation chez les prépsychotiques. Quant aux personnes âgées, la carence affective provoquée par la solitude peut très bien provoquer chez elles ce que les médecins appellent pudiquement « un syndrome de glissement » qui les conduit à abandonner la vie. Est-ce de cet avenir-là dont nous rêvons, où la distanciation sociale et le chacun chez soi deviendront la règle ?

 

2 mai 2020 : l’état d’urgence sanitaire est prolongé jusqu’à la fin juillet

« Nous sommes tous des égarés. »

– Jean d’Ormesson

 

Semaine après semaine, les médias se délectent à relater les nouveaux épisodes du mauvais feuilleton du coronavirus et de ses multiples rebondissements. Un jour, les journalistes nourrissent l’angoisse en affirmant que le virus ne provoque pas de réaction immunitaire pour nous défendre d’une contamination ultérieure. Une semaine plus tard, ils corrigent mezza voce cette information erronée. Une autre fois, ce sont les enfants qui sont de redoutables dangers pour les séniors, puis quelques jours plus tard ils sont dédouanés. Sur les ondes, la rengaine des données épidémiologiques et le refrain des mesures à respecter entonnés tous les soirs par les experts médicaux sont régulièrement entrecoupés pour laisser place à des témoignages qui rendent compte de la façon dont certaines personnes supportent le déconfinement, de leur façon de s’occuper, etc. Aujourd’hui, l’état d’urgence est à nouveau prolongé. Cette prolongation nous oblige à nous interroger à nouveau sur notre manière de concevoir notre vie sociale car il y a eu par le passé des épidémies beaucoup plus graves, mais aucun dirigeant n’avait pour autant imaginé promulguer un état d’urgence sanitaire comme celui que nous subissons depuis plusieurs semaines. Mais attention, nous prévient le philosophe italien Giorgio Agamben, « une société qui vit dans un état d’urgence pérenne ne peut être une société libre ». Quelle sera notre liberté de circulation si cet état d’urgence sanitaire se prolonge jusqu’à ce que le virus disparaisse ou que soit découvert un vaccin à l’efficacité très hypothétique ? Envisage-t-on un quotidien régi en permanence par des laissez-passer qui permettront de suivre chacun de nos mouvements et de juger ainsi s’ils sont autorisés ou interdits ?

Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les moyens technologiques existent pour mettre sous surveillance toute une population dans laquelle l’éloignement social sera la règle. Voulons-nous vraiment nous assujettir à une société maîtrisée ? Combien de vies seront sauvées par de telles mesures puisque nos dirigeants assurent que c’est pour nous protéger ?

Personne ne peut répondre à cette question avec précision, mais il ne fait aucun doute que le confinement que nous avons subi pendant près de deux mois aura des conséquences sur l’état de santé physique et psychique d’un grand nombre d’individus, sans évoquer les conséquences économiques et sociales incommensurables qui vont elles aussi se traduire en termes de mortalité. Nous voyons, jour après jour, nos appréhensions croître devant un avenir qui s’annonce très sombre pour les plus jeunes. Car le violent effondrement de l’économie mondiale va, dans les mois qui viennent, provoquer une telle catastrophe économique que des millions de personnes vont voir leur vie gâchée en perdant leur emploi et en étant plongées dans la misère. Cette situation ne manquera pas d’avoir des répercussions en matière de santé. Selon une étude publiée dans The Lancet, la hausse du chômage due à la crise de 2008 a causé 260 000 morts supplémentaires par cancer, dont 160 000 en Europe. Le confinement va donc produire des effets collatéraux dont on mesure difficilement l’impact mais qui vont aussi se manifester par une « épidémie » de dépression, un nombre de suicides plus élevé, des troubles psychologiques plus nombreux, et ainsi de suite. Sous prétexte de nous protéger, nous ne mourrons peut-être pas de l’épidémie, mais plusieurs d’entre nous mourront d’affection psychique, d’un état d’angoisse par exemple, qui, devenant chronique, affectera gravement le système immunitaire et provoquera des problèmes de santé susceptibles de réduire l’espérance de vie. Il est généralement très difficile de mesurer le nombre de décès supplémentaires causés par un confinement et donc un isolement social prolongé, mais on sait pertinemment que le manque de contact social facilite l’installation d’un état inflammatoire qui ne peut être que dommageable pour la santé.

 

Tourmente au cœur de la science

« Tel savant nous dit, affirmatif et catégorique, qu’il ne peut y avoir de seconde vague […],

tel autre, aussi savant, aussi respecté, nous dit l’inverse. [23]»

La faillite des experts, des « dataïstes »… et des autres

 

« L’ennui dans ce monde c’est que les idiots sont sûrs d’eux et les gens sensés plein de doutes. »

– Bertrand Russell

 

31 mai 2020

Malgré toutes les prédictions, il n’existe à ce jour aucun soupçon de deuxième vague dans aucun pays d’Europe. Peut-être qu’une autre épidémie surgira à l’automne si elle devient saisonnière comme la grippe. Mais pour l’instant, la catastrophe tant redoutée n’a nullement eu lieu. Pourtant, à de rares exceptions près, la totalité de la communauté scientifique nous promettait un désastre sanitaire sans précédent qui allait se traduire par des millions de morts dans les pays occidentaux. Comment des prédictions aussi alarmistes proférées en continu se révèlent-elles aussi erronées ?

Pour tenter de répondre à cette question, il est légitime d’examiner de quelle manière les responsables de la santé publique comme les responsables politiques ont fait face à cette pandémie, non pas pour réécrire l’histoire a posteriori, mais pour en tirer des enseignements pour la prochaine épidémie qui ne manquera pas de se produire dans les années qui viennent et pour laquelle nous serons bien obligés de réagir autrement. Il ne fait aucun doute que de graves dysfonctionnements se sont accumulés jour après jour dans la gestion de cette pandémie. Ils représentent pour moi l’aboutissement d’une approche soumise à une logique technocratique et sont révélateurs de la façon dont l’emprise de la technocratie aboutit nécessairement à la négation de l’humain.

Continuer : partie 2 sur 2