Mémoires d'un maître faussaire

William Heaney · Chapitre 9 sur 38

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Mémoires d'un maître faussaire

Chapitre 9

 

 

Très franchement, je n’avais aucune envie de prendre l’argent d’Otto. J’aurais nettement préféré conclure la vente avec Ellis, le poète détestable. J’avais assisté à l’une de ses atroces lectures de poésie, dans une librairie de Charing Cross Road, où Jaz nous avait présentés. Je n’y étais pas allé pour entendre les vers geignards d’Ellis mais pour m’en faire un client.

Je suis manifestement à la ramasse, et de bien des façons. L’idée que je me fais d’un poète, c’est un type qui cache un cœur d’or sous un aspect fruste, vêtu d’une veste d’aviateur élimée, dos voûté, mal rasé et dont l’haleine empeste l’ail et la bière brune : le genre de charmant individu qui croit que son haleine fétide suffit à elle seule à repousser toutes les femmes. Mais mes stéréotypes furent mis à mal quand je rencontrai Ellis, qui se révélait avoir des goûts de luxe en matière de fil et d’étoffe.

Je pourrais vous dire qu’une étiquette Armani voltigeait sur l’un des pans de son manteau trois-quarts lorsqu’il se soulevait, que la semelle de ses chaussures luisantes masquait une étiquette Prada, ou que la ravissante écharpe Daniel Hanson qu’il déroulait si soigneusement de sa douce gorge blanche était faite main en Chine avec de la soie de premier choix. Enfin, je vous le demande, à quoi sert un poète bien habillé ? Je me rappelle avoir songé que ce serait un plaisir de lui prendre son argent en échange d’un livre factice.

Je me souviens également d’avoir remarqué quelque chose de très curieux au sujet du tarin du poète tandis qu’il ôtait son écharpe et observait la maigre assemblée venue le voir en cette soirée humide. C’était comme si son visage s’était figé alors qu’il plissait le nez une fois de trop à cause d’une mauvaise odeur. Il saillait sous sa crinière en désordre comme un glaçon depuis le toit d’une grange, ruisselant lui aussi car un tic nerveux lui faisait passer l’index sous son pif tandis qu’il regardait autour de lui.

Et merde, m’étais-je dit, est-ce que je suis vraiment obligé de rester assis ici à écouter les vers pleurnichards et postillonnants de ce crétin ? La réponse était oui. Nous avions besoin de cette vente et de cet argent.

Jaz m’avait appris qu’Ellis avait été candidat pour devenir poète lauréat. J’avais dû vérifier ce que ça voulait dire. C’est quelqu’un qui compose des poèmes sur la reine et qu’on récompense par quelques tonneaux de gnôle. Ellis n’avait pas été retenu ; au lieu d’un coup à boire, il avait reçu un coup de pied dans le derche. Mais dans le cadre de mes recherches sur notre pigeon, j’avais étudié un petit recueil de ses œuvres.

Ah, s’il m’était donné de parler la langue des anges pour décrire sa poésie ! De toute évidence, elle doit bien avoir un sens, mais me donne l’impression qu’on me raconte une blague qui m’échappe. Mais je soupçonne que ça n’a strictement aucune importance : une partie de l’intention consiste à pousser le lecteur ou l’auditoire à se sentir crétin, et c’est justement cette opacité qui fait toute la valeur de ses poèmes.

Enfin bref, à ma grande surprise, il s’avança et me dit, avec un accent londonien populaire, et assez fort pour être entendu non seulement du public de six personnes mais aussi de l’étage inférieur :

— Punaise ! Fait un peu frisquet pour la poésie.

Je me rappelle avoir pensé : Ben v’ là autre chose. En voilà un qui était capable de passer sans transition de l’accent d’Oxford à mes propres origines ouvrières du côté d’Old Kent Road et vice versa sans la moindre hésitation. Et j’avais songé : Fais gaffe, trésor, tu foules mon territoire et je ne compte pas me laisser caricaturer sans demander compensation.

Il s’était peut-être écoulé une semaine depuis notre passage à la boîte de nuit – une semaine au cours de laquelle je n’avais pas reçu la moindre nouvelle de Stinx – quand je profitai de ma pause déjeuner pour aller rendre visite à Antonia chez GoPoint. Comme d’habitude, le foyer s’était vidé de ses pensionnaires pour la journée, à l’exception d’une séance de thérapie dans la petite salle de réunion. Comme la porte de la pièce était munie d’une vitre verticale, j’y jetai un œil. Le groupe était assis en cercle sur des sièges de plastique et Antonia menait la discussion. J’ignore au juste ce qu’ils font lors de ces séances : raconter l’histoire de leur vie, se plaindre du moment où tout a basculé, décider de faire mieux. J’imagine que c’est comme ça que ça marche. Les vedettes camées paient des milliers pour le

même programme au Priory 8 et je ne pense pas que GoPoint, malgré sa peinture écaillée et ses taches d’humidité, soit plus ou moins efficace.

Mal à l’aise, je regardai par la vitre Antonia, bras grands ouverts, expliquer son programme en quatre étapes. Il y avait dans le groupe une demi-douzaine d’hommes et de femmes, et derrière leur siège, en cercle eux aussi, se tenaient leurs démons respectifs.

Chaque membre du groupe en possédait au moins un, mais une des femmes en avait six, rassemblés derrière sa chaise. Les démons buvaient les paroles d’Antonia.

Un mot sur les démons, comme je ne m’attends pas que vous sachiez précisément de quoi je parle. Ils ne possèdent pas d’ailes membraneuses. Ni de cornes, pieds fourchus, tête de singe ou autres éléments dont les affublent les représentations de la mythologie religieuse. Ils peuvent facilement se glisser dans la forme humaine de leur hôte ou s’en extraire. Mais une fois qu’ils se sont extériorisés – comme ils l’avaient tous fait dans ce cas précis -, ils deviennent passifs, indolents, voire paresseux, bien que ce ne soit peut-être qu’une ruse visant à masquer le danger qu’ils représentent. Ils ne nous utilisent que pour servir leurs propres desseins.

Ils sont trapus, un peu plus petits que des êtres humains, et se déplacent toujours lentement. Leur substance est impossible à décrire, car elle évoque la suie en suspension. Les personnes sensibles aux démons en parlent souvent comme d’une sorte d’ombre, à la différence près qu’ils sont en trois dimensions, séparés des humains et pleinement autonomes. Goodridge, dans son ouvrage Categorical Evidence, qualifie leur essence de vapeur noire solide. Fraser, dès le départ, la baptisait substance nuit.

Croyez-moi, ça n’a rien d’une blague. La première fois qu’on rencontre cette matière sous la forme de ces créatures, on a l’impression de se faire écorcher vif. La terreur qui vous envahit est telle que le fluide de vos yeux paraît geler à leur vue.

L’un des démons prit conscience de ma présence derrière la porte. Il se retourna lentement, me jeta un coup d’œil indifférent puis reporta son attention sur Antonia. Les traits de leur visage sont globalement indistincts : comme si une divinité mineure avait conçu un prototype sans la profusion de détails de la Création. Mais bien que leurs traits soient flous, ce sont des individus uniques, aux expressions lisibles. Pour l’heure, ils paraissaient tous occupés à chercher une faille dans son raisonnement, un moment de faiblesse ou d’épuisement psychique, une fissure. Ils craignaient Antonia. Ils ne pouvaient l’approcher. Pour eux, une lumière invincible brille autour d’elle et c’est pour cette raison qu’elle les fascine.

La chose la plus intrigante chez les démons une fois extériorisés, c’est sans doute leur passivité. Ils paraissent toujours attendre quelque chose. Attendre que quelque chose se produise.

Tout comme le démon avant elle, Antonia perçut ma présence à la porte. Elle regarda par-dessus son épaule, me sourit et leva trois doigts pour m’indiquer qu’elle en aurait fini dans quelques minutes. Elle reprit son récapitulatif, puis tous les membres du groupe se levèrent de leur siège pour s’étreindre tour à tour. Je crois qu’on appelle ça « soutien mutuel ». Mais alors que l’un d’entre eux le faisait, je vis sa chaise menacer de basculer en arrière, jusqu’à ce que l’un des démons tende une main – un membre, une patte, un sabot, je l’ignore au juste – pour la rattraper. Toutefois, les démons reculèrent tous lorsque Antonia s’approcha de leurs hôtes respectifs pour les étreindre.

C’était un spectacle admirable.

Antonia sortit de la pièce et se dirigea vers moi, rayonnante, laissant la porte se refermer sur le groupe, guère pressé de quitter la chaleur de l’intérieur pour les rues glaciales. Antonia m’embrassa sur la joue et me prit la main, m’entraînant dans son bureau – un minuscule placard équipé d’un téléphone et d’un poste informatique. Elle fit chauffer une bouilloire électrique et laissa tomber des sachets de thé dans deux mugs.

— Je sais, dit-elle, toujours radieuse.

— Comment est-ce que tu peux être au courant ?

— C’est écrit sur ton visage, William !

— Mais pas du tout, protestai-je. J’ai enfilé mon masque impassible.

— Celui dont le visage est sans rayons ne deviendra jamais une étoile. 9

— Pourquoi tu me balances toujours du William Blake ?

Antonia se pencha vers moi et me pinça violemment le genou entre pouce et index.

— Petit malin ! Sacré petit malin !

— Hé ho ! Arrête ça ! Je ne t’ai même pas encore montré le chèque.

— Pas la peine. Tiens, je vais t’embrasser.

Elle m’enfourcha de sa silhouette légère pour s’asseoir sur mes genoux. Nouant les mains derrière ma nuque, elle planta sur mes lèvres un baiser passionné. Je veux dire un baiser d’amoureuse. Un baiser fougueux. Elle m’embrassait toujours lorsqu’une de ses collègues ouvrit la porte.

Antonia rompit l’étreinte.

— William nous offre un sursis, Karen ! Il nous a sauvés une fois de plus. Pour le récompenser, je vais le baiser jusqu’à ce qu’il ait la bite toute bleue. Ensuite, tu pourras faire pareil.

Je m’efforçai d’en rire, mais j’étais gêné.

— Ça ne sera pas nécessaire.

Karen était une rousse un peu grassouillette aux yeux bleu pâle et à la silhouette digne de Rubens.

— Si elle en a envie, tu ne pourras pas l’arrêter. Ni moi non plus. La bouilloire est en train de chauffer.

Karen dit quelque chose à Antonia sur la nécessité de réparer le système de chauffage. Antonia consentit enfin à descendre de mes genoux, ce qui me donna l’occasion, une fois Karen sortie, de lui remettre le chèque.

Sans même regarder la somme, elle l’agita en l’air comme pour en faire sécher l’encre.

— J’ai appris à ne pas te demander d’où il vient.

— Non, abstiens-toi. Ou je serais obligé de te mentir.

Ce que je ferais sans hésiter. Il était hors de question que je lui dise que le chèque qu’elle avait en main provenait de l’argent que j’avais économisé sur les frais d’inscription scolaire de Robbie, agrémenté d’un emprunt considérable sur mon propre compte. Si je le lui avais dit, elle n’aurait jamais accepté. Je m’efforçai de ne pas penser à ce qui se produirait si Stinx ne venait pas à bout du travail, ou si la vente n’était pas conclue. Dans l’un de ces deux cas de figure, j’allais me trouver dans un sale pétrin.

— Je me fous de savoir s’il provient du diable en personne. (Elle me regarda droit dans les yeux.) Qu’est-ce qui ne va pas, William ?

— Rien du tout.

— Tu n’as pas l’air heureux.

— Mais bien sûr que si. Je t’ai apporté l’argent promis. Je suis aux anges.

— C’est ta femme ? Tu dois la laisser partir.

— Je crains qu’elle soit partie depuis longtemps.

— Ne jamais s’attacher, William. On ne peut pas plus s’attacher aux gens qu’aux objets de ce monde.

Il se produisait toujours quelque chose quand elle vous fixait avec ces yeux de braise, comme en ce moment même. Ses yeux étaient des silex. Je me faisais l’effet d’un tas de petit bois qu’elle cherchait à enflammer. C’était toujours extrêmement troublant. Je me levai et préparai moi-même le thé, faute de quoi je risquais de l’attendre longtemps.

— Envoyez-lui une femme, dit Antonia. Oh, par pitié, envoyez-lui une femme. Quelqu’un qui puisse extirper de lui le ver invisible qui vole dans la nuit.

— Je ne sais pas à qui tu parles, Antonia, mais je préférerais que tu arrêtes.

— Tu le sais très bien.

Il fallait absolument qu’elle change de sujet.

— Antonia, tu dois faire attention. Je vais dans les bureaux du gouvernement, tu sais. J’assiste à des réunions avec des huiles. J’entends des choses. Ton nom ressort de temps en temps. Tu les ridiculises. Ils veulent te voir tomber.

— Ils l’ont toujours voulu.

— Ils ont peur de toi. Ils veulent ta peau.

Elle brandit le chèque que je lui avais donné.

— Mais des anges me protègent.

Je voulus lui dire qu’elle faisait aussi l’objet de l’attention prédatrice des démons, mais je laissai courir. J’annonçai plutôt que je devais y aller. En fait, je devais retourner au bureau. Mais avant que je parte, elle insista pour me serrer dans ses bras.

L’étreinte se prolongea trop longtemps. Mais je la laissai faire, car je voulais que sa chaleur, sa lumière dorée, sa bonté à toute épreuve s’infiltrent dans mes os ; car sa présence était une bouffée d’air pur dans une ville crasseuse ; sa résolution, une couleur vive parmi la multitude de nos âmes grises et pourrissantes ; parce que son souffle à mon oreille, tandis qu’elle me serrait contre elle, murmurait une promesse de salut.

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