Mémoires d'un maître faussaire

William Heaney · Chapitre 24 sur 38

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Mémoires d'un maître faussaire

Chapitre 24

 

 

Bien sûr, Jaz avait raison. Mes pires craintes s’étaient confirmées. J’étais en adoration devant Yasmin, et jusqu’au cou. Mais ma tête, mes oreilles, ma gorge et mon nez cherchaient encore à résister. Mon cerveau rationnel, pareil à une calculette défectueuse aux piles mortes, cherchait à calculer un nombre différent de celui qu’affichait l’écran. Car je n’avais aucune envie de consentir. De sombrer. Je vivais dans la crainte mortelle de l’amour éphémère aux ailes enflammées, qui compte parmi les plus effrayants des démons.

Vous croyez que je parle par métaphores. Pas du tout. Parmi tous les démons les plus difficiles à décrire, celui de l’amour éphémère est le plus facile à voir ou à identifier. Sa présence vous rend humble. Vous voilà frappé de honte et de terreur, rossé, compissé. Et malgré tout, votre cœur mortel accélère, votre peau fourmille, vos yeux se liquéfient. Vous perdez toute faculté de jugement. Ainsi que le contrôle de toutes les émotions raisonnables. Vous devenez un gorille que le démon mène au bout d’une chaîne d’or incassable. Et quand l’objet de votre fascination n’est tout simplement pas prêt à en subir tant et s’en va, vous restez seul en votre propre compagnie.

Comment sait-on quand il a disparu ? On le sait, tout simplement. Un éclat qui s’efface, un charme qui s’estompe ; des contours d’un flou délicat qui se précisent. Une certaine pression disparaît dans l’air. Le démon qui vous transportait sur ses ailes jusqu’à des hauteurs grandioses vous laisse choir comme une pierre.

Puis l’enfer se déchaîne.

Il y a longtemps, je me suis juré de ne plus jamais, au grand jamais, le laisser retrouver une telle emprise sur moi.

Quand je quittai Mandy à la fac, j’abandonnai les cours sans parler à qui que ce soit. Je ne dis rien à Mandy ; je n’en parlai pas à ma mère – en réalité, à l’heure actuelle, elle croit toujours que j’ai eu mon diplôme et je ne vois aucune raison de lui ôter ses illusions ; et je ne pris pas la peine de prévenir la fac.

Je me contentai de faire mes bagages et de partir. Ça me rendit malade physiquement, mais je le fis malgré tout. Je vomis dans une poubelle derrière l’arrêt de bus le matin où je quittai Mandy à jamais. Je me rendis à Londres parce que c’est la ville des réfugiés. La quasi-totalité des gens qui s’y installent fuient un démon ou un autre. Certains le savent même.

J’avais peut-être agi comme un lâche par rapport à Mandy, mais pas comme un égoïste. Je cherchais à la sauver. Je savais qu’elle connaîtrait le même sort que les quatre autres filles si je ne scellais pas ce pacte, ce marché, cet échange. J’étais toujours fou amoureux d’elle, mais je refusais de devenir l’instrument de sa destruction.

Toutefois, je n’étais pas parvenu à embobiner totalement le démon. C’est une chose de savoir quand il va battre des ailes et s’envoler ; c’en est une autre de partir avant qu’il en ait fini avec vous. Celui-ci me suivit jusqu’à Londres où il bousilla ma vie trois ans avant de me laisser tranquille. Je souffrais d’avoir quitté Mandy. Je pleurais. Je tentai de détruire ma vie par l’alcool, la drogue et les comportements imprudents. Mais pendant ces trois ans, la première chose qui me traversait l’esprit le matin au réveil, c’était Mandy ; et elle était la dernière à laquelle je pensais lorsque je m’endormais le soir, quelle que soit la personne avec laquelle je me trouvais et la quantité de poison que j’avais infligée à mon organisme.

Pendant un millier de nuits, je me détruisis. Mon démon me flagellait et me brûlait. Le vieux Londres est un endroit parfait où s’abandonner aux flammes. Il y a là tant de compagnie, en proie au même genre de combustion.

Quand le démon en eut fini avec moi, je me promis de ne plus jamais le laisser m’approcher. Je conçus une sorte de technique mentale de yoga pour le tenir à distance. Un système méthodique de pensée et de vigilance. Et ça fonctionnait ! Il y avait toutefois un effet secondaire consistant à soulever la surface du monde en me dévoilant l’incroyable gamme d’activité démoniaque qui exerçait une traction, pareille à celle de la lune sur les marées, sur chaque existence humaine dans la capitale et au-delà.

Ils sont des milliers, et sous de multiples formes, qui vivent derrière notre dos. Des myriades, nocifs ou inoffensifs, solitaires ou grégaires, fascinés par nous ou d’une totale indifférence. Tous parfaitement invisibles sauf aux yeux des initiés.

La vérité sur les démons est un choc pour ceux qui ne les voient pas. Ceux d’entre nous qui ont ouvert une fois les yeux ne peuvent plus jamais faire marche arrière. Et leur existence, leur présence constante dans l’éther, deviendrait presque banale sans la discipline nécessaire pour les empêcher de s’attacher à nous.

J’avais pris des mesures méthodiques pour les tenir à l’écart de ma vie.

Quand j’avais rencontré Fay, elle m’avait beaucoup plu et j’avais su que je ne tomberais pas amoureux d’elle. Pas dans les larmes et les cris, toutes griffes et dents dehors. Je voyais qu’elle ferait une agréable compagne et une bonne mère si nous avions la chance de mettre des enfants au monde. Mais aussi qu’aucun de nous deux ne serait vulnérable aux démons.

Ils sont si malins. Ils entrent dans notre vie à la dérobée et ne restent qu’aussi longtemps que ça leur chante, aussi longtemps qu’ils peuvent se nourrir de nos émotions. Quelques secondes ou bien quelques années. Ceux qui connaissent ces choses-là parlent d’interventions spectaculaires dans le bon ou le mauvais sens du terme. J’avais un jour rencontré un type qui affirmait que c’était un démon qui avait inspiré le Christ, qui l’avait possédé dans sa jeunesse puis abandonné sur la croix. Ces histoires-là ne doivent pas être répétées.

Mais depuis le jour où j’avais vu l’un d’entre eux investir Dick Fellowes dans la pénombre du grenier de Friarsfield Lodge pour conclure un pacte avec moi, le monde avait changé à mes yeux. Il existe si peu de spécialistes. Si peu de personnes avec qui aborder ces sujets-là. Je connaissais Fraser, bien sûr. Et au fil des ans, j’avais parfois fait appel à un ou deux experts en la matière. Ceux qui n’étaient pas des charlatans étaient d’une excentricité impressionnante, quand ils n’étaient pas simplement déséquilibrés. Et il y avait eu quelques rencontres accidentelles avec des gens qui savaient. Seamus, le vieux soldat pas plus âgé que moi, en était un bon exemple. Mais il ignorait ce qu’il voyait, et eux se nourrissaient cruellement de lui. J’aurais pu l’aider. J’aurais dû.

Et à présent, il y avait Yasmin qui hébergeait des démons à son insu. Ils entraient en elle et en sortaient tels de sombres oiseaux se perchant dans un arbre avant de reprendre leur envol.

 

Je ne m’attendais pas à revoir Fraser et n’y tenais pas spécialement. Je l’avais toujours considéré comme le principal artisan de mon supplice par rapport à Mandy. Je sais bien que j’étais l’auteur du faux document qui avait invoqué le démon, mais c’était lui qui avait mis en œuvre le premier rituel et disposé les photos de Mandy et des quatre autres filles autour de la tête de bouc.

Les jeunes sont obsédés par la maîtrise de leur sang-froid, et il est toujours judicieux de ne pas effrayer l’objet de son amour en lui témoignant une ardeur excessive. J’étais fou amoureux de Mandy mais je ne le lui avais jamais vraiment dit. Je ne m’étais jamais davantage approché d’une déclaration sérieuse que lors de cette nuit d’ivresse dans les vallons brumeux du Yorkshire. Mais j’avais tout fait foirer. Et j’avais fini par me résoudre à ce sacrifice pour la protéger. Est-ce que ce n’est pas censé être ça, l’amour, le véritable ?

En réalité, je finis par revoir Fraser, mais pas avant une bonne quinzaine d’années. Je me trouvais dans un café à Ealing – l’un de ces bistrots baba cool branchés riz brun et théories alternatives où les démons n’osent jamais entrer – quand mon regard tomba sur son nom au milieu des petites annonces pour colocations et réunions anarchistes épinglées sur un panneau de liège. Il participait à une série d’ateliers organisée par une association baptisée « Conscience karmique ». Son atelier s’intitulait « Comment voir les esprits ».

C’était forcément lui. La coïncidence était trop grosse. Je jetai un coup d’œil aux autres ateliers. Le sien s’intercalait entre un atelier sur les « Tambours holistiques (intermédiaire) » et un autre sur un traitement portant le nom inquiétant de « Bougies auriculaires ». Les ateliers se déroulaient dans un centre de formation pour adultes des environs les samedis après-midi. Je balayai le café du regard. Comme tout le monde était très concentré sur son tofu, je réussis à retirer l’annonce du panneau et à la fourrer dans ma poche.

J’étais dans tous mes états les jours précédant celui de l’atelier. J’allais le voir ; je n’allais pas le voir. Mais si ; mais non. Je ne craignais pas Fraser, mais plutôt ce qu’il représentait. À l’époque, j’étais déjà marié à Fay avec trois jeunes enfants. Je travaillais pour mon organisation pour la jeunesse et je menais une vie tranquille. Mais le voilà qui apparaissait dans mon secteur pour polluer les étangs et empoisonner les puits.

Le samedi arriva. J’hésitai. Puis décidai enfin de m’y rendre.

Je fis exprès d’arriver tard à son atelier. Il y avait une assistance de dix-huit personnes environ, assises sur trois rangées de chaises en plastique. Comme il inscrivait des mots sur un grand tableau de conférence à l’aide d’un marqueur fluorescent, il avait le dos tourné quand je me glissai dans la pièce et m’assis au fond du groupe. J’espérais passer inaperçu.

Et ce fut le cas pendant quelques minutes, car Fraser était totalement concentré sur ce qu’il racontait. Son style de conférencier consistait à décrire des cercles en se caressant le menton comme s’il était plongé dans ses pensées, sans jamais croiser le regard de sa classe ou presque. Il portait une chemise de soie noire et un pantalon assorti retenu par une ceinture ornée d’une boucle d’argent dans le plus pur style pirate. Il avait pris beaucoup de poids depuis notre dernière rencontre. Les doigts de ses mains larges et pâles étaient chargés d’argent et de pierres aux couleurs criardes, et il tripotait ses bagues chaque fois que sa main quittait sa mâchoire proéminente. Un autre anneau d’argent transperçait son sourcil gauche. Je remarquai qu’il bégayait légèrement. C’était une vraie boule de nerfs.

Je crois qu’il n’aurait jamais pu me reconnaître. D’une part, j’arborais à présent une barbe bien taillée et une moustache soignée, ce qui, bien qu’engendrant de nos jours une hilarité universelle justement méritée, était alors à la mode. Par ailleurs, j’étais coiffé d’un bonnet et portais des lunettes noires pour faire bonne mesure.

Et pourtant, même déguisé de la sorte, il me repéra. Il était en train de décrire un procédé ésotérique de préparation mentale quand il leva les yeux vers moi et s’arrêta net. Il me regarda fixement. Un ou deux membres de sa classe toussèrent et remuèrent sur leur siège, tant il resta longtemps à me fixer sans ciller.

C’était visiblement un professionnel en matière d’enseignement, car il se ressaisit et parvint à reprendre où il s’était interrompu. Il passa l’heure suivante à débiter des conneries de première à son groupe, parfaitement conscient que je me trouvais là et que je savais qu’il racontait n’importe quoi ; pourtant, sa concentration ne parut jamais faillir.

Je me demandais pourquoi on appelait ça un atelier. En réalité, ce n’était qu’un cours magistral avec quinze minutes de questions et réponses à la fin. Une dame avec une baguette dans les cheveux lui demanda s’il pensait que l’Église spirite pouvait apporter une aide réelle ; un jeune homme très sérieux avec une vilaine peau posa une question sur l’Arbre de Vie de la Cabbale puis entreprit plus ou moins d’y répondre lui-même.

Deux ou trois personnes, parmi lesquelles la dame à la baguette, s’attardèrent pour questionner Fraser quand tout fut terminé. J’attendis qu’ils dégagent le terrain. Après leur départ, il rassembla ses papiers et m’ignora. Je patientai près de la porte, bras croisés.

Il finit par approcher de moi. Je crus qu’il allait franchir la porte d’un air dégagé, mais il n’en fit rien. Il se campa devant moi d’un air résolu.

— Quelle surprise, dit-il.

Je hochai la tête :

— Tu fais souvent ce genre de trucs ?

Il renifla.

— Je gagne ma croûte, répondit-il.

— Je ne pensais pas que tu me reconnaîtrais.

— J’ai failli ne pas le faire, dit-il avec un signe de tête vers mon épaule, mais j’ai vu ton démon d’abord.

— Ah oui ? Et j’en ai combien ces jours-ci ?

Il balaya la pièce du regard.

— Un seul, à ce qu’il semble.

— D’accord. C’était pour te tester.

— Tu passais ton temps à me tester, William. En permanence.

— On va boire un verre, proposai-je, en souvenir du bon vieux temps ?

Il devait récupérer son manteau et son chapeau au vestiaire. Le manteau était un long trench-coat de cuir noir ; le chapeau, un fédora noir avec une bande blanche. Je trouvais que ça lui donnait l’air très con, comme je le lui dis alors qu’on traversait la route en direction du pub.

— C’est quoi, ce déguisement d’Halloween ?

Il s’arrêta au milieu de la route.

— T’es vraiment obligé de m’insulter ?

— Allez, Fraser, on dégage de la route. Tu vas te faire renverser et tu y gagneras quoi ?

Nous venions à peine d’entrer au Red Lion, face aux Studios Ealing, quand Fraser me dit :

— J’aurais dû me douter que tu choisirais cet endroit.

En réalité, je n’avais pas choisi. C’était le pub le plus proche, et je le lui dis.

— Des fois, ces endroits ont une façon de nous trouver eux-mêmes, tu as remarqué ?

Il me regarda de travers.

Mais il avait raison. Cet endroit était infesté. Sérieusement. Il faut dire que toutes ces photos de comédiens morts n’aident pas. D’où croyez-vous que vienne ce genre d’humour ? Certainement pas des gens heureux.

— On pourrait aller au Drayton, dit-il. Ho Chi Minh y a travaillé aux cuisines.

Je lui répondis que je n’en avais rien à battre de Ho Chi Minh. Je commandai un verre de vin rouge et il prit une pinte de Fuller. Au fond du pub, quelqu’un le chambra sur son chapeau, qu’il finit par retirer. Il vida la moitié de sa pinte avant de bredouiller :

— Mais pourquoi t’as jamais répondu à mes messages ? Des dizaines et des dizaines de messages ! T’as jamais répondu.

— Ça remonte à si loin, répondis-je en essuyant ses postillons du revers de ma veste.

— Et tu es allé où ? Tu n’as jamais rien dit à personne. Toute la fac en parlait. Où est passé William Heaney ?

— Eh bien…

— Tu n’as même jamais rien dit à Mandy, hein ? Dis-moi ?

Ah, Mandy.

—Non.

— Tu lui as brisé le cœur. Tu le sais bien, non ? Elle n’arrivait pas à croire que tu puisses lui faire ça. Je crois que tu n’imagines pas à quel point tu l’as déçue.

— Je devine.

— Eh bien, ne t’en réjouis pas trop. Elle n’a pas traîné avant de se retrouver quelqu’un, c’est le moins qu’on puisse dire.

Cette fois, je n’eus aucun mal à rappeler pourquoi je lui avais bousillé le nez.

— Est-ce que Dick Fellowes t’a jamais dit quoi que ce soit ?

—Non. Pourquoi ?

Je ne répondis pas. J’esquivai le sujet : je dis que j’avais dû quitter la fac, que ça me rendait dingue, que tout était devenu trop compliqué. J’ignore s’il accepta mes bobards. Il parla un peu de la façon dont il avait obtenu de justesse son diplôme. Il ne fit pas la moindre allusion à cette histoire du grenier de Friarsfield Lodge. On commanda d’autres verres. Puis il se remit à monologuer au sujet de Mandy et je me sentis m’énerver contre lui une deuxième fois.

— Écoute, Fraser, tu sais très bien pourquoi je suis parti. Tu sais ce qui est arrivé à ces filles. Tu le sais mieux que personne.

Son visage vira au rouge betterave. Des particules de salive blanche apparurent sur ses lèvres. Il reposa bruyamment sa bière sur la table. Elle menaça de déborder de son verre.

— Mais c’était ça, justement !

— Quoi donc !

Nous attirions trop l’attention des autres clients du pub. Fraser ne paraissait même pas remarquer.

— C’est de ça que parlaient les messages. Tous ces messages que je t’ai envoyés et que tu as ignorés !

— Quoi ? Qu’est-ce qu’ils disaient ?

Quand Fraser m’en dévoila le contenu, je faillis en tomber de ma chaise.

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