Mémoires d'un maître faussaire
Chapitre 31
Après mon passage à Leeds, j’allai immédiatement trouver Fraser. Je voulais lui dire que je lui pardonnais. D’avoir gâché ma vie. D’avoir fait échouer ma relation avec Mandy. D’avoir menti de bout en bout. D’empester comme ça. De m’avoir poussé à lui casser le nez. De s’être tapé Mandy une fois que j’avais dégagé le terrain, ce qui signifiait bien sûr qu’il avait obtenu ce qu’il voulait avec ses saletés de rituels. Cela dit, je me demandais si c’était un démon qui m’avait dicté de faire ça, sachant parfaitement que Fraser ne supporterait pas. Le problème, c’est qu’il y a des gens qui ne veulent pas qu’on leur pardonne.
Il avait un appartement à Pimlico. Je connaissais son adresse parce qu’il l’avait inscrite au dos de ce ticket de tiercé à la soirée de lancement de son livre. Il habitait au onzième étage. Je montai par l’ascenseur et sonnai. La porte comportait un judas, que je couvris d’une main. Je ne voulais pas qu’il fasse semblant d’être sorti ou quelque chose du même genre.
Mon autre main se trouvait dans ma poche où elle tripotait le cahier de Seamus Todd. Son testament. J’avais apporté un foulard arabe tout neuf dans lequel l’envelopper afin de pouvoir le présenter exactement tel que Seamus me l’avait donné. J’allais devoir trouver un moyen de le transmettre à Fraser. Je me disais qu’il lui serait aussi utile qu’à moi. Mais je savais que j’aurais du mal à le lui faire accepter.
Fraser répondit à la sonnerie, me salua d’un air bourru et me fit signe de le suivre le long d’un étroit couloir pour entrer dans un salon. Une porte vitrée donnait sur un balcon, mais elle était fermée. Je m’assis sur un canapé sans qu’il m’y invite.
Fraser renifla d’un air méfiant.
— Tu es venu seul ? demanda-t-il.
— Je ne vais pas te retenir longtemps, répondis-je en inspectant la pièce.
Il y avait du progrès par rapport à la caverne odorante qu’il habitait dans notre ancienne résidence étudiante. Sa piaule actuelle était un antre de connaissances, meublé d’étagères ployant sous le poids des livres et remplie de piles instables de revues. Je crois qu’il devait être un accro du thé, car une étagère complète était consacrée aux marques les plus obscures. Sans doute importées tout spécialement. Sur son bureau se trouvait un grand cahier noir évoquant un registre dans lequel il griffonnait à la main. C’était peut-être son dernier projet en date.
Je me demandai ce qu’il pouvait bien écrire sans que je sois là pour tout inventer à sa place. Peut-être publierait-il le document de Seamus. Qu’il le veuille ou non, j’avais le sentiment très net que Fraser devait le lire. Si je trouvais un moyen de le lui refiler.
Mais Fraser n’était pas idiot. Il savait parfaitement que tout ce que je lui donnais risquait de contenir bien plus que des mots sur une page. Il se protégeait beaucoup trop pour s’autoriser un contact avec toute créature vivant et respirant dans ce cahier. C’était le principe même des amulettes. Je devais trouver un moyen de lui faire accepter ce cahier de son plein gré. Ou de m’arranger simplement pour qu’il le prenne, comme Seamus l’avait fait avec moi.
Je me levai et me dirigeai vers la vitre du balcon.
— Jolie vue ! lui dis-je.
C’était vrai. Je testai la poignée de la porte ; elle s’ouvrit et j’entrai sur le balcon. La soirée londonienne était flamboyante. Des nuages rose et jaune se tortillaient et se repliaient comme des ailes angéliques sur un ciel qui s’assombrissait. Je voyais nettement la ville : tours, flèches, cheminées, pylônes, immeubles modernistes dressés vers le ciel, le tout se détachant de manière spectaculaire sur une lumière d’un bleu quasi polaire. En dessous de tout ça, le bourdonnement qui trahit la vie au cœur de Londres.
Je songeai également que la ville était comme un immense esprit inconscient. On ne peut jamais la connaître. Chercher à cataloguer ses lieux historiques ou sa géographie en transformation constante, ou ses migrations et ses voies navigables, ses rumeurs et ses mythes vous rendrait complètement dingue. On ne pouvait qu’approcher certains des rêves créés par ce moteur géant et inconscient. Le connaître comme Stinx, à travers ses galeries d’art et ses repaires de drogués ; ou comme Jaz, à travers ses bains publics ou ses séances de photos de mode ; ou comme Antonia, à travers ses milliers de SDF et ses abris rudimentaires ; ou comme moi, à travers ses pubs et sa bureaucratie. Parfois, nos rêves planent ensemble, se frôlent et s’agglutinent ; on se console alors en songeant qu’on a trouvé une île au cœur du torrent des rêves. Une petite masse concrète de conscience. Un mirage.
Contemplant le paysage nocturne du vieux Londres, je me sentis libéré ; je me sentis libre. J’ignorais pourquoi, mais c’était entièrement grâce au contenu du testament de Seamus Todd. Ce récit de son expérience me l’avait permis. Pour la première fois depuis près de trente ans, j’étais sur le point de soulever le pied de la mine et je savais qu’il n’y aurait pas d’explosion. Je me sentais absurdement grisé. Quasi capable de m’envoler du balcon de Fraser pour flotter au-dessus de Londres dans cette lumière bleu polaire.
Mais je n’en fis rien. Je regagnai plutôt l’appartement. Tandis que Fraser m’observait nerveusement, je m’approchai de son bureau, où son cahier était ouvert. Fraser, nerveux, tripotait son col.
— Tu as publié mes écrits, lui dis-je. Sans ma permission. (Bien entendu, je faisais allusion à ce méli-mélo que j’avais écrit tant d’années auparavant et qui formait la base de son livre récent.) C’est quoi le titre, déjà ? Comment amadouer les démons ?
Il déplaça son poids d’un pied sur l’autre.
— Tu n’avais pas l’air de t’y intéresser beaucoup. Tu me disais avoir tout inventé.
— Ça ne change rien que je l’aie inventé, hein ? Enfin bref, l’important, c’est que je ne suis pas très à l’aise de savoir ce truc-là lâché dans la nature, pour ainsi dire.
Il accueillit cette remarque en reniflant.
— Tu sais très bien que si on n’est pas déjà prédisposé ou à l’écoute, ça ne marchera pas. Alors où est le mal ?
— C’est possible, Fraser. Mais peu importe. Même si tu ne m’as pas demandé la permission de reproduire mon travail, je te donne ma bénédiction. Je tourne la page. Je veux ouvrir la voie à des changements dans ma vie.
Je lui tournai le dos et m’empressai de ramasser son cahier noir en faisant semblant d’étudier ses notes. Mon autre main se trouvait toujours dans ma poche, les doigts fermés autour du cahier de Seamus.
— Qu’est-ce que tu fais ? C’est personnel.
— Arrête, Fraser. Tu sais que je m’intéresse à ces choses-là.
Il tendit la main pour me prendre le cahier mais je me détournai de lui, le protégeant de toute ma masse. Ce faisant, je tirai de ma poche le manuscrit de Seamus et l’y glissai.
— Repose-moi ça, tu veux bien.
Je refermai le cahier d’un coup sec.
— Pas la peine de te mettre en rogne ! lui dis-je d’un ton cordial. Tiens. Y a pas de mal.
Puis je le lui rendis.
Il me reprit le cahier et fit mine de le reposer sur la table. Mais son visage se plissa lorsqu’il comprit qu’il y avait maintenant quelque chose de comprimé entre ses pages. Il ouvrit le cahier et le manuscrit enveloppé dans son écharpe tomba à terre. Il comprit aussitôt ce que j’avais fait. Vous comprenez, il faut accepter un démon pour qu’il entre dans votre vie.
— Qu’est-ce que tu trafiques, sale connard ?
— Tu verras qu’il contient le démon de la libération. Essaie de l’amadouer.
— Quoi ?
— Contente-toi de le lire, lui dis-je. De le lire et de pleurer.
Il ramassa le cahier à terre.
— Rembarque-moi ça, dit-il. Et casse-toi d’ici.
— Je suis venu te dire que je te pardonne, pour tout.
— Pas question que ce truc reste ici. Tu l’embarques avec toi. Et je ne veux pas de ton pardon, merci bien.
— Je crois que tu n’as pas trop le choix. Ça marche comme ça, le pardon.
— Et tu peux rembarquer ces deux-là aussi !
Un démon, sans doute celui qui s’était infiltré chez Fraser à l’intérieur des pages du carnet de Seamus, se tenait à présent derrière moi. Un second démon, le mien, mais que j’aurais préféré laisser derrière moi, se tenait derrière le premier. Ils nous observaient attentivement.
Ils paraissaient surtout s’intéresser à Fraser, même s’ils semblaient totalement fascinés par notre échange. J’en avais désormais appris assez sur les démons pour savoir qu’ils ne comprennent pas tout ce qu’on dit ; que leur compréhension est liée à leur capacité à pénétrer en nous ; qu’une fois qu’ils sont entrés, ils peuvent se nourrir de nous sur un plan psychique ; et qu’une fois qu’ils sont repus, ils laissent derrière eux un dépôt (analogue aux excréments – vous devez comprendre que je parle ici par métaphores). C’est pour ça qu’on ne veut pas d’eux. Même les démons de l’amour véritable, avec leurs yeux dégageant une lumière aveuglante, leur dos voûté et doré et leur langue de flammes – vous ne voulez pas de ce qu’ils laissent derrière eux.
Mais mon propre démon s’était déjà détourné de moi pour s’intéresser à Fraser. Il s’estompait déjà à mes yeux. Il savait peut-être qu’il en avait fini avec moi. Mais d’après les propos de Fraser, je savais qu’il voyait les deux avec une parfaite clarté. Et puis, ça ne lui servait à rien de me brailler dessus : il savait très bien que je n’exerçais aucun contrôle sur la présence des démons dans sa vie ou la mienne.
Alors que je traversais la pièce pour m’en aller, il me cria :
— Rembarque-les, bordel !
Je secouai la tête.
— Je ne sais absolument pas de quoi tu parles.
— Menteur ! s’écria-t-il. Sale menteur ! Emmène-les avec toi ! Et remballe ta saleté de livre ! Tu ne peux pas les laisser là comme ça !
— Salut, Fraser.
Je sortis. Il m’emboîta le pas d’un air furieux, me harangua, me suivit jusqu’à l’ascenseur où j’avais déjà le doigt sur le bouton d’appel. Je disais la vérité. Le démon avec lequel j’étais entré n’était pas ressorti avec moi. Il n’y avait rien là sur lequel j’exerce un quelconque pouvoir. Ou qui en exerce sur moi.
Les portes de l’ascenseur se refermèrent sur le visage furieux de Fraser. Il me hurlait toujours :
— Menteur ! Tu les vois aussi bien que moi ! Emmène-les avec toi !
Je l’entendis cogner de l’autre côté des portes alors que l’ascenseur entreprenait sa descente.
— Fais-les sortir d’ici ! Tout de suite !
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