Mémoires d'un maître faussaire

William Heaney · Chapitre 20 sur 38

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Mémoires d'un maître faussaire

Chapitre 20

 

À la fin du trimestre, je fus ravi de quitter la fac, de mettre un peu de distance entre Fraser, les événements de ces dernières semaines et moi-même. Mes parents étant divorcés, je me retrouvais face au choix habituel entre aller à Daventry chez mon père, qui ne souhaitait pas ma présence, ou à Rugby chez ma mère, qui ne la souhaitait que trop. Chez papa, il n’y aurait ni conversation, ni frigo rempli. Chez maman, il y aurait des petits plats à volonté, mais gâchés par d’interminables questions sur l’endroit où je faisais la lessive et le supermarché où je faisais mes courses. Répondre à une seule de ces questions en générait cinq autres, dont chacune à son tour en générait cinq nouvelles. Je reconnais à présent dans les bavardages angoissés de ma mère une sorte de maladie, mais sur le moment, ça me donnait juste envie de sortir chercher un chaton à noyer.

On dîna ensemble le soir de Noël, maman et moi. On avait chacun un diablotin qu’on tira chacun son tour. Un chapeau en papier bleu tomba du mien et un orange du sien. Comme ne pas les enfiler paraissait un geste plus désespéré que le contraire, on le fit.

— Que dit ta devise ?

Je cherchai le bout de papier enroulé. La mienne, si banale que j’osais à peine la répéter et imprimée avec une encre verte si pâle qu’on la lisait à peine, affirmait : « Une journée sans sourire est une journée gâchée.»

— Eh bien tu vois, dit ma mère.

— Quoi ? répondis-je, contrarié et dérouté tout à la fois. Quoi ?

Mais elle ne répondit rien et feignit de se concentrer pour tailler la cuisse du petit coq qui ornait la table.

Après quoi on s’installa sur le canapé. Maman aimait regarder le discours de la reine à la télé, ce qui eut au moins le mérite de la faire taire un moment. Quand ce fut fini, elle renifla comme si elle était experte en discours et déclara : « Pas terrible cette année. » Puis elle m’interrogea sur ma marque de lessive en poudre préférée.

Je crois que je tins le coup jusqu’aux émissions spéciales du 26 décembre avant d’appeler Mandy pour la supplier de me laisser passer le reste des vacances avec elle dans le Yorkshire. Elle obtint l’accord de ses parents, à la condition que je dorme sur leur canapé-lit plutôt que dans la chambre de Mandy, alors que j’aurais bien volontiers accepté de dormir sur une lame de rasoir dans la remise à charbon si elle ne m’avait rien proposé de mieux.

Mandy et moi, on passa les vacances à nous tenir la main en marchant dans les superbes et glaciales landes du Yorkshire sous un fabuleux ciel couleur d’acier. Le vent tourbillonnait, s’agitait et tourmentait les freux, qu’il délogeait des arbres comme des bouts de papier noir. On marchait jusqu’aux pubs en empruntant des chemins humides et couverts de feuilles et je sentais ma tête se vider sous cette splendide lumière hivernale.

Quand je me trouvais seul avec Mandy, je me sentais à l’abri, loin de Fraser et de l’idée de démons dangereux. Elle était heureuse, elle aussi. Sans être au courant des événements des jours précédents, elle avait eu le sentiment qu’elle me perdait, que je m’éloignais d’elle. Ici, sous ces cieux tourmentés et ces nuages tumultueux, on entrait dans une bulle d’intimité protectrice. Nous étions Heathcliff et Catherine, mais sans rien qui puisse nous enlever l’un à l’autre.

Un soir, je me saoulai au point que j’eus l’impression de me dissoudre sous le regard de Mandy et la demandai en mariage. Quand elle répondit oui, je fus envahi d’une euphorie sans nom. Le retour à la maison nous prit des heures car on s’arrêtait constamment pour s’embrasser passionnément. J’avais le sentiment que le paysage spectaculaire qui se déployait des deux côtés de la route me comblait.

Mais le lendemain, on fit tous deux comme si rien ne s’était passé.

D’accord, on était saouls, donc ça ne comptait peut-être pas. Mais aucun d’entre nous n’aborda le sujet, ne serait-ce que pour en rire comme d’une bêtise commise en état d’ivresse. Aucun d’entre nous ne dit : «Au fait, est-ce qu’on était tellement saoul que… » Au lieu de quoi on s’engagea, sans un mot, dans une conspiration visant à faire comme si ça ne s’était jamais produit.

Encore aujourd’hui, je ne comprends pas pourquoi.

Ce n’est pas comme si j’avais oublié ce qu’on avait dit. Et bien que je n’aie jamais posé la question à Mandy, je mettrais ma main au feu qu’elle non plus. Car il y eut toujours entre nous cet instant de bêtise alcoolisée. Oui, comme un démon, si vous voulez. C’était comme si nous avions créé quelque chose, l’avions fait éclore, lui avions insufflé la vie ; et bien que nous ayons tenté de l’abandonner, ça nous avait poursuivis en rendant impossible tout espoir de construire un avenir ensemble. On rentra ensemble à Derby ; elle regagna sa chambre meublée en colocation et moi Friarsfield Lodge.

De retour à la fac, tout le monde parlait d’une fille nommée Sharon Bennett qui était partie passer les vacances de Noël en Australie. Plus précisément, en Australie via la Colombie après avoir avalé six préservatifs remplis de cocaïne et en avoir caché une dizaine d’autres dans son vagin. On avait parlé de son arrestation aux infos nationales.

L’histoire prenait une gravité particulière pour moi car, en plus d’être une de mes ex, elle figurait aussi sur l’une des photos du grenier. Ça ne m’étonnait pas tellement de sa part : c’était une allumée, une habituée des drogues euphorisantes. Sa rengaine était cul sec et j’avais toujours du mal à la suivre. Malgré tout, c’était une nouvelle consternante.

Dans le bar de l’association étudiante, je m’apprêtais à commander une pinte de bière brune pour moi et une vodka Coca pour Mandy quand une fille vêtue d’une veste de treillis et d’une écharpe rose tendit le bras et me posa doucement la main sur le genou.

— Tu es au courant pour Rachel ?

Rachel Reid était une autre fille de la collection des cinq. La fille à la veste de treillis était sa colocataire.

— Non, qu’est-ce qui lui arrive ?

— Elle est morte pendant les vacances.

— Quoi ?

— Un accident de spéléo.

— De spéléo ?

Rachel était passionnée d’alpinisme et de spéléo. Elle m’avait initié à ce petit jeu. Après avoir rejoint son club, j’avais passé deux samedis après-midi à ramper à plat ventre à travers des passages humides et froids avant de décider que je n’appréciais pas particulièrement ce jeu-là.

Rachel et une autre spéléologue s’étaient retrouvées prises au piège par une crue subite qui avait inondé une caverne dans le parc national de Peak District. Quand on les avait tirées de là, elles étaient mortes. La fille n’avait pas pu m’en apprendre plus. Elle-même était toujours sonnée par la nouvelle et sa réaction pour digérer l’événement consistait à prévenir tous les gens qui avaient connu Rachel.

Mandy me tira de ma paralysie en me prenant le verre de vodka. Elle me serra la main.

— Ce n’était pas une de tes ex, elle aussi ?

— Tu sais très bien que oui.

— Tu portes la poisse, dit Mandy. Allez viens, on va chercher une place.

 

Je ne crois pas que je portais la poisse. Je pensais que tout ça n’était qu’un enchaînement extrêmement désagréable de catastrophes qui avaient frappé les filles des photos. Les deux autres – Mandy près de moi, et Lin qui remplissait gaiement des verres de bière et servait des vodkas à prix réduit au bar – paraissaient en pleine forme.

Ma réaction initiale consista à chercher Fraser pour lui rapporter ce que j’avais appris. Mais en réalité, j’avais déjà décidé de ne pas trop m’approcher de lui. Il me restait deux trimestres avant de quitter la fac avec un diplôme. Je comptais passer ces quelques mois à réviser pour rattraper mon retard en vue des examens et à déshabiller Mandy aussi souvent qu’elle me laisserait faire.

Je rationalisais toute cette histoire ainsi :

Un : Sandie était allergique aux cacahouètes et un traiteur négligent avait oublié de signaler le contenu des sandwiches. Comme le disait Fraser, ça arrivait parfois.

Deux : Sharon passait de la drogue en contrebande et s’était fait prendre. Comme le dit Bouddha, c’est vraiment pas de bol.

Trois : Rachel exerçait un sport dangereux et avait eu un gros coup de malchance. Ouais.

Je parlai de tout ça à Mandy sans jamais mentionner les photos.

— Ces trucs-là arrivent toujours par trois, me dit-elle.

— Ah bon ?

— C’est ce qu’on dit.

— «On» ? C’est qui d’abord ce «on», bordel ?

— Personne ne sait. On n’en parle pas. Et ça porte la poisse de jurer quand on parle de ce « on ».

— Ah ouais.

Bon, me dis-je. Tant qu’on ne parle pas de choses qui arrivent par cinq.

Les jours passèrent, puis les semaines, et Fraser ne retourna pas à la fac après les vacances de Noël. Quoi que je n’en sois pas franchement désolé, je ne pouvais m’empêcher de m’interroger sur ce qu’il était devenu. J’allai jusqu’à me demander si lui aussi avait été victime de cette série de catastrophes. J’aurais pu me renseigner – peut-être obtenir son numéro de téléphone auprès des autorités de la fac –, mais je n’en fis rien. Curieusement, bien que l’une des femmes de ménage m’ait confirmé qu’il n’avait pas regagné sa chambre de Friarsfield Lodge depuis le début du trimestre, je me retrouvai à plusieurs reprises en train d’attendre devant sa porte et de tendre l’oreille.

J’ignore ce que je cherchais. J’avais l’idée irrationnelle que Fraser embobinait tout le monde, qu’il était bel et bien rentré mais se cachait. Je pensais que si je restais assez longtemps avec l’oreille collée à la porte, il émettrait peut-être un bruit qui le trahirait. Et il y en avait, des bruits. Rien qui confirme sa présence ou son activité dans la pièce, mais de curieuses ponctuations rompant le silence qui régnait derrière la porte.

À une occasion, j’entendis ce que je pris pour le bruit d’un bout de papier – comme un avion en papier – heurtant le sol. Un jour, j’entendis un bruit de fermeture Éclair, mais seulement pendant une fraction de seconde, pas assez longtemps pour qu’il s’agisse réellement de ça. Une autre fois, il y eut un très bref claquement, comme le bruit d’un tapis qu’on enroulait, mais de deux tours à peine. Je collais l’oreille à la porte, retenant ma respiration, me concentrant pour mieux entendre, mais il n’y avait jamais rien d’autre.

— Qu’est-ce que vous faites ?

Je sursautai. Je dus même poser la main sur mon cœur.

— Ah. Je vérifiais juste si Charles était là. Il n’est pas rentré depuis les vacances.

C’était Dick Fellowes. Il avait dû s’approcher de moi à pas de loup. J’ignorais depuis combien de temps il me regardait coller l’oreille à la porte de Fraser.

— Il semblerait que non. Nous allons devoir enquêter sur son compte.

Quand mon cœur affolé se calma, je me demandai soudain ce que Fellowes trafiquait là. Ce n’était pas dans ses habitudes de passer au pavillon. Il n’avait rien à faire ici de manière régulière. Sa présence était toujours liée à un sujet particulier. Il me regarda fixement à son tour, soit parce qu’il attendait une réponse, soit parce qu’il souhaitait partir.

— Alors je vais retourner dans ma chambre, commentai-je bêtement.

— Oui, vous devriez.

Je la regagnai bel et bien, les joues en feu, mais laissai ma porte entrouverte. Je voulais savoir ce que trafiquait Fellowes. Je ne le voyais pas et le plus exaspérant, c’est que je crois qu’il resta simplement planté là quelques minutes. Je crois qu’il attendait de voir si j’allais sortir voir ce qu’il faisait. À moins que ma présence l’ait empêché de faire quelque chose, comme entrer dans la chambre de Fraser ou un truc du genre. J’avais le sentiment que chacun attendait que l’autre cède en premier. Cette situation absurde se prolongeait depuis une vingtaine de minutes quand je craquai et rassemblai de la monnaie sous prétexte d’aller passer un coup de fil à Mandy depuis le téléphone du vestibule.

Mais quand je sortis dans ma chambre et me retrouvai dans le couloir, je vis que Fellowes avait disparu.

J’appelai Mandy malgré tout et me rendis chez elle. Nous n’avions pas baisé depuis quelque chose comme six heures et j’avais envie de me trouver de nouveau en elle. Avec ma langue dans sa bouche et mon sexe dans sa chatte, j’avais le sentiment que tout était à sa place dans l’univers. Ou que je pouvais en tout cas me cacher à l’abri du monde.

Quand j’arrivai chez elle, elle venait de prendre un bain et était toujours enveloppée d’une serviette. Elle poussa un cri aigu quand je la lui arrachai pour la renverser sur le lit. Je plongeai la langue dans sa chatte et elle m’agrippait les cheveux à deux mains pour m’attirer plus profondément en elle quand je perdis soudain mon érection. Je ne sais pas pourquoi. Elle disparut simplement.

— Ça va ? demanda Mandy en m’attirant vers elle.

—Ouais. C’est seulement… J’en sais rien.

— Je t’aime, William. Viens là.

— C’est bien vrai, dis ? Toi et moi ?

— Bien sûr que c’est vrai. Pourquoi tu te sens obligé de poser la question ? Viens sous les couvertures.

On se mit au lit et on resta étendus à s’étreindre. Dehors, le crépuscule s’épaississait, puis la lueur ambrée des lampadaires situés devant ses fenêtres apparut. Au bout d’un moment, il y eut un mouvement tourbillonnant sous les lampes.

— Il neige, dit-elle.

Je l’entendis à peine. Je réfléchissais à ce qu’avait répondu Dick Fellowes quand il m’avait surpris en train d’écouter à la porte de Fraser. Oui, vous devriez. Pourquoi avait-il bien pu dire ça ?

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