Mémoires d'un maître faussaire

William Heaney · Chapitre 23 sur 38

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Mémoires d'un maître faussaire

Chapitre 23

 

 

Fay m’appela au boulot. Il y avait eu des ennuis : Robbie avait été tabassé à l’école. Elle voulait que je passe à la maison, ce que je fis.

Claire m’étreignit comme elle le fait toujours. C’est la personne la moins compliquée que j’aie jamais connue. Elle est totalement dépourvue de démons. Ils ne trouvent ni failles ni défauts auxquels s’accrocher. Ils glissent sur elle comme l’eau sur la porcelaine. Ce n’est pas l’esprit le plus brillant qui soit mais elle possède une liberté enviable. Je n’ai pas de préférés ; mais c’est elle ma préférée.

Quand j’entrai dans la cuisine, Lucien s’affairait à déboucher une bouteille de vin. Il avait fait entièrement rééquiper la pièce, alors même que Fay et moi avions acheté une cuisine neuve à peine douze mois avant son installation. La nouvelle possède tout un tas de casiers à vin, étagères à épices, porte-casseroles, porte-ustensiles et présentoirs à condiments en Inox. Lucien est un sale enfoiré. Je n’aime pas la vue de quinquas bedonnants dont les longs cheveux gris et graisseux pendouillent sur leur col. D’énormes masses de poils lui poussent aussi dans les oreilles. Même s’il ne m’avait pas volé ma femme et mes enfants, je crois que même le plus doux des hommes aurait des envies de le tabasser à coups de batte de cricket.

Ce fut avec grand plaisir que je refusai le verre de Mouton-Rothschild qu’il m’offrit et qu’il venait d’ouvrir exprès pour m’impressionner.

— C’est un peu tôt pour moi, lui dis-je.

Il émit un drôle de bruit. Ça ressemblait au mot houx. Mais étiré. Fay paraissait à deux doigts de m’étrangler, surtout maintenant que la bouteille était débouchée.

— Alors, demandai-je, où est Robbie ?

— Dans le salon.

Je ne sais pas à quoi je m’attendais. Peut-être à lui voir la lèvre fendue ou du sang sur sa chemise. Il jouait à un jeu vidéo baptisé « Kill the bitch » sur l’énorme écran de télé plat que Lucien avait installé là. Mais il n’affichait pas une égratignure.

— Tu as fait la guerre ? lui demandai-je.

Il ne quitta pas son jeu des yeux.

— Ouais.

Je m’assis et le regardai quelques minutes exercer une revanche gratuite sur une femme ninja électronique qui bondissait partout, tandis que la lumière bleue de l’écran LCD se reflétait sur son visage.

— Ça va, Robbie ?

Il haussa les épaules.

Il ne me laisserait pas l’atteindre. Je ne pouvais rien faire et, à dire vrai, mon cœur était en lambeaux. Où et quand l’avais-je perdu ? J’avais vénéré ce garçon pendant ses dix premières années, et lui aussi m’adorait en retour. Parfois, la relation entre un père et son fils peut être encore plus tendre que celle qui l’unit à ses filles. Et puis un jour il avait fourré une arrogance toute nouvelle dans un sac de voyage et avait pris la mer en direction d’une contrée lointaine inconnue de moi.

— Bon, puisque tout va bien, alors je file.

Nouveau haussement d’épaules tandis que ses pouces s’activaient fébrilement sur sa manette de jeu.

— Sarah loge chez moi. Passe la voir quand tu veux.

— Ouais.

Je retournai dans la cuisine. Fay et Lucien semblaient attendre que je prenne la parole. Perchée sur un haut tabouret dans le coin, Claire s’efforçait de déchiffrer mon expression.

— Il va bien, déclarai-je.

Fay se hérissa.

— Tu n’as pas vu dans quel état il est rentré.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Une petite brute l’a poussé contre un mur.

— Il m’a l’air plutôt en forme.

Fay croisa les bras et me tourna le dos. Lucien intervint et dit :

— William, il faut qu’on parle.

— Allez-y. Je suis tout ouïe.

— Il faut qu’on le sorte de cet enfer.

— Qu’on le sorte de là ? À vous entendre, on croirait qu’il faut l’évacuer d’Irak. C’est une bonne école. J’ai regardé les statistiques. C’est l’une des meilleures écoles publiques de tout Londres. Autrement, je ne l’aurais pas envoyé là.

— On devrait le renvoyer à Glastonhall. Lui donner une petite chance.

— Et je vous en empêche ?

— C’est une question d’argent, bien entendu.

— Cette cuisine vous a coûté combien ?

— Oh, par pitiééé, répondit Lucien.

C’était l’une de ses rengaines dans son émission de télé. Je consultai ma montre de manière un peu appuyée.

— Je dois être en ville à 19 heures, déclarai-je.

Fay se retourna pour me faire face.

— Espèce de sale dégonflé, me lança-t-elle.

— Maman ! s’exclama Claire.

Je regardai fixement mon ex-femme.

— Fay, je n’ai jamais levé la main sur toi, je ne t’ai jamais maltraitée, ni même insultée comme ça en vingt-deux ans. Mais si jamais tu m’insultes encore une fois devant Claire ou un de nos enfants, je t’en colle une.

Lucien voulut parler, mais je me retournai pour le dévisager et une bouffée de rage brûlante l’atteignit en pleine figure. Il eut le bon sens de ne pas ouvrir la bouche, et il eut raison. J’étais dans une rage noire.

— Claire, raccompagne-moi à la porte.

Elle m’embrassa avant que je quitte la maison et je tremblais quand je me mis à marcher dans la rue. Intérieurement, je bouillonnais. Bon Dieu, je n’aurais pas dit non à un verre de cet excellent Mouton-Rothschild.

Combien de coïncidences sommes-nous prêts à tolérer, de hasards extraordinaires, de coups du sort, quel degré de synchronisme, combien d’étranges corrélations serons-nous prêts à ignorer avant de lever enfin les bras au ciel et d’affirmer que les causes et les effets ne sont pas le seul jeu de l’univers ? Quand admettons-nous que la rationalité est simplement un outil que nous inventons pour nous aider à avancer ? Une carte et une boussole ne permettent pas de repousser la nuit. Combien de progrès scientifiques désastreux faisons-nous avant d’arrêter de les baptiser progrès ? Quand cessons-nous de faire comme si la raison instrumentale n’avait pas de face sombre ? À l’époque, j’étais étudiant et je n’avais même pas encore reçu mon diplôme : je ne me posais pas toutes ces questions, je voulais simplement trouver un moyen de sauver Mandy.

Quatre filles sur cinq. Lin, Sandie et Rachel avaient été éteintes comme des flammes de bougies et la vie de Sharon était gâchée. J’additionnais et recalculais tout ça d’une manière puis d’une autre. Je me disais que ce n’était qu’une coïncidence. Un concours de circonstances flippant. Je regrettais d’avoir brûlé les photos retirées du grenier. Je me demandais s’il y avait moyen de défaire tout ça.

J’avais des envies de meurtre vis-à-vis de Fraser. Je réfléchissais bel et bien à des moyens de le tuer en faisant croire à un accident. Sérieusement. Je me demandais s’il pouvait faire l’objet d’un troc. Ce n’était pas parce que ces pensées me traversaient que j’étais prêt à les mettre en œuvre. Mais plus je pensais à Mandy, plus j’éprouvais le besoin de la protéger.

L’idée de m’offrir à sa place me traversa.

J’improvisais. Je ne savais pas vraiment ce que je cherchais à faire, à défaire ou à refaire. Tout ce que je possédais, c’était le faux manuscrit et ses rituels que je n’avais concoctés que pour voir Fraser y poser ses pattes malsaines. Ça, et le cadre du grenier.

Je cessai de faire l’amour avec Mandy : je me sentais contagieux. Je m’inventai une grippe imaginaire. Puis un autre mensonge pour détourner ses soupçons : je lui dis que je rentrais quelques jours voir ma mère. En réalité, je regagnai ma chambre à Friarsfield Lodge et m’isolai quasiment du reste du monde pendant trois jours.

Un déluge de messages s’entassait devant ma porte, provenant tous de Fraser. Je ne les lus pas. Je n’avais même pas envie de toucher quoi que ce soit qui ait été en contact avec lui. Je rassemblai ses mots dans la poubelle métallique, les arrosai d’essence de briquet et les incinérai. Puis je me lavai les mains.

Je ne quittai Friarsfield Lodge qu’à une occasion, et ce fut pour acheter du pain et des boîtes de soupe, denrées que je pouvais manger froides dans ma chambre. De toute façon, j’avais peu d’appétit, et j’avais effectivement contracté une légère fièvre qui m’empêchait de bien dormir. Chaque matin, j’attendais que le Lodge se vide à l’heure des départs en cours avant de me servir de la salle de bains. Les femmes de ménage n’entraient dans nos chambres qu’une fois par semaine, ce qui les rendait faciles à esquiver. Bien sûr, il y avait toujours une poignée de faux malades qui n’avaient pas le courage de se lever le matin pour les cours magistraux, mais même ceux-là s’attardaient rarement dans le Lodge pendant la journée.

Je passai mon temps à étudier le manuscrit que j’avais fabriqué. Je rendis également quelques visites préparatoires au grenier. La porte était toujours verrouillée, mais je savais bien sûr comment entrer en soulevant la cloison de contreplaqué.

L’endroit était sinistre et sentait le renfermé. Chaque fois que je m’y faufilais en soulevant la cloison, un soupir d’air frais désespéré parcourait la pièce. Je redessinai le pentacle à la craie et disposai des bougeoirs, mes pots de céramique contenant sel, bois de santal, etc., aux pointes de l’étoile. Je n’eus pas le courage d’ajouter la tête de bouc. J’ignorais si elle était nécessaire ou servait juste d’ornement dans ces circonstances.

Le troisième jour, j’attrapai la grippe au sujet de laquelle j’avais menti à Mandy. Je n’aimais pas songer que je l’avais provoquée moi-même mais je savais que si. Malgré la fièvre, je devais continuer. On était vendredi et c’était ma dernière chance avant plusieurs jours : ensuite, le pavillon serait rempli et animé pendant tout le week-end et je n’aurais plus la tranquillité nécessaire pour poursuivre.

Une série de rêves affreux de carnage intégral m’ayant tenu éveillé une bonne partie de la nuit, je me levai bien avant l’heure où mes camarades étudiants allaient prendre leur petit déjeuner au réfectoire avant les cours. Je calai un miroir en position debout sur mon bureau et m’y observai attentivement. J’avais compté me couper les cheveux avant de me raser minutieusement la tête. On dit que c’est nécessaire pour ce type de rituel. Compte tenu de mon état d’esprit du moment, je voulais prendre toutes les précautions et suivre les instructions à la lettre.

Mais à la dernière minute, une sorte de résolution m’envahit, comme si je cédais face à l’inéluctable. Elle me remplit de la conviction inébranlable que tous ces trucs rituels n’étaient qu’une façade, ou du moins une sorte d’entraînement spirituel. Je me sentais au-delà de tout ça. J’avais le sentiment d’être tellement lié aux forces en présence qu’il me suffirait de m’asseoir et d’attendre qu’elles viennent à moi.

Après avoir entendu le dernier pensionnaire claquer la porte derrière lui, je me changeai pour enfiler une épaisse robe de chambre en laine. Comme ma tête me lançait, je pris trois aspirines et les avalai à l’aide d’un grand verre de whisky de supermarché. Puis je montai au grenier.

Je crois qu’il devait y faire très froid, mais je le sentais à peine à cause de la fièvre. J’allumai les bougies aux cinq pointes de l’étoile du pentagramme et plaçai une photo de moi-même à l’emplacement où j’avais trouvé celles des cinq filles. Puis je m’assis en tailleur, en robe de chambre, au milieu du pentacle.

Vous devez comprendre que je ne faisais qu’exercer machinalement le rituel en allumant les bougies. Je ne prêtais plus la moindre foi aux improvisations de mon faux manuscrit. J’étais résolu à invoquer l’entité que je m’apprêtais à rencontrer, quelle qu’elle soit, par ma seule force mentale. J’avais des mantras que je comptais n’utiliser que pour m’empêcher de me déconcentrer ou de m’endormir.

J’avais ôté ma montre mais le clocher de l’église sonna neuf coups assourdis aux alentours du centre-ville, et ce fut alors que je commençai à me répéter les mantras, ou plutôt l’incantation qu’on m’avait donnée ou que j’avais inventée (je ne m’en souvenais plus). Je savais que la persévérance était la clé absolue et que, même si j’étais autorisé à faire une pause pour, par exemple, boire une gorgée d’eau, toute interruption sérieuse me renverrait au début du processus. J’avais la conviction que quelque chose qui ne se fondait sur aucun rituel authentique – si la chose existe – avait fonctionné pour Fraser et qu’il se produirait donc quelque chose de semblable pour moi.

Je connaissais une clé, qui n’était pas de mon invention mais sur laquelle j’étais tombé dans deux sources différentes au moins. Il est très difficile, sur une période de plusieurs heures, d’empêcher l’esprit de vagabonder. Il y a des moments de distraction, de vide, des instants où l’on oublie presque ce qu’on est en train de faire. On peut combler ou contourner ces lacunes grâce à la clé que j’avais découverte, qui consiste à répéter les chiffres cinq, six, sept, dans n’importe quelle langue : cinq étant le chiffre de l’Homme, six celui de l’enfer et sept celui du paradis. Je savais le faire en grec, en latin, en hébreu, en français, en allemand et bien sûr en anglais. Dans ces moments où l’esprit s’éloigne de son objectif, cette clé est d’un grand réconfort, et l’on croit presque entendre et ressentir, même de très loin, une serrure de proportions cosmiques en train de s’actionner.

Fünf, sechs, sieben.

Ce procédé devient une réaffirmation des rythmes cérébraux, et l’emploi de différentes langues réveille le suppliant de la transe inévitable mais contre-productive.

Pende, exi, efta.

Ce décompte à trois temps fonctionnait comme une corde de rappel chaque fois que je me sentais dériver. C’était un repère. C’était comme remonter chercher de l’air. C’était aussi une amulette numérique.

Je n’interrompis ma psalmodie que pour boire une gorgée d’eau de temps à autre et me servais de cette clé pour retrouver mon rythme incantatoire. Après deux ou trois heures passées à répéter les mantras, gestes et mouvements, l’esprit s’ouvre aux visions les plus horribles : de hideuses créatures ricanantes qui émergent du limon des profondeurs les plus insondables de l’inconscient. Je compris que chacun des gestes et des psalmodies n’était qu’un nœud d’une corde d’argent qui s’étirerait jusqu’au moment adéquat, et que ces viles créatures représentaient l’affaiblissement de la résolution dans la psyché, une tentative visant à défaire chaque nœud, et que le décompte les tenait à distance avant de faire le nœud suivant.

Cinq, six, sept.

Je sentais couler ma transpiration. Elle courait le long de ma colonne vertébrale, de mon cou, de mon aine. J’éternuai bruyamment et pris peur quand je songeai qu’il n’y avait personne pour me dire « à tes souhaits ». J’étais en train de m’abaisser devant des démons et je m’inquiétais qu’un éternuement leur ouvre la porte.

J’entendis sonner la cloche à midi. Un bruit réconfortant mais terriblement lointain. Un immense paysage montagneux aux cieux maussades semblait s’être ouvert entre moi et ce qui avait dû être l’emplacement de l’église. Mais il avait reculé, s’enfonçant plus profondément dans un espace intime ; ou alors, c’était moi.

À 13 heures, j’entendis de nouveau la cloche, unique coup éloigné. Mes os me faisaient mal et mon cerveau était en feu. Je crus que je n’allais pas pouvoir continuer. Ma gorge était enflée et asséchée. J’avalai péniblement une cuillerée d’eau.

À 14 heures, je fus ramené à la raison non pas par la sonnerie du clocher mais par une porte qui claquait quelque part dans le pavillon. À présent, j’avais des hallucinations. De l’autre côté du grenier, je voyais une autre version de moi-même qui prononçait les mantras, assise en tailleur à l’intérieur d’un pentagramme, tandis que des bougies brûlaient aux cinq pointes. Cet alter ego prit soudain conscience de ma présence et ouvrit une bouche atrocement béante où sa langue remuait lascivement.

L’instant d’après apparut une femme – ou une créature nue, car bien que je préfère croire que c’était une femme, il pouvait s’agir d’une créature obèse rongée par les asticots – en train de copuler avec lui, assise sur ses genoux, le regardant amoureusement droit dans les yeux. Je me rappelai de compter.

Quinque, sex, septem.

Et la vision cauchemardesque disparut.

Je m’appliquai de nouveau. Puis, à 15 heures, j’entendis la cloche de l’église émettre un bruit sourd et creux au loin, comme une cloche qui se serait fêlée lorsqu’on l’avait fondue. À 16 heures, ce n’était même plus un bruit sourd ; ça rappelait désormais une créature s’éclaircissant la voix. Ma peau picotait atrocement ; ce n’était pas simplement la chair de poule mais une sorte d’ondulation, comme si des créatures vivantes s’étaient faufilées en dessous et cherchaient à s’échapper. Puis la sensation s’arrêta brusquement.

C’était terminé. Dehors, le ciel était noir. Je savais que le rituel était accompli.

Ce fut presque un de ces moments où toute tension retombe, mais pas tout à fait. Il n’y eut pas d’événement soudain ou théâtral ; les bougies ne vacillèrent pas, les flammes ne doublèrent pas de hauteur, la température ne chuta pas. Mais quelque chose avait changé dans le grenier, au-delà de ma compréhension mais pas de ma perception. Quelque chose avait également changé en moi. Un poids s’était déplacé. Une certaine densité s’était modifiée.

Et quelque chose de sombre se déversait doucement dans la pièce, comme du sable noir dans le goulot d’un sablier, comme par une minuscule fissure, une lézarde que j’aurais créée dans l’étoffe du monde par la seule force de ma concentration.

J’eus une impression de lente décantation, comme si une présence s’était dissoute dans un espace et se reconstituait ici dans un autre. Je l’appréhendais de façon plus intuitive que visuelle, et même alors, ma vision semblait comme brouillée par la fumée, comme si l’on avait étalé quelque chose de sale sur mes rétines. La pièce sembla se charger d’une matière que je suis tenté de décrire comme des particules de suie, lesquelles commencèrent à se transformer en rangée d’inquiétants chevrons pointant droit vers moi telle une fléchette. Je ressentis une immense pression, une énorme solidité de l’air. La pression qui s’exerçait sur mes oreilles rappelait celle qu’on éprouve dans la cabine d’un avion.

Je me mis à frissonner, non de froid mais de terreur. Mon sang s’assécha dans mes veines comme s’il s’était changé en sel ; mon cœur affolé voulait fracasser ma cage thoracique. Je sentis descendre un filet d’urine tiède le long de ma jambe. Fraser m’avait mis en garde contre la perte de contrôle de mon corps. Il m’avait dit qu’il était important de parler, de reprendre le contrôle de mes fonctions corporelles. Qu’il était vital de paraître en position de force.

Mais les mots ressemblaient à du ciment humide sur ma langue. Je devais déployer de gros efforts pour les faire sortir de mon larynx et ma voix tremblait. Je me sentais comme une petite fille terrifiée par la vue d’un immense chien noir.

— Non, dis-je fermement, à ma propre surprise. Tu dois trouver une autre forme, sinon je ne peux pas te parler.

Les particules de suie noire cessèrent soudain de se figer. La substance évoquant la fumée commença à se dissiper dans la pièce. La pression s’atténua. Je suis sûr d’avoir senti mes oreilles se déboucher brusquement.

Quelques instants plus tard, cette sensation avait disparu.

Ma respiration se calma de nouveau. Puis j’entendis des pas étouffés montant les marches du grenier, approchant presque à la dérobée. Je tendis l’oreille. On grimpa quelques marches de plus, puis on s’arrêta. J’écoutai de nouveau. Les pas gravirent deux marches supplémentaires puis s’arrêtèrent.

Ma respiration était si superficielle que je crus que ma tête allait éclater. Les pas atteignirent enfin la marche supérieure devant la porte du grenier. Je savais que la porte était verrouillée et retins de nouveau mon souffle. Mais elle s’ouvrit avec une infinie lenteur. Une silhouette spectrale entra.

Visage tourné vers la lucarne, elle n’était qu’à peine esquissée. Mais je compris qui était venu. Ses yeux brillaient comme des nébuleuses au cœur du halo d’ombres qui formaient son visage. C’était Dick Fellowes. Il me fixa un long moment.

Il remua la mâchoire comme s’il cherchait à retrouver la maîtrise de ses mots avant de parler. J’ai revu ce geste depuis. C’est un signe indiquant une occupation démoniaque temporaire.

— Il nous faut conclure un accord, déclara-t-il enfin. Vous ne pourrez jamais faire marche arrière ensuite.

Je hochai la tête.

— Mais le seul moyen pour vous d’y échapper, dit-il d’une voix réduite à un murmure tendu, consiste à quitter l’université. Vous ne pouvez rester ici.

Je hochai de nouveau la tête. Je le savais.

— Mais marché conclu ? demandai-je.

— Conclu ? Oui. Marché conclu.

 

Le temps que j’atteigne le Crown sur Monmouth Street, près du quartier de Seven Dials, j’avais presque digéré mon altercation avec Fay. Presque. Au Crown, il est difficile de trouver où s’asseoir. J’y suis souvent allé seul et il ne reste généralement de place que debout au bar. Mais traditionnellement, quand le Club des Chandelles choisissait de s’y réunir, nous trouvions toujours une table vide au fond. D’après Stinx, c’est parce que nous faisions partie de l’essence des années 1820, où l’endroit s’appelait le Clock House et accueillait la pire espèce de maquereaux et d’assassins. C’était ici que le « Roi des pickpockets » s’entourait de sa cour et divisait le butin gagné en dépouillant toutes les personnes assez stupides pour s’aventurer dans le coin passé le crépuscule. Avec notre affaire de contrefaçon de livres, Stinx nous voyait comme la réincarnation de toute cette racaille.

Mais il n’y avait pas de places ce soir-là. J’arrivai le premier et restai debout au bar, commandai un verre de cabernet et étudiai les tableaux représentant les voleurs et assassins qui devaient se saouler dans ce même établissement quelques siècles plus tôt. La présence de leurs fantômes était palpable. Si, je vous assure. La puanteur du crime ne s’est jamais effacée de cette partie de la ville.

Une fois, j’étais allé voir un psy aux doigts tachés par la nicotine qui consultait tout près de cet endroit. Je lui avais parlé de mes démons. La totale. Je n’avais rien gardé pour moi, et je l’avais payé une belle somme pour le privilège d’entendre toute mon histoire.

Il m’avait écouté très attentivement en prenant des notes et m’avait demandé depuis combien de temps je voyais ces démons. Puis il avait posé son crayon et déclaré :

— Vous n’avez rien qui cloche.

— Hein ?

— Vous présentez les symptômes de la schizophrénie mais ça ne semble pourtant pas vous gêner ou même vous perturber outre mesure. Vous êtes ce que je suis tenté de qualifier de shizoïde fonctionnel.

— Jolie expression, lui dis-je, mais je sais que d’autres personnes voient ces démons.

— D’après vous.

— Vous pensez que je vous mens ?

— Écoutez, vous pensiez qu’il existe une ligne à franchir pour basculer du côté de la schizophrénie ? Ce n’est pas comme souffrir d’une infection visible au microscope. La schizophrénie est un fourre-tout qu’on applique à toutes les formes de comportement mental dérangeant qu’on ne peut expliquer. Et même si cette « ligne » existait, il faudrait la tracer en croyant qu’une moitié de la population au moins est rationnelle. Je ne vois rien qui appuie cette hypothèse.

— Je n’en sais rien. C’est juste que je ne tiens pas tellement à me faire qualifier de schizophrène.

— Écoutez, supposons un instant que ces démons que vous voyez soient réels. Si vous arriviez à me convaincre de les voir, est-ce que ça changerait quoi que ce soit à votre vie ?

—Non.

— Et si vous n’y arriviez pas ?

— Non plus.

— Dans ce cas, monsieur Heaney, si vous le souhaitez, nous pouvons en parler d’un point de vue philosophique une fois par semaine à mes tarifs.

Je le quittai ; je voyais qu’il mourait d’envie de fumer une cigarette. J’avais l’impression qu’on venait de m’offrir le choix entre une pilule bleue et une rouge, dont l’une changerait ma vie à jamais. Je sais qu’il voulait juste m’éviter de gaspiller mon argent, mais je ne savais pas trop s’il m’avait aidé ou s’il avait fait empirer les choses.

Diamond Jaz entra nonchalamment dans le pub avec une demi-heure de retard, portant des lunettes de soleil et un superbe manteau couleur fauve. Pour autant que je sache, le journal replié et fourré sous son bras servait peut-être à ajouter une habile touche de décalage à son style impeccable. Un accessoire de mode. Toutes les têtes se tournèrent brièvement vers lui, comme toujours. Au même instant, une table se libéra.

Jaz y laissa tomber son journal pour la réserver avant la dizaine d’autres clients qui aurait pu la vouloir. Tirant une troisième chaise pour Stinx d’un geste flegmatique, il me sourit et s’assit tandis que je commandais sa boisson préférée.

— Pourquoi ces lunettes ? demandai-je en m’installant près de lui.

Il les souleva brièvement. Un bleu, de petite taille mais d’une teinte violente, dessinait un croissant sous son œil droit, qu’il cacha de nouveau derrière ses lunettes.

— Tu devrais faire gaffe quand tu lèves des grosses brutes, lui dis-je en trinquant avec lui.

— Oui, je crois que je suis prêt à réessayer les femmes.

— Sois prudent.

— J’ai bien vu quel effet ça te fait. Tu passes ton temps à essayer d’effacer ton sourire mais tu n’y arrives pas.

— Je ne sais pas de quoi tu parles.

— Elle est canon, dis ? Le genre à te filer la trique rien qu’en s’asseyant face à toi ?

— Où est Stinx ? Il devrait déjà être là.

— De quoi tu as peur, William ?

Pas la peine d’essayer de faire taire Jaz. Quand il savait avoir touché en plein dans le mille, il en rajoutait d’autant plus. Je répondis donc :

— De tomber amoureux d’elle, voilà tout.

Il retira ses lunettes pour mieux me regarder.

— Ça ne va pas retarder mes poèmes, hein ?

— Oh, j’en ai quelques-uns pour toi ici.

Je tirai de ma poche de poitrine quelques pages pliées. C’étaient des échantillons pour son nouveau recueil. Moins cyniques et moins misérabilistes, comme il me l’avait demandé.

Il s’en empara et se mit à les lire avec avidité. Pendant ce temps, j’ouvris le journal qu’il avait apporté. Il y avait la photo d’un suicidé en première page. Le type m’avait l’air familier. C’était un footballeur.

— Hé, m’écriais-je, ce mec fréquentait ce club pourri où tu nous emmènes tout le temps.

Jaz leva les yeux de mes vers de mirliton.

—Ouais. Il s’est flingué. On lui faisait du chantage.

— À quel sujet ?

— Il était homo.

Jaz se remit à lire attentivement les poèmes.

— Le pauvre. Mais de nos jours, le fait que quelqu’un soit gay ne doit plus déranger personne.

— Atterris un peu, William. Tu imagines les slogans dans les gradins ? Tiens, c’est un poème d’amour, ça !

— Plus ou moins.

Jaz se remit à étudier le deuxième poème. Mes pensées allaient toujours à ce pauvre jeune homme. Il avait essayé de me parler dans cette boîte. Cela dit, je n’aurais rien pu faire pour lui – Tara la bonne vivante l’avait induit en erreur sur ce point. Mais j’avais vu son démon dans les toilettes pour hommes. Son démon triste, trapu, en souffrance. Même alors, c’était un démon sans espoir. Qui attendait. Comme tous les démons que je vois. Il se contentait d’attendre.

— J’aime bien la nouvelle phase dans laquelle je suis en train d’entrer. C’est bon, ça.

— J’espère bien – ça m’a demandé un quart d’heure de boulot.

C’était vrai. J’avais passé trois heures à penser à Yasmin et ce poème – qui ne semblait pas du tout parler d’elle, mais qui le faisait malgré tout comme je le constatai plus tard en le relisant – avait coulé de ma main en un acte d’écriture automatique ou presque inconsciente. Soyons honnêtes, c’était mauvais ; mais d’une médiocrité très naturelle.

— Non, William, je suis sincère. C’est très chouette.

— Oh, arrête. Je vais passer un coup de fil à Stinx. Voir ce qu’il trafique.

Mais je ne réussis pas à le joindre. Je lui laissai un message pour demander qu’il me rappelle. Je tentai de rendre ma voix un peu insistante.

Tout en attendant Stinx, on parla de notre autre projet de livre. Le faux. Pas la fausse poésie, le faux livre ancien. Il allait nous falloir un nouveau pigeon. Mais Jaz avait flippé. Il disait qu’il y avait toujours quelqu’un qui fouinait et posait des questions. Il ignorait totalement qui était cette personne, mais elle était venue le trouver par le biais d’un tiers : quelqu’un avait demandé comment Jaz et moi nous connaissions.

— Pas de problème, répondis-je. Après celui-ci, on arrête un moment nos activités. On ferme. Pour les empêcher de poursuivre. On reprend dans un an.

— Pourquoi ne pas fermer dès maintenant ?

Je ne pouvais pas lui dire que je m’étais endetté pour aider GoPoint et que j’avais besoin de cet argent.

— Non. On termine celui-ci. Si Stinx arrive au bout.

Jaz me regarda fixement.

— Tu as l’air de penser qu’il risque de ne pas le faire.

— C’est plus compliqué que d’habitude. Tu te rappelles l’original à partir duquel on a fait notre copie ? Stinx en a esquinté un volume lors d’un accident dans son studio et je dois absolument le rendre. Donc il doit fournir deux exemplaires. Et illico.

— Il ne nous a encore jamais laissé tomber, hein ?

— Non. Mais qu’est-ce qu’il trafique ? Je me pose la question, c’est tout.

On avança quelques hypothèses quant à l’identité de la personne qui posait ces questions, mais on fit chou blanc. On commanda une autre tournée. Jaz me raconta quelques anecdotes marrantes sur ses tournées de poésie. Le Lambeth Council lui avait commandé un court poème qui devait être gravé dans la pierre autour du socle d’une sculpture à l’extérieur d’un nouveau foyer des jeunes. Le projet était financé par l’argent de la Loterie nationale. Les gens qui sont sans le sou achètent leur ticket d’espoir impossible et une partie du pourcentage touché par le gouvernement leur est en partie rendue sous forme d’art médiocre et de poésie bidon. Comme on les malmène, les pauvres. Et doublement.

Cold Chisel Press réclamait également un nouveau recueil et Jaz tenait beaucoup à ce que je l’écrive vite. On se mit d’accord une fois de plus pour en verser les bénéfices, qui ne voleraient toutefois pas très haut, à GoPoint.

Sans transition, Jaz me demanda :

— Écris-moi un poème érotique.

— Va te faire foutre, Jaz.

— S’il te plaît. Écris sur cette femme dont tu es amoureux.

— Ha, répondis-je. Je ne suis pas amoureux, sale maquereau.

— Allez. Écris-moi un poème érotique délicieusement cochon. Moi, je dirais que tu es vraiment amoureux, en fait.

— Ha ! répétai-je. Ha !

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