Mémoires d'un maître faussaire

William Heaney · Chapitre 34 sur 38

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Mémoires d'un maître faussaire

Chapitre 34

 

 

Le lendemain, on se leva comme un couple ordinaire et on se prépara pour aller travailler. Dans sa salle de bains, j’inspectai l’extrémité de mon pénis qu’une nuit entière de fornication avait endolori. Et mes testicules me faisaient mal. J’étais un peu secoué de redécouvrir dans quel labyrinthe peut vous entraîner le sexe sans inhibitions. J’espérais juste que ma pression sanguine était à la hauteur.

On quitta son petit appartement ensemble comme M. et Mme Tout-le-monde et on prit le métro ensemble, elle vers son bureau, moi vers le mien. Avant de se séparer, on se fixa rendez-vous pour le déjeuner, au Jugged Hare de Victoria Bridge Road, un pub élégant de marbre et de bois sombre, avec un lustre géant et des pilastres cannelés.

Les murs du pub étaient couverts de gravures. On s’installa sous un tableau imposant représentant des vieillards affalés dans ce même établissement cent ans plus tôt. Le pub était, à tous points de vue, une belle taverne historique de Londres. Sauf que non, en réalité ; c’était un vieux pub factice, comme tant d’autres. Il s’agissait d’une banque récemment reconvertie. Les vieillards qui se prélassaient sur ce tableau étaient des comédiens.

Je commandai une bouteille de Marquès de Griñón Reserva et versai un verre à Anna – oui, Anna. Je l’interrompis alors qu’elle le portait à ses lèvres. J’avais quelque chose pour elle – une clé de serrure d’un jaune doré et terne, parfaitement ordinaire – que je posai sur la table avec un cliquetis délicat.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Je veux que tu viennes chez moi après le travail. Je crois que ma maison est plus confortable.

La clé scintillait faiblement sur la table, reflétant la faible lumière jaune du lustre au-dessus de nous. Elle l’observa.

— Trop tôt, me dit-elle. Ralentis.

— Pourquoi ? Tu sais bien que tu en as envie.

— Oui, mais je ne peux pas encore la prendre. Parce que je ne suis pas sûre de ne pas t’avoir tendu un piège. De ne pas t’avoir embobiné d’une manière ou d’une autre. Je ne sais pas trop si je suis cette sans-abri, ou cette fille élégante qui travaille dans un bureau, ou cette hippie, ou cette stripteaseuse, ou beaucoup d’autres, en fait.

— Oh, répondis-je en trinquant avant de boire une gorgée de vin. Je t’avais percée à jour depuis le début.

— Comment ça ?

— Ton démon me l’avait dit.

— Mon démon ?

— Oh oui. Il était là depuis le début. Ou plutôt, elle. Enfin je crois que c’est une femelle. (Je regardai la chaise voisine de la sienne en plissant les yeux.) On n’arrive pas toujours à les distinguer. Elle est assise ici. En ce moment même. Juste à côté de toi.

Et elle ne put s’en empêcher. Elle tourna légèrement la tête, simplement pour inspecter la chaise voisine et voir par elle-même.

— Je blaguais, lui dis-je.

 

Antonia vivait ses derniers jours. Elle avait enfin cédé à la demande du médecin et s’était fait hospitaliser. J’allai lui rendre visite avec Anna – j’avais pris l’habitude de l’appeler comme ça désormais. Comme Anna voulait lui raconter son histoire, et comme je voulais qu’Antonia l’entende, je les laissai un moment seules. Je voulais qu’Antonia meure sans douter qu’on puisse accomplir le Bien en ce bas monde. Je crois réellement en la possibilité de ce Bien. Mais en réalité, Antonia n’avait pas besoin qu’on le lui dise. Elle n’en doutait pas un seul instant. Peut-être que je cherchais encore à me convaincre moi-même.

Je n’en sais rien : je m’attendais presque à trouver son lit entouré d’anges et de lumière dorée. Mais ce n’était pas le cas. C’était un lit d’hôpital ordinaire dans une salle commune qui avait salement besoin d’une couche de peinture. On avait tiré des paravents autour du lit. Une odeur de chrysanthèmes s’échappait d’un vase sur le meuble de chevet, rivalisant avec une odeur antiseptique d’hôpital.

Antonia était à demi redressée sur un tas d’oreillers. Je l’embrassai sur la joue. Mes nerfs souffraient pour elle. J’éprouvais pour elle un amour flétrissant, non consommé, un amour de chrysanthème fané.

On avait apporté nos propres fleurs. Des lis de Pâques. Mais il n’y avait pas de vase dans lequel les placer, et comme je savais qu’Anna voulait parler à Antonia, j’avais proposé d’aller en chercher un. J’errai parmi les salles en leur cherchant un récipient. Je finis par dénicher une carafe à vin, rendez-vous compte, que je remplis d’eau.

Quand je retournai derrière le paravent, les deux femmes parlaient à voix basse. Je posai la carafe sur le meuble de chevet. Les lis étaient beaucoup trop grands pour la carafe. Comme il y avait une deuxième chaise de l’autre côté du lit, je m’y assis et Antonia tendit la main pour prendre la mienne sans interrompre sa conversation avec Anna.

— Je suis désolée de ne pas t’avoir reconnue tout de suite quand tu es venue me voir, lui disait-elle. Mais d’un autre côté, je ne le suis pas. Ça montre quel chemin tu as parcouru.

— Comment est-ce que tu pourrais te rappeler tout le monde ? Il doit y avoir eu des centaines de personnes.

Antonia éclata de rire, un rire minuscule, mais qui la fit tousser.

— Plus d’un millier. Je tiens les comptes. Mais toutes les histoires ne sont pas couronnées de succès comme la tienne.

— C’est toi qui m’as sauvée.

— Non, tu t’es sauvée toute seule. William t’a parlé de ses démons ?

— Oh oui.

— Et tu les vois, toi aussi ?

— Non. Enfin pas comme lui.

— Non ? Eh bien, moi, oui. Mais je ne le lui ai jamais avoué. Je ne voulais pas l’encourager. William, tu en vois ici en ce moment même ?

— Non, répondis-je. On dirait qu’ils ne t’aiment pas, Antonia. Je te l’ai déjà dit.

— Anna, dit Antonia, je vais t’expliquer la nature de ce qu’il voit.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Anna.

— La souffrance, répondit Antonia. Il voit la souffrance des autres. Et la sienne. Il la voit sous forme de démons. De démons véritables.

— Mais je ne vois pas les tiens, Antonia, dis-je.

— Non. C’est parce que je les embobine. Tu sais, tu m’as demandé un jour ce qu’ils paraissaient attendre en permanence. Tu sais ce que c’est ? La permission de partir. (Elle me regarda en secouant la tête.) Je t’aime, William, parce que la vie n’a jamais cessé de t’émerveiller. Parce que tu es généreux envers toutes ses créatures. Tu leur donnes un foyer. Mais parfois, elles n’en veulent pas. Je suis en train de mourir, William – il faut que je te dise tout ça.

— Antonia, répondis-je. Antonia.

— Chut ! Écoute-moi. Anna va reprendre la direction de GoPoint.

— Quoi ? dis-je en me tournant vers Anna. Et ça s’est décidé quand ?

— À l’instant, répondit Anna. Pendant que tu cherchais un vase.

 

Après avoir quitté l’hôpital, j’avais salement besoin d’un verre. Comme je ne pouvais pas affronter les démons fumeurs de cigares de Chelsea, on rejoignit les quais de la Tamise, en direction des caves plus civilisées du Gordon’s Wine Bar, qui ne passe pas de musique et ne sert que du vin.

Dans les caves au plafond bas de Gordon, il faut se pencher pour atteindre les tables. La lueur des bougies ne pénètre même pas dans les coins obscurs et tout le monde, dans ce bar, semble en train de flirter ou de

comploter. Samuel Pepys a vécu dans ce bâtiment au XVIIe siècle ; Rudyard Kipling a écrit La lumière qui s’éteint dans l’arrière-salle au-dessus du bar. C’est un de mes établissements préférés de tout Londres, mais ça ne suffisait pas à me remonter le moral.

— Elle n’en a plus que pour quelques semaines, dis-je. Peut-être quelques jours. Tu es pleine de surprises, tu sais ça ?

— Je suis comme ça, répondit Anna.

— Le financement est un cauchemar permanent.

— Tu nous aideras.

Elle était au courant de l’escroquerie sur les livres anciens, car je lui avais tout raconté.

— Pour l’instant, j’ai déjà du mal à me financer moi-même. Ça va t’épuiser. Te bouffer toute ton énergie.

— Tu seras là pour me réconforter.

— Ce serait plus facile de tout confier à l’une des agences du voisinage. Comme celle de Saint-Martin-in-the-Fields. Elle fait du bon boulot.

— Je ne cherche pas toujours la facilité.

— Tu seras fauchée tout le temps.

— Ouais. Possible.

Je balayai le bar du regard, jetant un coup d’œil aux recoins obscurs et aux amoureux penchés l’un vers l’autre, comme si ces lieux abritaient des espions ou des ennemis en train de nous écouter. Mais chacun se concentrait sur ses propres conspirations. L’idée qu’Anna garde GoPoint ouvert me paraissait dingue, mais je la soutiendrais dans la mesure de mes possibilités. Il devenait d’autant plus crucial pour moi de mettre la main sur Stinx, de trouver un nouvel acheteur pour remplacer Ellis. En réalité, je ne savais pas par où commencer.

Je n’eus pas besoin de lui demander pourquoi elle voulait faire ça. Parce que, alors même que le monde est rempli de gens qui ont simplement besoin de laisser partir leur démon, il existe une autre catégorie qui a besoin de s’en trouver un.

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