Mémoires d'un maître faussaire

William Heaney · Chapitre 10 sur 38

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Mémoires d'un maître faussaire

Chapitre 10

 

J’ignore pourquoi je répondis à l’e-mail de cette jeune femme. Je ne savais pas si c’était l’étreinte excessive d’Antonia ou son appel au ciel pour qu’il m’envoie une femme. Toujours est-il que j’y répondis, ne serait-ce que pour lui dire que non, je ne serais pas en mesure de la revoir.

Vous avez entendu ça ? Un bruit intéressant. Celui que j’émets quand je me mens. Ce que j’écrivis en réalité dans mon e-mail, c’était que j’avais été ravi moi aussi de la rencontrer au Museum Tavern ce jour-là. Je lui dis que j’étais content que nous ayons un point commun en la personne d’Antonia chez GoPoint et que j’étais heureux qu’elle considère cette cause comme digne de soutien. Je poursuivis sans doute sur le thème de la situation pénible des sans-abri, comme si c’était le véritable sujet de notre correspondance. Puis je la remerciai pour son invitation à prendre un café ou un verre, mais lui expliquai que j’étais affreusement occupé ces jours-ci et ne savais absolument pas quand je pourrais trouver le temps.

Voilà la vérité. Je ne lui répondis ni oui ni non. Je me plaignis simplement de ne savoir ni où ni quand. Puis je crus que tout en resterait là. Mais en réalité, je m’étais contenté sans le savoir de lui soumettre un petit problème à résoudre. Et c’est à travers ces failles minuscules que s’infiltrent les démons.

Elle répondit à mon e-mail le lendemain. Elle se rappelait que je lui avais dit que mon bureau se trouvait à Victoria (j’étais persuadé que non) et m’apprit qu’elle occupait justement un emploi provisoire dans le coin cette semaine-là (quelle coïncidence), et qu’elle connaissait même un chouette pub qui proposait un très bon choix de la « Belle dame sans merci » (m’avait-elle donc démasqué si vite ?). Ce dernier détail était sans doute censé m’apprendre qu’elle était tout ouïe le jour où je l’avais rencontrée à la Museum Tavern.

Mais qu’est-ce qu’elle peut bien me vouloir ? me demandai-je.

Je laissai passer une journée avant de lui répondre. Et je me retrouvai en train de lui fixer rendez-vous pour déjeuner.

 

En attendant, je m’inquiétais pour Antonia. Bien qu’elle dégage toujours cette même chaleur et cette lumière, je lui trouvais l’air fatigué. Enfin, elle était constamment crevée, compte tenu de son mode de vie, et refusait de s’accorder le moindre répit loin du champ de bataille. Je me demandais quel effet ça produisait sur elle quand ses pensionnaires lui aspiraient chaque jour sa bonté ; ou même quand je m’attardais dans son étreinte en lui disant au revoir, et que je me nourrissais de ses qualités, avidement, comme un parasite.

Ce qui me rappelait la parabole sur Jésus et la femme dont les règles ne s’arrêtaient pas. Elle tendit la main pour toucher son ourlet et Jésus dit avoir senti le pouvoir s’écouler de lui. Je n’avais jamais compris si ça signifiait que les règles de la malheureuse étaient tellement maléfiques qu’elles agissaient sur Jésus comme la kryptonite verte sur Superman, ou que sa bonté s’était échappée de lui pour être transmise à cette femme, ou encore qu’il la réprimandait parce qu’il ne voulait pas être touché par une femme impure. Et pas la peine d’interroger les gens qui disent tout savoir de ces choses-là, car c’est faux. La Bible elle-même est une créature amorphe que chaque nouveau lecteur remodèle à sa propre image. La question qui se pose au sujet d’Antonia et de ses semblables, c’est : est-ce que nous leur volons leur bonté ?

Avant que je quitte GoPoint, elle m’avait dit quelque chose d’étrange.

— Au fait, c’est un drôle de zouave que tu m’as envoyé l’autre soir.

— Hein ?

— Seamus. Le vieux soldat. Le vétéran du Golfe.

— Ah oui. Ça ne t’a pas dérangée ?

— Bien sûr que non. Mais il est en sale état.

— Ouais.

— Il se réveille chaque nuit, et réveille toute la maisonnée avec lui. Il se pisse dessus de trouille. Il passe son temps à traiter quelqu’un de menteur.

— Ah. Ça a l’air terrible.

— Et même pire que ça, en fait.

— Atroce.

— Oui, mais nous autres, en Occident, on va chercher notre pétrole dans le Golfe, alors il y a une forme de justice à ce qu’il fasse des cauchemars. Quand est-ce que ça prendra fin, William ?

— Jamais. On va continuer à faire le mal en essayant de nous persuader qu’on fait le bien. Ça s’appelle être rationnel.

Elle me dévisagea avec les yeux de William Blake regardant un petit ramoneur de sept ans. L’amour l’enflamme. Parfois, ça m’est insoutenable de la regarder. Je lui fis mes adieux et me rendis au travail.

 

Quand j’arrivai au bureau, Val me tendit les messages qu’elle avait pris pour moi au téléphone.

— Ça va ? me demanda-t-elle. Vous avez l’air épuisé.

— Je suis passé chez GoPoint. Je me sens toujours vidé après.

En réalité, j’étais malade d’inquiétude par rapport au risque que j’avais pris avec mon prêt bancaire.

— Il y avait un article sur Antonia dans un des tabloïds dimanche dernier. Il disait qu’elle avait un casier judiciaire. Et qu’elle avait passé trois ans en hôpital psychiatrique.

— Ça disait aussi que c’est l’ancienne copine du ministre de l’Intérieur ?

— Ah bon ?

— Eh oui. Ils oublient toujours d’en parler. Sauf quand ça les arrange.

Je me retirai à mon bureau. Il y avait un message du bureau du sous-secrétaire d’État qui voulait que je confirme mon soutien vis-à-vis de l’initiative proposée par le gouvernement. Et merde, ça pouvait attendre. Il y avait aussi cette invitation absurde à la soirée de lancement. Je n’avais aucune intention de m’y rendre. Charles Fraser était loin de figurer en haut de la liste d’anciens camarades de fac que je prendrais plaisir à revoir.

En fait, il y avait toujours eu quelque chose de déplaisant chez Charlie Fraser. Dès le début, j’avais vu les mots candidat au suicide inscrits sur son front en rides d’inquiétude. Le truc, quand on s’associait à lui, c’était que ça pouvait devenir contagieux. À l’époque de la fac, je n’avais pas envie de passer plus de temps avec lui que le strict nécessaire pour découvrir ce qu’il trafiquait.

J’allai lui chercher un mouchoir pour son nez en sang, comme il me le demandait. Bien qu’il ne m’ait pas donné cet ordre avec assurance, c’était un fin psychologue qui avait deviné, à raison, qu’aucun autre coup ne suivrait le premier. Il avait remarqué que j’avais immédiatement regretté ce coup de poing. Il s’assit et pencha la tête en arrière, contenant l’écoulement du sang à l’aide du mouchoir en papier que je venais de lui donner.

— Je me fous de savoir ce que sont ces trucs au grenier, lui dis-je, mais je veux savoir quel est le rapport avec moi.

Il secoua légèrement la tête. Sa voix était déformée. Le sang s’écoulait de nouveau dans son nez et dans sa gorge, si bien qu’il devait maintenant se pencher en avant.

— Tu n’y comprendrais strictement rien, me dit-il, ou quelque chose dans ce goût-là. Ça ne remontera pas jusqu’à toi.

— Quoi donc ? Qu’est-ce qui ne remontera pas jusqu’à moi ?

Il agita une main en l’air.

— Tu vas devoir me conduire à l’hôpital. Il faut que je me fasse examiner.

Je traversai la pièce pour aller inspecter son nez. Il y avait pas mal de sang, surtout sur le devant de son T-shirt, mais son nez paraissait droit. Je le touchai du bout de l’index.

Il hurla assez fort pour faire trembler les murs. Je voyais maintenant très clairement qu’il faisait semblant. Son nez était intact, ce que je lui dis. Je le saisis et le remuai.

Ce hurlement, beaucoup plus fort que le précédent, m’apprit sans doute aucun qu’il ne cherchait qu’à s’attirer ma compassion.

— Je vais m’évanouir. Appelle-moi un taxi, alors. C’est le moins que tu puisses faire.

— Lâche-moi, Fraser ! Je ne balance pas mon poing dans le nez des gens pour leur appeler un taxi cinq minutes après.

Il se leva, vacilla d’un côté puis quitta la pièce en titubant, serrant toujours le mouchoir trempé et ensanglanté contre son nez. Je voyais bien qu’il me jouait la comédie. Si j’étais de nature un tant soit peu vindicative, je l’aurais frappé de nouveau, et plus fort. Je le suivis dans le couloir.

Je crus qu’il regagnait sa chambre et je comptais l’y poursuivre. Au lieu de quoi il se dirigea vers la porte arrière du pavillon pour entrer dans le parking.

— Où tu vas ? lui criai-je.

Cette fois encore, il me fit signe de m’éloigner. Il monta dans sa Fiesta cabossée au pot d’échappement percé et mit le contact. Passant les vitesses de sa main libre et manœuvrant le volant du creux du coude, il quitta le parking dans un hurlement de moteur.

Je regagnai ma chambre. Du sang avait jailli sur le mur, traçant une diagonale précise. Il y en avait aussi sur la moquette. Je passai les trois quarts d’heure suivants à tout nettoyer avec un soin quasi clinique. Avec le recul, je me demande si j’avais senti intuitivement que le sang de Fraser était contagieux.

Je m’efforçai de me sortir de tout ça de la tête en descendant au bar de l’association étudiante pour y boire six pintes de bière.

— Qu’est-ce que tu as au cou ? me demanda la fille qui tenait le bar.

C’était Lindi, une étudiante à moitié chinoise et l’une des filles apparaissant sur les photos.

— Quoi ?

— Sur ton cou. On dirait du sang.

— Pas du tout.

— C’est quoi alors ?

— Du sang.

Je me détournai de Lindi et me retrouvai embrigadé, moins de cinq minutes plus tard, dans une dispute agressive et absurde avec un autre étudiant pour tenter de décider si Bob Dylan valait quoi que ce soit.

Quand je rejoignis le pavillon, je vis de la lumière s’échapper de sous la porte de Fraser, qui se trouvait être située en face de la mienne. Comme la bière alimentait toujours ma colère, je décidai de retourner m’expliquer avec lui. Je m’apprêtais à cogner comme un sourd à sa porte mais quelque chose me poussa à ne donner qu’un coup léger, presque furtif.

J’entendis brièvement des pas traînants à l’intérieur de la chambre, puis le silence. J’écoutai à la porte. J’entendais qu’on rangeait des affaires. Je frappai de nouveau.

— Un instant.

Fraser ouvrit bientôt la porte. Il me fit entrer et referma derrière moi.

Quelque chose me surprit dans cette chambre. Toutes sortes de trucs étaient épinglés aux murs : pages de livres jaunissantes, articles de journaux, photocopies dont des passages étaient marqués au surligneur. Mais ce qui détourna mon attention de tout ça, ce fut de voir que son nez avait pris la taille d’une tomate de concours horticole. C’était peut-être à cause de la bière, mais je dus réprimer un ricanement. Il le remarqua.

— Ravi que tu trouves ça drôle. Et l’hosto m’a confirmé qu’il est bien cassé, alors j’apprécierais que tu n’y touches plus. On m’a dit que ça guérirait tout seul, mais ça fait encore très mal.

— Désolé, répondis-je.

— J’accepte tes excuses.

— Mais je ne m’excuse pas ! dis-je.

— Tu viens de le faire.

— Non, j’ai dit « désolé », mais je ne m’excuse pas. Enfin, je suis désolé de ne pas regretter de l’avoir cassé. Je regrette de l’avoir remué, pas de l’avoir cassé.

— T’es complètement bourré.

Je soupirai. Il avait effectivement raison : j’avais bu six pintes de bière sur un estomac vide. Je cherchai un siège et m’y laissai tomber.

— Raconte-moi tout, lui dis-je.

Il posa les mains sur les hanches et me fixa intensément.

— Je vais le faire. Je vais tout te dire. En fait, je mourais d’envie d’en parler à quelqu’un, alors je suis ravi que ça se soit su. Mais je ne te dirai rien tant que tu seras saoul.

— Ravi que quoi se soit su ?

— Le truc dont je te parlerai quand tu seras sobre.

— Dis-moi tout maintenant.

— Quand tu seras sobre.

— Maintenant ou je te casse l’autre nez.

— Tu vois bien que t’es torché. Laisse tomber. Je te raconterai tout demain matin. Mais là, tout de suite, je vais me coucher. Tu peux rester ici ou t’en aller.

Sur ce, Fraser ôta chaussures et chaussettes et sauta dans son lit. Le voir tout habillé, à ces deux détails près, ne m’étonna pas. J’avais toujours supposé à son apparence et à son odeur qu’il dormait habillé, et j’en avais là confirmation. Il me tourna le dos, sans que je sache bien s’il fermait les yeux ou regardait le mur. J’avais le choix entre le chasser de son lit ou m’en aller.

Je balayai de nouveau la chambre du regard. Les articles, les pages arrachées à des livres et les photocopies trahissaient un esprit à la dérive. Je me demandai ce que Dick Fellowes en avait déduit. Quand je m’approchai pour regarder de plus près ce collage brouillon, je vis que certains papiers n’étaient que des classements de championnats de foot, mais épinglés à côté d’extraits de la Bible, ou encore des notes de lecture voisinant avec des pubs en couleurs pour des tondeuses à gazon.

Fraser ronflait – ou faisait semblant. C’était peut-être l’effet de son nez cassé. J’envisageai de lui donner un nouveau coup de poing, très fort, peut-être sur la jambe. Au lieu de quoi je le laissai ronfler.

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